Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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15 November 2011

L'or péruvien : la patate chaude d'Humala


Christopher Bouvier Bowker
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

June
2001
Élection d'Alejandro Toledo à la présidence du Pérou

April
1992
Établissement d'un gouvernement d'urgence au Pérou

June
1990
Élection d'Alberto Fujimori à la présidence du Pérou

June
1986
Soulèvement dans les prisons du Pérou

January
1982
Entrée en fonction de Javier Pérez de Cuéllar au poste de secrétaire général des Nations unies

August
1980
Signature du traité de Montevideo entre les pays de l'Alalc

May
1980
Élection de Fernando Belaúnde Terry à la présidence du Pérou

November
1975
Déclenchement de l'opération Condor

February
1975
Déclenchement d'une émeute au Pérou

June
1969
Annonce d'une réforme agraire au Pérou

May
1969
Création du Pacte andin

October
1968
Renversement du président Fernando Belaunde Terry au Pérou

May
1964
Émeute dans un stade de soccer au Pérou

January
1963
Intensification de la guérilla au Pérou

February
1960
Signature du traité de Montevideo créant l'Association de libre-échange de l'Amérique latine

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

April
1958
Début de la visite du vice-président américain Richard Nixon en Amérique latine

March
1948
Création de l'Organisation des États américains

September
1947
Signature du Traité interaméricain d'assistance réciproque à Rio de Janeiro

Le Pérou est depuis 2010 le sixième pays producteur d'or au monde avec 170 tonnes produites, derrière la Chine et l'Australie(1). À première vue, ce volume peut sembler modeste. Cependant, avec les montées astronomiques du cours de l'or depuis le tournant du siècle, 170 tonnes d'or se transigent aujourd'hui à 10 883 781 005$(2).

Cette somme phénoménale explique d'elle-même les raisons qui poussent le gouvernement péruvien à encourager le développement de cette ressource aussi importante de son économie. Elle est rentable en termes de taxes et de redevances pour l'État, certes, mais ce sont les compagnies, souvent étrangères, qui engrangent les profits. Devant les déboires des cours boursiers et des devises, la confiance dans les marchés baisse alors que celle dans les « métaux précieux », comme l'or, demeure. L'once d'or était évaluée à moins de 500$ avant 2000(3). Au moment de cette publication, elle valait 1815$(4).

Une industrie profitable, mais mal-aimée

Ces prix avantagent sans conteste la poursuite du développement minier au Pérou. Cependant, certains obstacles pourraient nuire à la croissance de ce secteur de l'économie.

Il y a beaucoup d'opposition, souvent locale, face aux nouveaux projets de développement. D'abord, la population ne ressent pas le rehaussement attendu de son niveau de vie grâce aux mines. Ensuite, on ne parvient pas à faire confiance aux entreprises étrangères ou au gouvernement pour arriver à une gestion transparente du secteur minier.

C'est d'ailleurs en partie sur le thème des ressources naturelles qu'Ollanta Humala a réussi à gagner la dernière élection présidentielle péruvienne. Il a su rallier les votes des autochtones en leur promettant de faire le ménage dans la gestion des mines pour assurer un maximum de bénéfices à ses compatriotes.

À ce défi s'ajoute la nécessité de rehausser les standards de protection de l'environnement, mais surtout l'importance de recréer un lien de confiance entre le gouvernement et la population dans ce dossier.

Transformation économique à la Fujimori

Cette confiance a été perdue lors du règne d'Alberto Fujimori de 1990 à 2000. L'ex-président,condamné à plus de 25 ans de prison pour des méfaits commis lors de son mandat, a néanmoins sorti le Pérou d'une crise économique importante au début des années ?90.

À l'époque, le produit national brut était le tiers de ce qu'il est aujourd'hui(5). Le niveau d'hyperinflation du Pérou était de 7650 % en 1990, 74 % en 1992 et seulement 24 % en 1994(6). Aujourd'hui, le taux d'inflation péruvien respecte la fourchette de 1 à 3 %, tel que recommandé par sa banque centrale(7).

