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30 novembre 2010

Élection présidentielle au Bélarus: le dernier « dictateur d'Europe » va-t-il tomber?


Lauréanne Daneau
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

mai
1995
Élections et référendum au Belarus

décembre
1991
Création de la Communauté des États indépendants

Le Bélarus est considéré par beaucoup comme un État sans intérêt. Les Européens n'en savent presque rien et pour ceux vivant à l'extérieur de l'Europe, c'est souvent pire. Et pourtant, en 2010, il s'agit d'un des rares pays à toujours subir les conséquences de la russification. De plus, l'émancipation de son identité bélarusse est constamment obstruée par un président pro-russe. Le dossier qui suit fait un topo éclair sur ce pays délaissé. Les enjeux deviennent d'actualité en raison de l'élection présidentielle qui aura lieu le 19 décembre 2010.

Quête ardue pour une identité biélorusse

Du Moyen-Âge à l'effondrement de l'Union soviétique, les Bélarusses n'ont pas pu jouir d'une indépendance totale. Chacun leur tour, les Lituaniens, les Polonais et les Tsars russes restreignent leur souveraineté(1). Les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale sont caractérisées par une intense russification des pays d'Europe de l'Est. La langue et la culture bélarusses sont uniquement réservées pour les activités folkloriques(2), malgré la proportion de 81,2% de Bélarusses pour 11,4% de Russes(3). Et pourtant, la langue des services publics et celle des institutions scolaires devient le russe, ce qui contribue à effriter l'identité nationale.

C'est en 1990 que l'indépendance est votée et le Biélorusse est restitué comme langue officielle(4). La relation entre le Bélarus et la Russie reste très forte même après la dissolution de l'URSS. Selon le site France-Bélarus, « [l]es difficultés économiques, dues à un système agricole et industriel géré à l'extérieur et financé par les fonds de l'Union soviétique, et les affinités culturelles avec la Russie [poussent] en effet la Biélorussie à revenir sur ses pas(5). » Les dirigeants choisissent de créer la Communauté des États indépendants (CEI) le 8 décembre 1991 qui regroupe les États fondateurs que sont la Russie, l'Ukraine et le Bélarus(6). En quelques jours, d'autres pays ont joint la CEI par le traité d'Alma-Ata: l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Moldavie, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan(7). Et quatre ans plus tard, le gouvernement bélarusse décide de reprendre l'ancien drapeau et rétablit le russe comme langue officielle(8). Aujourd'hui encore, l'identité du pays peine toujours à s'afficher.

L'autorité a un nom: Loukachenko

Politicien pro-russe, Alexandre Loukachenko siège au poste de président depuis les premières élections législatives en 1994(9). Il est celui qui garde le tricot serré entre le gouvernement russe et l'élite politique bélarusse. En 1996, il dissout le Parlement et fait adopter une nouvelle Constitution dans laquelle les pouvoirs du président deviennent illimités, et ce, malgré les critiques internationales l'accusant d'être antidémocratique(10). Ces modifications sont soumises à un référendum dont les résultats truqués donnent le ton pour les années de répression à venir. Les détracteurs de Loukachenko fondent Charte 97, un groupe d'opposition dont un très grand nombre de membres disparaissent, tandis que d'autres subissent les châtiments d'un régime de fer(11). À leur désarroi, le président se fait réélire en 2006 avec plus de 80% des voix(12). La légitimité des résultats du scrutin est remise en question. D'ici deux semaines, la population sera appelée encore une fois aux urnes, mais la victoire pour un troisième mandat est incertaine.

Le bilan des mandats de Loukachenko illustre la faible estime que le président peut avoir envers les droits et libertés de la personne. Le Bélarus s'est même mérité le titre de « dernière dictature d'Europe »(13) en raison des politiques répressives de son chef d'État. Concernant la liberté d'expression et le droit à l'information, il est pertinent de souligner que « la presse indépendante a été quasiment éradiquée »(14), que l'État détient le monopole d'impression et de distribution et que le contrôle du cyberespace est parfois comparé à celui instauré en Chine. L'organisme Human Rights Watch (HRW) souligne l'interdiction de droits inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de la Charte des Nations unies: association et manifestation(15). « Aujourd'hui, nous encourons de six mois à deux ans de prison pour participation à une association non enregistrée »(16), confirme un responsable d'une école clandestine.

Par ailleurs, l'opposition politique fait face à plusieurs obstacles. Lors de l'élection de 2004, aucune affiche des candidats de l'opposition n'est autorisée(17). De plus, Loukachenko devance la date de l'élection de cinq mois, limite le temps d'accès aux médias pour les candidats tout en maintenant des « pressions administratives, fiscales et harcèlement de toutes sortes sur les contestataires du régime (18)». Il n'est pas surprenant qu'une opposition organisée soit quasiment inexistante. Le président prend tout de même la peine d'avertir que «tout manifestant cherchant à contester les chiffres du scrutin dans la rue suite à l'annonce des résultats serait considéré comme un terroriste(19).»

Pour sa quête d'un troisième mandat, Loukachenko use d'une rhétorique qui se veut rassurante quant à la légitimité de cette campagne. Il promet d'offrir une élection conforme aux normes démocratiques(20). Contrairement à l'élection de 2006, cette année le gouvernement invite des observateurs internationaux de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et donne des accréditations aux médias étrangers désirant couvrir l'événement(21). Il s'agit d'une importante rupture avec le processus précédent.

