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23 novembre 2010

La démocratie au Maroc : entre tradition et modernité


Simon C. Roy
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

décembre
2018
Adoption d’un Pacte mondial sur les migrations par l’Assemblée générale des Nations unies

juillet
2011
Référendum sur des réformes constitutionnelles au Maroc

mai
2003
Attentats terroristes à Casablanca, au Maroc

juillet
1999
Décès du roi Hassan II du Maroc

février
1999
Décès du roi Hussein de Jordanie

août
1994
Reconnaissance des revendications berbères au Maroc

avril
1994
Signature d'une entente menant à la création de l'Organisation mondiale du commerce

décembre
1990
Déclenchement d'une grève générale au Maroc

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

décembre
1983
Début d'une crise au Maroc

juin
1981
Révolte du pain au Maroc

août
1979
Retrait de la Mauritanie du Sahara occidental

novembre
1975
Début de la « marche verte » au Sahara occidental

mai
1973
Fondation du Polisario au Sahara occidental

août
1972
Tentative de coup d'État au Maroc

juillet
1971
Tentative de coup d'État dans le palais de Skhirat, au Maroc

juin
1965
Promulgation de l'état d'exception au Maroc

octobre
1963
Déclenchement de la guerre des sables entre le Maroc et l'Algérie

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

Voilà maintenant plus de dix ans que Mohammed VI a succédé à son père Hassan II en tant que roi du Maroc. Si le nouveau monarque a initié certaines réformes positives depuis son couronnement, il maintient cependant le pays fermement sous son contrôle. Pour ceux qui espéraient une réforme en profondeur des institutions au début du règne de Mohammed VI, l'espoir a rapidement fait place au désenchantement.

Il existe certes un processus démocratique au Maroc. Des élections populaires multipartites déterminent la composition de la Chambre des représentants au Parlement marocain. Les dernières élections parlementaires de 2007 ont porté au pouvoir le Parti de l'Istiqlal et son chef, Abbas el-Fassi, au poste de premier ministre (1). Toutefois, c'est le roi qui possède réellement le pouvoir de l'appareil étatique marocain. En effet, la Constitution ne met aucune limite à ses pouvoirs (2). Plus encore, elle confère au roi un caractère sacré, celui de « Commandeur des croyants ».

Dans ce contexte, bien mal avisés sont ceux qui critiquent ouvertement le roi, sa famille ou la religion. La presse indépendante, en tentant de repousser ces limites, a subi fortement la répression des autorités durant les dernières années (3).

Le tabou royal

Depuis quelques années, les autorités marocaines se montrent plus agressives envers la presse indépendante. La tolérance affichée au début du règne de Mohammed VI semble bel et bien révolue. Amendes disproportionnées, saisies arbitraires, interrogatoires musclés et interdictions de publication ont lieu de plus en plus fréquemment (4).

Lorsqu'il est question du roi, la censure veille. Le quotidien français Le Monde et les hebdomadaires marocains Tel-Quel et Nichane l'ont appris à leurs dépens en août 2009 (5). Pour avoir publié dans leurs pages un sondage d'opinion sur la popularité du roi, ces journaux ont vu les copies, dans lesquelles apparaissaient le sondage en question, être détruites et bannies par les autorités. L'incident semble tout simplement irréel puisque le sondage était clairement en faveur du roi, démontrant que 91% de la population avaient une opinion favorable du roi.

L'explication que le ministre de la Communication marocain, Khaled Naciri, a donné à l'Associated Press est claire : « Ceux qui pratiquent ce sport savent à l'avance les résultats car ni le roi, ni la monarchie ne peuvent être l'objet de sondages d'opinion » (6). Il s'agit d'une disposition constitutionnelle. L'article 23 de la Constitution marocaine stipule en effet que « La personne du Roi est inviolable et sacrée ».

Le quotidien indépendant Akhbar al-Youm a lui aussi récemment été victime d'entrave à sa liberté d'expression (7). Le quotidien a été interdit à la suite de la publication dans ses pages d'une caricature sur le mariage du prince Moulay Ismaïl, le cousin du roi. La décision fut rendue sans le moindre procès et sans aucune justification légale.

Cette presse indépendante, née paradoxalement à la suite de l'avènement de Mohammed VI, fait pourtant écho aux aspirations de la nouvelle génération marocaine. Entre l'archaïsme et le désir de modernité, le fossé se creuse.

