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11 octobre 2010

La floraison de la démocratie au Bahreïn : le risque d'un grand bond en arrière


Mathieu Cloutier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Les observateurs politiques qui s'intéressent au Moyen-Orient retiennent leur souffle alors que le Bahreïn se prépare à des élections législatives. Les dernières semaines furent particulièrement mouvementées, puisque des mesures de sécurité exceptionnelles ont rendu possible l'arrestation de 230 personnes jusqu'à maintenant.

Une des personnes appréhendées est le leader de l'opposition chiite, Abduljalil al-Singace. Il se retrouve aujourd'hui sous accusation d'avoir tenté de renverser le gouvernement de Bahreïn (1). Il semble pourtant qu'il n'avait fait que critiquer le Royaume de Bahreïn sur la question de la violations de droits. Il n'a été en mesure de rencontrer son avocat qu'après treize jours de détention, et le procureur de l'État n'avait toujours déposé aucune charge contre lui (2).

Ces tensions étonnent quelque peu car les dernières élections, qui eurent lieu en 2006, se sont bien déroulées. Malgré des accusations de fraudes dans quelques luttes serrées, le National Democratic Institute prétend que le scrutin a eu lieu : « under a general climate of fairness » (3).

Voilà qui pousse plusieurs observateurs à se questionner sur la survie éventuelle de ce bourgeon de démocratie dans le golfe Persique.

Mise à l'examen du système politique de Bahreïn

Une telle agitation pré-électorale peut sembler surprenante compte tenu de l'évolution récente des moeurs politique au Bahreïn. Les causes profondes de cette agitation politique et sociale sont cependant présentes depuis longtemps, dans un système politique où la minorité sunnite ostracise de plus en plus la majorité chiite, dépossédée de la majorité des leviers de pouvoirs (4). Soulignons que Bahreïn est à proximité de l'Arabie saoudite, à forte majorité sunnite, et à proximité de son rival iranien, dont la population est à forte majorité chiite. Les deux tiers de la population au Bahreïn est cependant chiite.

Depuis la nouvelle Constitution proclamée en 2002, Bahreïn dispose d'une nouvelle Assemblée nationale bicamérale, dirigée par un premier ministre, qui est nommé et révoqué par le roi. Le monarque, l'Émir sunnite Sheikh Hamad bin Isa Al Khalifa, dispose toujours de très larges pouvoirs : en plus de nommer le premier ministre (son oncle, Khalifa bin Salman Al Khalifa, qui est premier ministre depuis 1971) (6), il nomme et peut révoquer les membres du Cabinet, ainsi qu'opposer son veto sur les lois des chambres législatives. En outre, plusieurs membres du Cabinet des ministres font aussi partie de la famille de l'Émir.

Le plus surprenant, c'est qu'à l'arrivée au pouvoir de l'Émir actuel, en 1999, le processus démocratique avait était remis en marche et appuyé par une très large frange de la population lors d'un référendum sur la National Action Charter en 2001. Un processus avait été élaboré afin de mieux séparer les branches administratives et judiciaires (7). C'est d'ailleurs le système de justice qui est l'aspect le plus complexe du système de Bahreïn, puisqu'il provient de sources très diversifiées, dont la Charia sunnite et chiite, ainsi que les lois tribales et autres code et systèmes de régulation crées grâce à l'aide de conseillers techniques britanniques au début du 20e siècle (8).

Une monarchie de la minorité qui s'oppose à la démocratie de la majorité?

La question est donc, pourquoi emprunter une tangente plus radicale dans les conditions actuelles? Quelques hypothèses se démarquent. D'abord, il y les tensions croissantes entre Washington et Téhéran. Rappelons en effet que les chiites sont majoritaires à Bahreïn et qu'ils ont une proximité culturelle de par ce fait avec les Iraniens. Il y a ensuite le fait que la famille royale soit alignée sur l'Arabie Saoudite, autre allié américain, et finalement le fait que la 5e flotte américaine mouille dans les eaux de Bahreïn (9), ce qui peut fragiliser le processus de démocratisation enclenché.

Enfin, le New York Times rapporte également que, selon l'opposition, le gouvernement aurait permis l'ajout d'entre 65 000 et 100 000 nouveaux citoyens sunnites(5). Certains pourraient vouloir relier cette décision à une tentative de préserver l'hégémonie sunnite sur la majorité chiite. Sans confirmer cette hypothèse, il demeure que ces actions sont perturbantes vu le jeune âge de cette fragile démocratie qu'est Bahreïn. Bahreïn semblait original dans la péninsule arabique, de par son économie qui est basée sur la finance plutôt que le pétrole, ainsi que son régime politique qui est plus libéral que la moyenne régionale. Il semble cependant que l'avenir de ce petit État dépende des luttes de pouvoir que se livrent l'Arabie Saoudite et l'Iran.




Références:

(1) Thanassis CAMBANIS, Crackdown in Bahrain hints of end to reforms, New York Times, 26 Aug. 2010 cité dans International Crisis Group,1er septembre 2010, [En ligne],http://www.crisisgroup.org/en/publication-t... ( Page consultée le 7 octobre 2010)

(2) Thanassis CAMBANIS, Op.cit

(3) National Democratic Institute, [En ligne], http://www.ndi.org/bahrain, (Page consultée le 7 octobre 2010)

(4) US GOVERNMENT, U.S Department of State, Diplomacy in Action, 29 janvier 2010[En ligne], http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/26414.htm, (Page consultée le 7 octobre 2010)

(5) Thanassis CAMBANIS, Op.cit

(6) CARNEGIE ENDOWMENT FOR INTERNATIONAL PEACE, 6 mars 2008, [En Ligne], http://www.carnegieendowment.org/publications/inde... (Page consultée le 7 octobre 2010)

(7) US GOVERNMENT, U.S Department of State, Op.cit

(8) Loc. Cit

(9) Trouble in Bahrain, Shut up the Shias, Bahrain's rulers are taking no chances against an uppity second-class majority, The Economist, Sep 9th 2010

Dernière modification: 2010-11-29 14:14:53

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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