Dans la mire des organisations internationales et des organisations non gouvernementales

Les travailleurs du Bélarus n'ayant pas le libre droit d'association ont de grandes difficultés à fonder des syndicats privés. À ce sujet, l'Organisation internationale du travail (OIT), une institution spécialisée des Nations unies, fait pression depuis plusieurs années sur le gouvernement. Une commission est établie lorsqu'il devient clair que « le mouvement syndical bélarusse [fait], et continue de faire, l'objet d'ingérences importantes de la part des autorités gouvernementales(22) ». Depuis 2003, le cas du Bélarus est étudié et le gouvernement est contraint à faire des efforts pour améliorer la situation dénoncée.

En revanche, le bilan de l'année 2008 fait par HRW est passablement bon. L'organisme souligne la distribution de trois journaux indépendants, l'accréditation d'une nouvelle station de radio et de l'organisation non gouvernementale (ONG) For Freedom, en plus de la libération de tous les prisonniers politiques(23). Toutefois, cette lancée n'a duré qu'un an, car dès 2009 aucune autre ONG n'a réussi à obtenir d'accréditation et quatre nouveaux prisonniers politiques ont été enregistrés.

De plus, Amnesty International garde elle aussi le Bélarus bien en vue. Elle dénonce la peine de mort toujours en pratique. D'ailleurs, le Bélarus est le seul pays européen à l'appliquer(24). L'organisation « est également très préoccupée par le fait que les prisonniers et leurs familles ne sont pas informés à l'avance de la date d'exécution ; il arrive que les proches d'un condamné n'apprennent qu'au bout de plusieurs semaines, voire plusieurs mois, que celui-ci a été exécuté(25). »

D'autre part, la corruption est un des problèmes principaux des défaillances de la démocratie au Bélarus. Transparency International donne la note de 2.5 sur 10 pour l'année 2010(26), une des pires notes de tous les pays européens.

La société civile peut compter sur une aide extérieure procurée par les OI et les ONG, mais doit se mobiliser pour changer les choses de l'intérieur. Si Loukachenko est évincé le 19 décembre prochain, ce sera certes l'occasion pour un nouveau départ.




Références:

(1) BILLETTE, Alexandre, Jean-Arnault DÉRENS, « Une identité incertaine », [En ligne], 03-06, Le Monde diplomatique, http://www.monde-diplomatique.fr/2006/03/BILLETTE/13256 (Consulté 24-11-10)

(2) Loc. cit.

(3) FREEDOM HOUSE, Country Report, [En ligne], 2005, http://www.freedomhouse.org/template.cfm?nit=358&p... (Consulté 28-11-10)

(4) CONSORTIUM FRANCE, Histoire du Bélarus, [En ligne], 09-06-06, http://www.france-belarus.com/histoire.htm (Consulté 29-11-10)

(5) Loc. cit.

(6) EUROPEAN NAVIGATOR, Création de la Communauté des États indépendants (8 décembre 1991), [En ligne], 18-08-06, http://www.ena.lu/creation_communaute_etats_indepe... (Consulté 29-11-10)

(7) COLISEE, La Communauté des États Indépendants, [En ligne], 22-08-08, http://www.colisee.org/article.php?id_article=560 (Consulté 02-12-10)

(8) A. BILLETTE, Op. cit.

(9) REPORTER SANS FRONTIÈRES, Alexandre Loukachenko – Bélarus Président de la République, [En ligne], http://fr.rsf.org/predator-alexandre-loukachenko,37256.html (Consulté 23-11-10)

(10) FREEDOM HOUSE, Country Report, [En ligne], 2005, http://www.freedomhouse.org/template.cfm?nit=358&p... (Consulté 28-11-10)

(11) A. BILLETTE, Op. cit.

(12) REPORTER SANS FRONTIERES, Op. cit.

(13) AFP, « Bélarus: Loukachenko promet des élections présidentielles "démocratiques" », [En ligne], 02-11-10, Tribune de Genève, http://www.tdg.ch/depeches/monde/belarus-loukachen... (Consulté 23-11-10)

(14) REPORTER SANS FRONTIÈRES, Alexandre Loukachenko – Bélarus Président de la République, [En ligne], http://fr.rsf.org/predator-alexandre-loukachenko,37256.html (Consulté 23-11-10)

(15) FREEDOM HOUSE, Op. cit.

(16) A. BILLETTE, Op. cit.

(17) SYMANIEC, Virginie, « Après les « élections » biélorusses : conscience contre violence », [En ligne], 24-11-10, Le Courrier de la Biélorussie, http://belarus.courriers.info/article0057.html (Consulté 24-11-10)

(18) Loc. cit.

(19) Loc. cit.

(20) AFP, Op. cit.

(21) AMBASSADE DE LA RÉPUBLIQUE DU BÉLARUS EN FRANCE, Élections présidentielles au Bélarus, [En ligne], 21-10-10, http://www.france.belembassy.org/frn/news/~page__m... (Consulté 29-11-10)

(22) ORGANISATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL, Selon le rapport de la Commission d'enquête de l'OIT, l'indépendance des syndicats au Bélarus a été compromise, [En ligne], 08-10-04, http://www.ilo.org/global/About_the_ILO/Media_and_... (Consulté 28-11-10)

(23) HUMAN RIGHTS WATCH, World Report 2010, 2010, 624 pages.

(24) AMNESTY INTERNATIONAL, Amnesty International exhorte les autorités à abolir la peine de mort, mettre fin au recours à la torture et à d'autres mauvais traitements pour obtenir des « aveux », et permettre aux ONG de mener librement leurs activités, [En ligne], 30-09-10, http://www.amnesty.org/fr/library/asset/EUR49/008/... (Consulté 28-11-10)

(25) TRANSPARENCY INTERNATIONAL, Corruption Perceptions Index 2010 Results, [En ligne], 10-11-10, http://www.transparency.org/policy_research/survey... (Consulté 28-11-10)

(26) CONSORTIUM FRANCE, Op. cit.

Dernière modification: 2010-12-06 08:03:20

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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