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23 mars 2011

La Libye : une révolution différente


Olivier Paquette
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2015
Naufrage de plus de 800 immigrants clandestins en Méditerranée

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

octobre
2011
Décès de l'ex-président libyen Mouammar Kadhafi

décembre
1988
Explosion d'un Boeing 747 au-dessus de Lockerbie, en Écosse

septembre
1987
Signature d'un accord de cessez-le-feu entre le Tchad et la Libye

avril
1986
Bombardement des États-Unis en territoire libyen

janvier
1974
Dévoilement des accords de Djerba entre la Tunisie et la Libye

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

avril
1971
Proclamation de l’Union des Républiques arabes

septembre
1969
Renversement du roi de la Libye, Idris 1er

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

L'hiver 2011 dans le monde arabe a laissé sa marque dans l'actualité internationale. Les crises politiques qui ont mené à des révolutions se sont enchainées. On a pu assister à la révolution du Jasmin en Tunisie. Elle semble avoir donné le ton au vent de changement qui souffle présentement sur le monde arabe, les contestations populaires entrainant des manifestations massives qui réclament des changements politiques. On le constate au Bahreïn, au Yémen ou en Égypte. Outre quelques accrochages, la révolution égyptienne a retenu l'attention avec ses manifestations pacifiques.

À la suite du changement de régime qui eut lieu en Égypte, les manifestations se sont intensifiées en Libye. Cependant, la tournure des événements prend une tout autre allure de celle qu'on a pu observer jusqu'à maintenant dans les autres États arabes. Le cas de la Libye est donc à part, tant par la violence de la répression du gouvernement que par le type de régime en place.

Le gouvernement du colonel Kadhafi

Afin de bien comprendre de quelle façon la révolution en Libye est différente, il faut savoir qui se trouve à la tête du gouvernement et comment il fonctionne. D'abord, en 1969, le colonel Mouammar Kadhafi orchestre un coup d'État qui s'effectue dans un calme relatif. Il destitue le roi et s'empare du pouvoir. La Libye était à l'origine un royaume depuis son indépendance de l'Italie en 1951 (1).

Ensuite, contrairement à la Tunisie ou bien à l'Égypte, la Libye et le régime du colonel Kadhafi se basent sur des alliances tribales. En d'autres mots, Kadhafi est un chef de clan qui bénéficie de l'appui des autres tribus libyennes. En fait, ces allégeances tribales datent de la période coloniale et avaient un objectif qui leur était commun : contrer l'envahisseur italien. On observe la continuité des alliances entre tribus depuis l'arrivée de Kadhafi au pouvoir avec des nominations stratégiques qui lui permettent de s'assurer de la stabilité de son gouvernement, mais aussi de sa légitimité. Les nominations en lien avec les alliances avaient pour objectif de décentraliser le pouvoir afin de conserver un appui populaire des différentes tribus. On parle alors de poste hautement placés dans l'armée, l'administration et les affaires (2). Diederik Vandewalle, professeur et spécialiste de la Libye, affirme toutefois que ces multiples allégeances risquent aussi de se retourner contre le président (3).

Enfin, le soulèvement populaire a entrainé certaines tribus contre le régime du colonel Kadhafi. On a d'ailleurs pu observer certaines factions de la garde nationale libyenne qui ont joint le côté des manifestants. La prise de position de certaines parties des forces de l'ordre amène alors une dynamique différente à la révolution libyenne, ce qui ne s'est pas produit antérieurement. En Égypte, par exemple, l'armée, par sa présence, a servi à protéger la population et est restée impartiale.

De plus, les manifestants ont assisté à la venue de mercenaires africains qui ont comme objectif de renforcer les forces armées de Kadhafi. Bien que ce soit des informations qui ne sont pas confirmées par le régime Kadhafi, elles demeurent très plausibles puisque plusieurs photos ou vidéos circulent dans les médias sociaux. Souhayr Belhassen, de la Fédération internationale des droits de l'homme, soutient également cette thèse qui s'appuie sur le fait que la garde personnelle de Kadhafi est également composée d'étrangers (4). Toujours dans le même article qui rapporte les propos de M. Belhassen, on retrouve des allégations à l'effet que les mercenaires proviendraient du Nigeria, du Zimbabwe, du Liberia, du Tchad et du Soudan voisins de la Libye, bien que les sources soient invérifiables.