Cette situation économiquement catastrophique a été redressée. Rapidement, l'ex-président a adopté trois décrets présidentiels ayant pour objectifs d'accélérer la privatisation, pour générer des revenus fiscaux taxables, et de démontrer un engagement face au modèle du libre marché dans le but d'attirer des investissements étrangers(8). Conséquemment on rapporte que, de 1990 à 2003, les investissements par des compagnies minières étrangères totalisaient 6,7 milliards de dollars américains(9).

Certes, Fujimori a redressé la situation économique générale du Pérou. Il a su stabiliser la monnaie, l'inflation et attirer des investissements importants pour le développement économique de son pays. Mais à quel prix pour les richesses du pays se demandent certains de ses concitoyens ?

L'environnement et les habitants écopent

La corruption omniprésente lors des années Fujimori a contribué à minimiser les royautés des mines revenant au peuple péruvien(10). De plus, les nouvelles politiques néolibérales fujimoristes ont accéléré l'extraction de ressources non renouvelables sans que le peuple puisse en bénéficier(11). Ainsi, on accordait une plus grande importance aux minières par rapport au peuple.

En plus du laxisme environnemental, les années Fujimori laissèrent un fiasco dans la gestion du secteur minier. Ce souvenir est à l'origine de l'organisation et de l'expansion d'un mouvement d'opposition toujours actif en 2011.

De nombreux péruviens sont d'avis qu'ils se font voler ce qui leur appartient sans qu'ils puissent vraiment agir. En fait, c'est un sentiment qui est présent depuis l'arrivée des conquistadors espagnols qui pillaient les richesses incas. Quand on sait que 60% des exportations péruviennes sont produites par le secteur minier, on comprend les fondements de ce sentiment d'usurpation(12).

Aussi, comme l'or est raffiné au processus de lixiviation au cyanure, on craint pour l'eau, donc pour tout ce qui en dépend. Les accidents sont sporadiques, mais l'exploitation elle-même pollue l'eau environnante.

Par exemple, le village de Choropampa a été la scène d'un déversement de 151kg de mercure(13). Une majorité d'habitants ont été contaminés sans avoir été dédommagés et doivent subir les conséquences des maladies liées au mercure(14).

Pollution illégale

Les cours d'eau, pollués, sont sans vie. Les grenouilles et les poissons, très sensibles aux changements dans la concentration de cyanure dans l'eau, ne survivent pas. C'est le genre de choses qui se produit autour d'une zone d'exploitation légale. On peut s'imaginer ce qui survient dans une zone illégale.

Étonnamment, des sites d'exploitation clandestins sont responsables du quart de la production nationale d'or(15). La région de Madre de Dios, au sud-est du Pérou, est une des régions les plus touchées par ce problème. On y dénombre 30 000 mineurs hors-la-loi(16). Avec l'explosion de la valeur de l'or, ce nombre continuera à augmenter.

Ces « no mans land », pour reprendre l'expression du gouverneur, sont un terrain fertile pour les activités criminelles. On y rapporte notamment du trafic humain et de l'exploitation juvénile. Les mineurs, souvent armés, sont si nombreux que la police et les forces de l'ordre n'arrivent pas à freiner totalement leurs activités. Le gouverneur en appelle d'ailleurs au gouvernement fédéral afin qu'il instaure l'état d'urgence et envoie des militaires avant de perdre tout espoir de reprendre le contrôle.

Humala met l'épaule à la roue, mais...

Devant l'ampleur des problèmes autour de l'exploitation de l'or dans son pays, le nouveau président a promis de corriger le tir en campagne électorale. Toutefois, les changements apportés sont timides. Humala ne peut pas se permettre de perdre la confiance des investisseurs étrangers, la santé économique de son pays en dépend.

Le congrès a tout de même adopté à l'automne 2011 une loi obligeant les mineurs et le gouvernement à établir un consensus avec les peuples indigènes avant la construction des mines. Alan Garcia, l'ancien président, refusait d'adopter une telle loi par crainte de freiner la croissance des investissements étrangers. Cette nouvelle loi n'a pas d'effet rétroactif.

