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29 novembre 2011

Les convoitises autour du pétrole libyen


Emmanuelle Munanga Nduang
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2015
Naufrage de plus de 800 immigrants clandestins en Méditerranée

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

octobre
2011
Décès de l'ex-président libyen Mouammar Kadhafi

décembre
1988
Explosion d'un Boeing 747 au-dessus de Lockerbie, en Écosse

septembre
1987
Signature d'un accord de cessez-le-feu entre le Tchad et la Libye

avril
1986
Bombardement des États-Unis en territoire libyen

janvier
1974
Dévoilement des accords de Djerba entre la Tunisie et la Libye

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

avril
1971
Proclamation de l’Union des Républiques arabes

septembre
1969
Renversement du roi de la Libye, Idris 1er

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

Le conflit qui opposait les révolutionnaires au gouvernement de Mouammar Kadhafi a eu pour effet l'arrêt des exportations de l'or noir, ressource cruciale pour le pays, durant six mois. Ce conflit avait perduré de la mi-février 2011 jusqu'à la mort de celui qui fut l'homme fort de la Libye pendant plus de quatre décennies, Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011. Près de 10% des infrastructures sont endommagées (1). La révolution libyenne a aussi eu un impact considérable sur le marché mondial, coupant en partie le robinet pour l'Europe et l'Asie (2).

Avant la révolte contre le régime de Kadhafi, la Libye était en 2009 le 17e producteur de pétrole dans le monde et le 4e sur le continent africain, après le Nigeria, l'Angola et l'Algérie, selon l'Agence internationale de l'Énergie (AIE) (3). En effet, selon l'AIE, avant le déclenchement des hostilités en Libye, ce pays membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) produisait près de 1,6 million de barils par jour. Ce qui représentait 2% de la production mondiale (4). Le pétrole représentait également 95% des exportations de la Libye, dont 85% vers l'Europe. En 2010, ses principaux acheteurs furent l'Italie (28%), suivi de la France (15%), la Chine (11%) l'Allemagne (10%), et l'Espagne (10%). Quant aux États-Unis, l'an dernier ils n'ont acheté que 3% de l'or noir libyen (5).

Le pétrole : la seule survie pour le pays

La Libye est le premier État du Maghreb à obtenir son indépendance, le 24 décembre 1951. Elle rejoint l'Organisation des Nations unies en 1955. Située en Afrique du Nord, la Libye offre à ses habitants des conditions sociales bien plus élevées que le reste de l'Afrique grâce à sa réserve de pétrole. Mais ce ne fut pas toujours le cas. Avant 1956, la Libye était un des pays les plus pauvres au monde. Isolée et dénuée de ressources naturelles, son économie est dominée à l'époque par l'agriculture. 70% de la population active travaille dans ce secteur. L'agriculture procure alors à la Libye 30% du produit national brut (PNB) (6).

En 1956 et 1959, des compagnies telles que Libyan American Oil et Esso Standard Libya découvrent des gisements de pétrole dans les territoires du pays. C'est alors que la Libye devient prospère. «La production libyenne varie de 58,5 millions de tonnes d'or noir en 1965 à 165 M.T. en 1970, années de pointe, 73 M.T. en 1975 et 100 M.T. en 1979», via des installations modernes (terminal de Marsa El Brega) (7). Elle devient le premier producteur de pétrole en Afrique et développe ensuite ses infrastructures. Au cours des années 1960, la production de pétrole atteignait 3 millions de barils par jour. Ce qui permit à la Libye de devenir un des principaux exportateurs la planète, avec un PNB par habitant le plus élevé de tout l'Afrique.

À la fin des années 70, les compagnies pétrolières furent majoritairement américaines. Elles extrayaient plus de 2 millions de barils par jour. À son arrivée au pouvoir, en 1969, le colonel Kadhafi nationalise le pétrole, limite la production et crée la Compagnie nationale du pétrole (NOC) (8). Il met en place des co-entreprises avec des participants minoritaires de compagnies étrangères. Le gouvernement de Kadhafi contrôlait le partage de la production pétrolière entre une dizaine de grandes compagnies libyennes et 35 compagnies étrangères (9).

Toutefois, à cause de ses liens avec le terrorisme international, la Libye fut isolée économiquement et des sanctions internationales ont été adoptées contre le régime de Kadhafi en 1986. Les sanctions onusiennes ont été levées en 2003 (10). Durant ces années, plusieurs compagnies pétrolières occidentales faisaient la queue afin d'exploiter l'or noir, que l'ont considérait encore sous-exploité compte tenu des réserves dont le sous-sol libyen regorge.

En 2005, des amendements ont libéralisé le secteur pétrolier. Le colonel Kadhafi mit en place un système d'attribution de contrat qui fonctionnait selon un régime de contrats d'exploration et de partage de production (EPSA). «Celui-ci n'est pas un contrat nommé du droit libyen, mais une figure contractuelle issue de la pratique pétrolière internationale ». (11) La National Oil Corporation (NOC), qui groupe toutes les activités de l'industrie pétrolière libyenne, est juridiquement autorisée à avoir recours pour l'exploitation des ressources pétrolières libyennes. La NOC libyenne signait jusqu'à quinze contrats. Les opérations d'exploration sont elles-mêmes définies par l'EPSA comme étant toutes des opérations menées en vue de trouver des hydrocarbures. Cette politique mettait en compétition des blocs pétroliers et gaziers. (12) Le but de Kadhafi était de créer de la concurrence.

Maintenant que le régime est tombé, l'industrie du pétrole ressemble à un théâtre d'ombres. L'une des têtes du clan Kadhafi, Shukri Ghanem, l'ancien président-directeur de la NOC, avait pris le chemin de l'exil en mai, trois mois après le début de la guerre civile (13).