La répression du gouvernement

D'autre part, bien qu'il y ait une différence de gouvernance entre la Libye et d'autres États aux prises avec des contestations dans la région, la principale différence réside probablement dans le fait que les combats s'effectuent entre les forces gouvernementales du colonel Kadhafi et les révolutionnaires. On assiste alors à un combat inégal entre les deux factions, puisqu'il s'agit d'une force lourdement armée contre une population civile. Malgré les progrès et poussées des révolutionnaires réalisés depuis la fin février, la communauté internationale a assisté à un revirement de situation au début mars. Les forces pro-Kadhafi ont organisé une contre-offensive qui les a menées jusqu'au bastion des révolutionnaires qu'est devenue la ville de Benghazi, deuxième ville d'importance en Libye après Tripoli. C'est à l'aube des attaques prévues sur Benghazi que la communauté internationale est intervenue avec des mesures plus musclées dans le but de protéger la population libyenne.

Cependant, dès le 26 février, le Conseil de sécurité des Nations unies (ONU) s'était entendu sur certaines mesures ayant pour objectif de protéger et d'aider le peuple libyen avec la résolution S/RES/1970 (2011). Malgré son adoption relativement hâtive par le Conseil de sécurité, les dispositions dont elle fait mention ne prévoient pas de mesure coercitive. Elle vise à geler les avoirs de Kadhafi et fait mention d'un embargo sur les armes pour le territoire libyen. Par contre, après le 26 février, les forces pro-Kadhafi poursuivaient leur contre-attaque sur la population libyenne et les pressions en provenance de la communauté internationale ont connu une constante augmentation avec la progression des batailles.

La date du 18 mars devient ensuite une plaque tournante des événements libyens. En effet, le 18 mars, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté une nouvelle résolution visant à protéger la population en permettant l'usage de la force létale aux pays membres des Nations unies. Le secrétaire général Ban Ki-moon salue cette résolution qualifiée d'historique et ajoute que « la résolution 1973 affirme clairement et sans équivoque la détermination de la communauté internationale d'assumer sa responsabilité de protéger les civils de la violence perpétrée contre eux par leur propre gouvernement. La résolution autorise l'utilisation de toutes les mesures nécessaires y compris l'établissement d'une zone d'exclusion aérienne afin d'empêcher de plus grandes pertes et la mort d'innocents » (5). Dans les heures qui ont suivi l'adoption de la résolution, la France entamait les premières frappes aériennes avec la coalition qui regroupe la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Espagne, le Canada et les États-Unis.

En conclusion, la communauté internationale assiste à la création d'une nouvelle zone de conflit. Ce nouveau foyer conflictuel implique encore des Occidentaux en Orient, ce qui semble déranger quelque peu certains États membres de l'ONU. Bien que l'instabilité se soit installée, il reste à voir comment l'intervention militaire s'effectuera dans le futur. Depuis le début des frappes aériennes, il y a déjà certaines interrogations sur cette mission et même des divisions concernant les modalités de l'intervention. Il y a donc fort à parier que la Libye occupera une place de choix dans les médias prochainement puisque aujourd'hui encore plusieurs questions demeurent quant à son futur.




Références:

(1) ELLYAS. Akram B, « La Libye au XXe siècle », L'État du monde, 2007, [En ligne], http://edm.etatdumonde.com.ezproxy.usherbrooke.ca/... (page consultée le 23 mars 2011).

(2) ZÜND. Céline, « Kadhafi tributaire des chefs de clans », Courrier international, 22 février 2011, [En ligne], http://www.courrierinternational.com/article/2011/... (page consultée le 23 mars 2011).

(3) Ibid.

(4) BERTHENET. Tanguy, « Des mercenaires africaines pour les basses oeuvres de Kadhafi », Le Figaro, 23 février 2011, [En ligne], http://www.lefigaro.fr/international/2011/02/22/01... (page consultée le 23 mars 2011).

(5) Centre d'actualités de l'ONU, « Libye : Ban Ki-moon salue la résolution historique du Conseil de sécurité » 18 mars 2011, [En ligne], http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=24... (page consultée le 23 mars 2011).

Dernière modification: 2011-04-07 16:03:31

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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