Salomon Lerner, le premier ministre, a annoncé que l'État s'en remettrait à la force envers tout manifestant qui ne négocierait pas de manière pacifique à la suite de la violence observées lors des manifestation du 10 novembre dernier(17). La stratégie « d'inclusion sociale » du président est mise à l'épreuve par ces débordements. Les opposants ne font confiance ni à la classe politique ni aux entreprises.

Humala a gagné la confiance de la communauté internationale en construisant une équipe « approuvée » par celle-ci (18). Cela lui a permis d'augmenter les taxes sur l'exploitation minière de 3,8%.Il continue aussi d'envoyer divers raids sur les zones illégales d'exploitation minière (19).

Toutes ces démarches parviennent tout juste à freiner l'hémorragie. On dénombre plus de 200 conflits qui perdurent et qui seront peu affectés par ces mesures (20). Malgré tout, l'intention d'amorcer un changement semble réelle.

Le développement minier est dépendant des investissements étrangers qui favorisent un Pérou économiquement stable. À un autre niveau, ce développement économique est dépendant de la confiance entre les investisseurs et les dirigeants. La prochaine étape consiste à rétablir la confiance entre le peuple et le gouvernement. Les nouvelles dispositions sont prometteuses, mais il semble encore loin le temps où les investisseurs et le peuple arriveront à un consensus.




Références:

(1) Global info mine, Top Gold producing countries, 2010, http://gold.infomine.com/countries/, 11/11/11

(2) 170t = 5996573.557 oz, 1oz= 1815$ CAD, 1815$ CAD x 5996573.557 oz = 10 883 781 005$ CAD En date de novembre 2011. (consultée le 11 novembre 2011)

(3) http://goldprice.org/ (consultée le 11 novembre 2011)

(4) ibid.

(5) THORP, Rosemary & Graciela ZEVALLOS, The Economic Policies of the Fujimori Years : A return to the past ?, Février 2002, http://ideas.repec.org/p/qeh/qehwps/qehwps83.html, 11/11/11

(6) ibid.

(7) ibid.

(8) The Economist, Halting the rush against gold: Big mining and its increasingly radical opponents, 3/02/2005, http://www.economist.com/node/3627092, 11/11/11

(9) ibid.

(10) BURY, Jeffrey, Livelihoods in transition: transnational gold mining operations and local change in Cajamarca, Peru, 2004, http://people.ucsc.edu/~jbury/Publications/BuryGeo... 11/11/11

(11) ibid.

(12) STAUFFER, Caroline, The winter of Peru's discontent, Été 2011, http://www.americasquarterly.org/node/2706, 11/11/11

(13) Icarus Films, Choropampa : The Price of Gold, 2003,http://icarusfilms.com/new2003/cho.html, 11/11/11

(14) Icarus Films, Choropampa : The Price of Gold, 2003,http://icarusfilms.com/guide/cho.pdf, 11/11/11

(15) Global info mine, Top Gold producing countries, 2010, http://gold.infomine.com/countries/, 11/11/11

(16) SAPIENZA, Steve, Gold lures illegal miners to Peru's rainforest, 7/11/2011, http://www.pbs.org/newshour/bb/world/july-dec11/pe... 11/11/11

(17) STAUFFER, Caroline & Marco, AQUINO, Peru to crack down on anti-mining violence, 11/11/11, http://www.reuters.com/article/2011/11/11/peru-min... 11/11/11

(18) WADE, Terry, Analysis: Peru's Humala dares to go where Lula never went, 27/07/2011, http://www.reuters.com/article/2011/07/27/us-peru-... 11/11/11

(19) MAPSTONE, Naomi, Peru's protester tests Humala, 14/11/11, http://blogs.ft.com/beyond-brics/2011/11/14/perus-... 14/11/11

COLLYNS, Dan, Peru moves to shut down illegal gold miners in Amazon, 20/02/2011, http://www.bbc.co.uk/news/world-latin-america-12517915, 11/11/11

(20) MAPSTONE, op.cit.

Dernière modification: 2011-12-01 11:17:06

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