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30 novembre 2009

Le Sentier lumineux au Pérou : retour d'un mouvement extrémiste?


Christine Devault
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

juin
2001
Élection d'Alejandro Toledo à la présidence du Pérou

avril
1992
Établissement d'un gouvernement d'urgence au Pérou

juin
1990
Élection d'Alberto Fujimori à la présidence du Pérou

juin
1986
Soulèvement dans les prisons du Pérou

janvier
1982
Entrée en fonction de Javier Pérez de Cuéllar au poste de secrétaire général des Nations unies

août
1980
Signature du traité de Montevideo entre les pays de l'Alalc

mai
1980
Élection de Fernando Belaúnde Terry à la présidence du Pérou

novembre
1975
Déclenchement de l'opération Condor

février
1975
Déclenchement d'une émeute au Pérou

juin
1969
Annonce d'une réforme agraire au Pérou

mai
1969
Création du Pacte andin

octobre
1968
Renversement du président Fernando Belaunde Terry au Pérou

mai
1964
Émeute dans un stade de soccer au Pérou

janvier
1963
Intensification de la guérilla au Pérou

février
1960
Signature du traité de Montevideo créant l'Association de libre-échange de l'Amérique latine

décembre
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

avril
1958
Début de la visite du vice-président américain Richard Nixon en Amérique latine

mars
1948
Création de l'Organisation des États américains

septembre
1947
Signature du Traité interaméricain d'assistance réciproque à Rio de Janeiro

Bien qu'on le pensait disparu depuis 2000, le Sentier lumineux au Pérou a beaucoup fait parler de lui en 2009. À un point tel que les analystes se demandent si le mouvement, considéré comme le plus dangereux et le plus meurtrier d'Amérique latine (1), n'est pas en train de renaître de ses cendres. Les affrontements récents entre les sendéristes (du nom espagnol Sendero luminoso) et l'armée péruvienne sont bien réels. Alors, renaissance d'un groupe extrémiste déchu ou retour en force d'une entité revisitée?

Un mouvement maoïste et rural

Le Sentier lumineux (SL) fait son apparition dans la région péruvienne centrale d'Ayacucho au début des années 1970. Il est le fruit d'une scission au sein du Parti communiste péruvien (PCP), d'obédience marxiste-léniniste. Le nom de l'organisation s'inspire directement des paroles de José Carlos Mariategui, fondateur du PCP en 1928 : «Le marxisme-léninisme ouvrira le sentier lumineux qui mène à la révolution (2).» Le fondateur du mouvement, Abimael Guzman Reynoso, alors professeur universitaire de philosophie, lui donnera cependant une inspiration davantage maoïste. Guzman sera d'ailleurs surnommé la «quatrième épée du marxisme» (3), faisant suite à Marx, Lénine et Mao.

Le mouvement du SL apparaît non seulement dans le contexte de la Guerre froide, mais aussi au coeur de la révolte des Amérindiens, ces laissés-pour-compte de la réforme agraire de 1969. Historiquement victimes de l'oppression hispanique, les indigènes font, comme tous les paysans, les frais de l'organisation terroriste (4). Suivant l'idéologie maoïste, le SL se veut avant tout un mouvement rural. L'objectif principal est donc la victoire des campagnes sur les villes, autrement dit «le remplacement des "institutions bourgeoises" par un régime communiste rural» (5), réalisable en trois étapes : «[U]ne campagne d'agitation et de propagande; une offensive généralisée contre l'État et son pouvoir militaire [et] une guerre totale jusqu'à la chute des villes assiégées (6).»

Le glissement vers la violence

En 1980, le SL entreprend sa lutte armée. Bien que se voulant symboliques au départ, ses actions glissent rapidement vers la violence gratuite. Le groupe refuse toute forme d'association avec les «organisations de masse [et] et les forces politiques nationales» (7) et n'a que faire de la population, dont il ne tente pas d'obtenir l'appui. C'est peut-être ce qui explique en partie l'extrême violence des opérations sendéristes (8).