Présentement c'est Nuri Berruien, un ingénieur de 65 ans, qui a pris sa place. Celui-ci fut nommé par les nouvelles autorités libyennes du Conseil national de transition (CNT). Nuri Berruien avait précédemment dirigé une filiale de la NOC. Reste à voir si le CNT va garder les amendements tels qu'ils existaient sous le règne de Kadhafi.

Le retour des compagnies pétrolières étrangères

Sous la gouverne de Kadhafi, les grandes compagnies pétrolières étrangères étaient l'ENI (Italie), Total (France), Shell (Anglo-Hollande), BP (Britannique) et ExxonMobil (États-Unis) (14). En 2010, les pays européens comptant sur le pétrole libyen étaient l'Italie (32%), l'Allemagne (13,4%), la France (10%) et l'Espagne (8,6%)» (15).

La chute du numéro un de la Libye pourrait ouvrir les plus grandes réserves pétrolières d'Afrique à des nouveaux acteurs tels que la Qatar Oil, une compagnie nationale du Qatar, ou la société Vitol. En effet, l'administration de Doha, la capitale du Qatar, a donné un appui militaire aux insurgés tandis que le groupe Vitol, une compagnie Suisse, a apporté au Conseil national de transition (CNT) une aide logistique dans le secteur de Benghazi. Ces compagnies seront en concurrence avec les grandes compagnies européennes ou américaines.

Quant aux compagnies russes, chinoises et brésiliennes, elles risquent de ne pas prendre part au partage. Elles sont boudées par le CNT. Précisons que Kadhafi avait passé un accord avec le géant étatique russe Gazprom. Or, les gouvernements de ces pays n'ont pas apporté leur soutien au mouvement de la révolution contre le régime de Kadhafi.

Le défi du gouvernement transitoire

La production a repris progressivement aux alentours de 350 000 barils par jour, après la chute de Tripoli en août 2011 et la prise de pouvoir par le Conseil national de transition (CNT). Le principal défi du gouvernement transitoire est de mettre en place des services de sécurité fonctionnels, une armée et des gardes frontaliers. Le gouvernement intérimaire en Libye compte attendre l'élection d'un gouvernement démocratique avant de signer des contrats avec les compagnies pétrolières (16).

Le pays produisait 1,6 million de barils par jour, dont 1,3 million étaient exportés. En raison de l'insurrection qui avait secoué le pays, la production a chuté à 350 000 barils par jour en mars 2011, avant de remonter à 850 000 barils par jour en décembre 2011 (17). Selon l'OPEP, la restauration de la NOC a permis une augmentation du volume brut produit jusqu'à 30,36 millions de barils par jour en novembre dernier. Il s'agit d'un record depuis trois ans (18). Les économistes s'attendent à ce que les exportations de pétrole brut atteignent 1,345 million de barils par jour d'ici le quatrième trimestre 2012.




Références:

(1) AFP. «La production du pétrole en Libye dépasse les attentes», L'Expansion, publié le 02 novembre 2011, [En ligne], http://lexpansion.lexpress.fr/afrique/la-productio... (page consultée le 19 novembre 2011)

(2) AFP. «Pétrole: la Libye, un robinet coupé pour l'Europe», L'Express, publié le 22 août 2011, [En ligne], http://www.lexpress.fr/actualites/1/actualite/petr... (page consultée le 28 novembre 2011)

(3) SALAMI, Youcef. «Le pétrole libyen passe sous contrôle du CNT» LaTribune-Online, publié le 28 août 2011, [En ligne], http://www.latribune-online.com/index.php?news=56644 (page consultée le 28 novembre 2011)

(4) KRAUSS, Clifford. « Spared in War, Libya's Oil Flow Is Surging Back», NYTimes, publié le 15 novembre 2011, [En ligne], http://www.nytimes.com/2011/11/16/business/global/... (page consultée le 27 novembre 2011)

(5) SALAMI, Youcef. Op.Cit.

(6) AMAR, Ali. «L'or noir Libyen, objet de toutes les convoitises», publié le 23 août 2011, [En ligne], http://www.slateafrique.com/30119/petrole-libyen-o... (page consultée le 28 septembre 2011)

(7) SOURIAU, Christine et Juliette BESSIS. La Libye contemporaine, Paris, L'Harmattan, Juin 1986, 223 pages.

(8) AMAR, Ali. Op.Cit.

(9) Ibid.

(10) SALAMI. Youcef. Op.Cit.

(11) Ibid.

(12) PORTES, Thierry. «Le secteur pétrolier libyen sens dessus dessous», LeFigaro, publié le 28 octobre 2011, [En ligne], http://www.lefigaro.fr/international/2011/10/28/01... (page consultée le 19 novembre 2011)

(13) Ibid.

(14) MATTEOLI, Arnaud. «Libye : le pétrole est-il le nerf de la guerre ?» TV5, publié le 02 mars 2011, [En ligne], http://www.tv5.org/cms/chaine-francophone/info/Les... (page consultée le 19 novembre 2011)

(15) Ibid.

(16) BORIS, Jean-Pierre. «Le pétrole libyen se fera attendre», RFI, publié le 23 août 2011, [En ligne], http://www.rfi.fr/afrique/20110823-le-petrole-liby... (page consultée le 19 novembre 2011)

(17) NOVOSTI, Ria. «Pétrole: La Libye atteint 840'000 barils par jour», 200Watts, publié le 01 décembre 2011, [En ligne], http://www.2000watts.org/index.php/energytrend/pet... (page consultée le 03 décembre 2011)

(18) Ibid.

Dernière modification: 2011-12-05 09:32:27

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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