Le despotisme éclairé

Certains observateurs voient dans les attentats du 16 mai 2003, un point tournant pour le régime du nouveau monarque (8). Quatorze kamikazes s'étaient alors fait exploser à Casablanca, la capitale économique du royaume, tuant 43 personnes et en blessant une centaine d'autres. La chasse aux islamistes fut sans pitié et les « sécuritaires » ont repris le dessus au sein de l'État. La société, tétanisée par la peur des intégristes, a fermé les yeux.

La théorie du « despotisme éclairé » semble légitimer l'abandon de la réforme constitutionnelle et de la démocratisation du Maroc. Pour certains, les Marocains ne sont tout simplement pas mûrs pour la démocratie (9). La stabilité et le développement du royaume requièrent un pouvoir solide, une main de fer. Forte de ce constat, la monarchie a beau jeu d'asseoir son pouvoir et de préserver le statu quo. Aujourd'hui, évoquer la réforme des institutions politiques expose ses promoteurs à la marginalisation et aux foudres des médias au service du pouvoir.

Parmi les élites économiques et intellectuelles du pays, le sentiment qu'il est nécessaire de « refonder le champ politique », préalablement à l'établissement d'une plus grande démocratie, est répandu (10). On explique qu'un monarque éclairé vaut mieux que des politiciens sans crédibilité, que le roi est davantage à même de contrer l'influence des islamistes.

Dans cette situation, les institutions démocratiques du Maroc sont totalement décrédibilisées. La population marocaine est bien consciente du caractère autocratique du régime en place. Quand Ahmed Reda Benchemsi, directeur et éditorialiste de l'hebdomadaire Tel-Quel, s'interroge sur l'utilité d'élections dans un système où le roi décide de tout, il exprime un sentiment largement partagé. À ce titre, le taux de participation de 37% aux élections de 2007 est révélateur de l'opinion populaire.

Les institutions sont de plus minées par la corruption. Malgré certains efforts du gouvernement pour le combattre, le problème persiste. Le Maroc s'est classé 89e sur 180 pays dans l'Index de perception de la corruption de l'organisme Transparency international de 2009 (11).

L'hégémonie du roi et de ses alliés inquiète. Dans un article du quotidien Le Monde, le journaliste Aboubakr Jamai appelle les élites du pays à retrouver leur crédibilité. « Qu'elles soient politiques ou économiques, elles doivent abandonner leur attitude passive vis-à-vis de la monarchie, lui signifier ses manquements. Car si la monarchie s'est accaparée autant d'espace, c'est que les élites et les partis politiques le lui ont permis par leur silence et leurs compromissions. (12)»

Si l'espoir qui existait au tournant du millénaire a rapidement été déçu et revu à la baisse, c'est peut-être aussi que les attentes, créées par l'arrivée d'une nouvelle figure au pouvoir, étaient trop élevées. Le Maroc pouvait difficilement, en dix ans, parcourir plus de chemin qu'en cent ans. Si la voie vers la démocratisation semble si pénible, c'est aussi que le pays lui-même est tiraillé entre des aspirations contraires. « Une minorité mondialisée, qui regarde vers l'Europe et les États-Unis. Une majorité très religieuse et conservatrice qui cherche dans l'islam ses points de repère. (13) »




Références:

(1) FREEDOM IN THE WORLD 2010. « Morocco », Freedom house, [En ligne], 2010, http://www.freedomhouse.org/template.cfm?page=22&y... (page consultée le 18 novembre 2010)

(2) LAGARDE, Dominique. « Maroc. Le roi gouverne », L'Express, no. 3028, 16 juillet 2009, pp. 34-37

(3) FREEDOM IN THE WORLD 2010. op.cit.

(4) SALHI, Abdel-Illah. « La presse marocaine à nouveau dans le collimateur du roi », Libération, no. 8843, 15 octobre 2009, p.20

(5) LOOS, Baudouin. « Maroc. Des hebdos saisis pour crime de lèse-majesté. La popularité du roi ne se jauge pas. », Le Soir, 3 août 2009, p.15

(6) loc.cit.

(7) SALHI, Abdel-Illah. op.cit.

(8) LE POINT. « La révolution Mohammed VI », no. 1924, 30 juillet 2009, p.28

(9) JAMAI, Aboubakr. « Mohammed VI : dix ans de règne », Le Monde, 16 juillet 2009, p.18

(10) LAGARDE, Dominique. op.cit.

(11) FREEDOM IN THE WORLD 2010. op.cit.

(12) JAMAI, Aboubakr. op.cit.

(13) LE POINT. op.cit.

Dernière modification: 2010-11-29 07:59:00

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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