Pour tenter de mettre fin aux actes du SL, les présidents successifs, Fernando Belaunde Terry (1980-1985) et Alan Garcia (1985-1990), donnent aux forces armées péruviennes le mandat de lutter contre l'organisation (9). Les moyens employés par les militaires ne sont guère mieux que ceux des sendéristes : «intimidations, chantages, assassinats» (10). De fait, la population se retrouve prisonnière de la violence des deux factions adverses, sans qu'il n'y ait d'avancées notables. De 1980 à 2000, il est fait état de quelque 70 000 morts occasionnés par ces conflits, dont plus de la moitié serait attribuable au SL (11).

Le début de la fin

L'arrivée d'Alberto Fujimori (1990-2000) au pouvoir marque un durcissement des positions gouvernementales avec le décret de l'état d'urgence le 5 avril 1991 (12). Sans pour autant rendre plus respectables les méthodes utilisées par les commandos anti-guérilla - Fujimori est d'ailleurs le seul dirigeant à avoir été condamné pour les abus de la lutte anti-terroriste (13) - , les nouvelles démarches mènent toutefois à des résultats tangibles.

Le 12 septembre 1992, le chef du SL, Abimael Guzman, ainsi que plusieurs membres du noyau central de l'organisation, sont arrêtés à Lima, la capitale péruvienne. En 1993, Guzman accepte la paix proposée par le président Fujimori (14). En théorie, cela marque la fin des hostilités, mais ce n'est toutefois pas tout à fait le cas sur le terrain. Faisant fi de l'accord de paix, le dirigeant remplaçant, Oscar Ramirez Durand, considéré comme le numéro deux du SL, poursuit les combats. Ce n'est qu'en 2000 que l'on prend pour acquis que le SL est vaincu, après l'arrestation de Durand en 1999 (15).

Bien que le groupe ait perduré quelque huit ans après l'arrestation de son chef et fondateur, il n'en demeure pas moins que cet événement a contribué à affaiblir et à diviser les factions restantes. Au même titre que Staline en Union soviétique, Guzman jouissait d'un culte fort voué à sa personnalité par les adeptes du SL (16). Condamné officiellement à la prison à vie en 2006 pour «terrorisme aggravé contre l'État et homicides qualifiés» (17), Guzman est emprisonné dès 1992 à la base navale de Callao. Il est isolé des autres membres du SL, une précaution visant à empêcher l'ancien professeur de continuer à diriger le mouvement de l'intérieur (18).

La réapparition du mouvement

De juillet 2003 à février 2009, 21 embuscades, ayant fait près de 70 victimes, ont été imputées au SL (19). En mai 2009, plusieurs affrontements ont eu lieu entre les militaires et les sendéristes dans la vallée des rivières Apurimac-Ene (VRAE). Encore en août dernier, le SL revendiquait la responsabilité d'une embuscade tendue à l'armée. Ayant compté jusqu'à 10 000 membres dans les années 1980-1990, ils ne seraient plus que 600 aujourd'hui dans la VRAE, dirigés par le «camarade José», et quelque 300 autres membres dispersés, notamment dans la vallée de Huallaga, dirigés par le «camarade Artemio» (20). Toutefois, le groupe appert fortement armé et bien préparé.

Bien que certains considèrent que le mouvement n'est plus qu'«un groupe de narcotrafiquants» depuis l'arrestation de Durand en 1999, la réapparition du SL ne semble plus faire de doute du côté du gouvernement péruvien. Le lancement de l'opération «Excelencia 777» en 2008 pour contrer le SL constitue visiblement une reconnaissance tacite de la résurgence de la guérilla maoïste (21). Qui plus est, en mai 2009, le Premier ministre péruvien, Yehude Simon, affirmait : «[I]l faut nous réveiller et nous rendre compte que le Sentier lumineux n'est pas vaincu et qu'il est toujours là (22).»

Devant le fait avéré du retour du SL, un questionnement subsiste : Est-ce le retour de la guérilla telle qu'elle existait dans les années 1980-1990 sous la direction de Guzman? Rien n'est moins sûr. Alors qu'en 2007 on parlait du mouvement comme «désormais dépourvu de toute dimension idéologique ou politique» (23), Victor Quispe Palomino, alias «camarade José», soutenait en mai 2009 que l'organisation «est une nouvelle phase du parti, sans lien avec le Sentier d'Abimael Guzman» (24). Le dirigeant José affirmait par ailleurs qu'il conduit une «guerre populaire démocratique de résistance anti-impérialiste et anti-yanqui» (25), en référence à la présence américaine au Pérou.

Selon l'analyste Ruben Vergas, il s'agit d'un tout nouveau SL, «conscient de ses faiblesses et dont les stratégies militaires et politiques ne sont pas de prendre le pouvoir mais de s'assurer le contrôle de zones marginales» (26). Ce qui expliquerait pourquoi le SL ne s'oppose plus aux paysans et ne pratique plus d'exécutions (27). Toutefois, le lancement d'un ouvrage idéologique par le chef historique du SL en septembre 2009 le rappelle à la mémoire (28). Sans compter que Guzman, par la voix de son avocat, annonçait récemment qu'un mouvement politique affilié au SL se présentera à l'élection présidentielle de 2011 (29). En ce sens, la divergence de vues entre l'idéologie de Guzman et la pratique sur le terrain des dirigeants actuels pourrait fort bien mener à une division du mouvement.




Références:

(1) COSTAS, Ruth. «Le Sentier lumineux renaît de ses cendres», Courrier international, publié le 28.05.09. http://www.courrierinternational.com/ar... consulté le 21.11.09.

(2) MARI, Jean-Paul. «Sentier lumineux : des "libérateurs" aux mains rouges», Le Nouvel Observateur, 24-30 octobre 1986, p. 84.

(3) TERRORWATCH. «Sentier Lumineux», http://www.terrorwatch.ch/fr/sl.php, consulté le 21.11.09.

(4) MARI, Jean-Paul. Op. cit. p. 84.

(5) COSTAS, Ruth, Op. cit.

(6) LE MONDE DIPLOMATIQUE. «Au Pérou : le Sentier lumineux», archivé le 01.01.06. http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/amerique... consulté le 21.11.09.

(7) Ibid.

(8) LETEUR, Serge. «"Sentier Lumineux": le grand retour ? Guérilla idéologique, ou cartel déguisé?», Notes d'alerte, Département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines, Institut de criminologie de Paris, mai 2009, p. 2.

(9) Ibid.

(10) LE MONDE DIPLOMATIQUE. Op. cit.

(11) BARBIER, Chrystelle. «Abimael Guzman, chef du Sentier lumineux, est condamné à la prison à vie au Pérou», Le Monde, 16 octobre 2006, p. 6.

(12) LETEUR, Serge. Op. cit. p. 2.

(13) Ibid.

(14) Ibid.

(15) COSTAS, Ruth. Op. cit.

(16) LE MONDE DIPLOMATIQUE. Op. cit.

(17) BARBIER, Chrystelle. Op. cit.

(18) LE MONDE DIPLOMATIQUE, Op. cit.

(19) LETEUR, Serge. Op. cit. p. 3.

(20) Ibid.

(21) COSTAS, Ruth. Op. cit.

(22) CONNAN, Julie. «Pérou : les enfants-soldats du Sentier Lumineux», Le Figaro, publié le 29.05.09. http://www.lefigaro.fr/international/20... consulté le 21.11.09.

(23) BARBIER, Chrystelle. «Pérou ? D'anciens dirigeants guérilleros maoïstes protègent le trafic de drogue ? Lima traque les "survivants" du Sentier lumineux», Le Monde, 16 août 2007, p. 5.

(24) CONNAN, Julie. Op. cit.

(25) LETEUR, Serge. Op. cit. p. 4.

(26) Ibid.

(27) BARBIER, Chrystelle. «Pérou ? D'anciens dirigeants...», op. cit.

(28) COURRIER INTERNATIONAL. «Un livre qui fait des vagues», publié le 14.09.09. http://www.courrierinternational.com/br... consulté le 22.11.09.

(29) COURRIER INTERNATIONAL. «Le retour du Sentier lumineux sur la scène politique», publié le 25.11.09. http://www.courrierinternational.com/br... consulté le 29.11.09.

Dernière modification: 2009-12-07 08:19:43

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