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17 décembre 2012

Le conflit syrien se déplace en Turquie


Mélanie Tournier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2018
Frappes américaines, britanniques et françaises sur la Syrie

décembre
2015
Fin d'une année record pour le nombre de déplacés dans le monde

août
2013
Utilisation d'armes chimiques à Ghouta, en Syrie

mars
2011
Intensification de la contestation en Syrie

février
2005
Assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafiq Hariri

octobre
1989
Signature de l'accord de Taëf sur la paix au Liban

juin
1982
Déclenchement de l'offensive israélienne « Paix en Galilée » au Liban

février
1982
Début d'un conflit entre l'armée syrienne et les Frères musulmans à Hama

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

octobre
1973
Déclenchement de la guerre du Kippour au Moyen-Orient

avril
1971
Proclamation de l’Union des Républiques arabes

mars
1971
Accession de Hafez el-Assad à la présidence de la Syrie

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

juin
1967
Début de la guerre des Six jours au Moyen-Orient

février
1966
Renversement du gouvernement en Syrie

janvier
1958
Proclamation de la création de la République arabe unie

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

janvier
1948
Entrée en vigueur de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce

avril
1946
Proclamation d'indépendance de la Syrie

Vendredi 14 décembre 2012, peu avant son arrivée en Turquie, le secrétaire américain de la Défense, Leon Panetta, a signé l'ordre officiel du déploiement approuvé le 4 décembre par les ministres des Affaires étrangères des 28 pays membres de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN). La Turquie avait en effet demandé, le 21 novembre dernier, l'installation de systèmes de défense antiaérienne Patriot à sa frontière avec la Syrie (1). L'intervention américaine s'inscrit ainsi dans le transfert visible des évènements syriens au-delà de la frontière turque.

Une Turquie dépassée par son voisin syrien

Ennemis traditionnels, les deux pays ont officiellement rompu leurs relations diplomatiques en août 2011. En sacrifiant ainsi l'axe stratégique Ankara-Damas-Téhéran, développé dans le cadre de sa politique de bon voisinage, et en opérant un retour vers ses alliances traditionnelles avec l'Occident et l'OTAN (2), la Turquie envoie un message clair à la communauté internationale : son implication dans le conflit syrien prend des proportions inattendues.

Selon une Organisation non gouvernementale syrienne, plus de 41 000 morts, en majorité des civils, ont été recensés depuis le début de la contestation contre le régime de Bachar al-Assad il y a plus de 20 mois (3). Le gouvernement syrien ne s'est pas contenté d'attaquer sa population, la Turquie compte également maintenant parmi les victimes : le 23 juin 2012, un avion turc en exercice a notamment été abattu par les forces syriennes (4). Le 3 octobre, un obus syrien s'abattait sur un village frontalier, faisant cinq victimes civiles. Trois jours plus tard, un nouveau tir de mortier entraînait cette fois la riposte de l'artillerie turque (5).

La patience de la Turquie est également mise à rude épreuve à l'intérieur du pays : elle a accueilli plus de 100 000 réfugiés syriens depuis le début de la crise (6). Le quartier général de l'Armée syrienne libre (ASL) est d'ailleurs situé près de la frontière et le Conseil national syrien a été créé à Istanbul en octobre 2011 (7). Si la nature réelle du soutien turc à l'opposition en termes logistique et matériel reste inconnue, « pas mal d'armes circuleraient à partir de la Turquie, mais il est difficile de l'attester et d'en connaître la provenance », explique Hamit Bozarslan, politologue spécialisé sur la Turquie à l'EHESS (8).

Reste que trois points de passage frontaliers sur sept sont aujourd'hui tombés aux mains des rebelles anti-Assad (9). Un groupe d'insurgés indépendants de l'ASL et soupçonnés de constituer le bras armé syrien des Frères musulmans s'est d'ailleurs établi en Turquie (10). Une situation qui ne rassure pas l'opinion publique turque, qui ne soutient qu'à 18-19 % la politique du gouvernement sur la question syrienne (11).

« Qui veut la paix prépare la guerre »

Les réponses d'Ankara ne se sont pas fait attendre ; d'abord l'interception début octobre d'un avion syrien soupçonné de transporter des munitions russes (12), ensuite le renforcement considérable de ses effectifs le long de sa frontière (13). Le Parlement a enfin autorisé l'armée turque à effectuer des opérations militaires en territoire syrien, à caractère dissuasif seulement (14).

Promettant des ripostes de plus en plus fermes, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a averti la Syrie de ne pas tester sa détermination à entrer en guerre. « L'interception de l'avion était également un signal fort envoyé à la communauté internationale car les autorités turques accusent les États-Unis, l'Union européenne et l'ONU d'inertie. Elle veut apporter les preuves qu'il y a armement de la Syrie (15) », analyse Hamit Bozarslan. Le premier ministre turc a aussi réclamé une réforme du Conseil de sécurité de l'ONU pour mettre fin aux blocages sur la crise syrienne dus aux vetos russe et chinois, ainsi que la mise en place de zones d'exclusion aérienne en Syrie pour épargner les populations civiles.

C'est dans ce sens que la Turquie a formulé sa demande auprès de l'OTAN afin d'obtenir une défense efficace contre toute attaque aérienne syrienne envers le territoire et notamment une éventuelle agression à l'arme chimique. Les missiles « Patriots » seraient ainsi capables en quelques secondes de détruire en vol d'éventuels engins en provenance de la Syrie.

L'arbitrage forcé d'une communauté internationale divisée

Face à cette exportation du conflit syrien vers la Turquie, la communauté internationale a rapidement réagi avec un premier déplacement du Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, dans l'un des nombreux camps ouverts par les autorités turques pour accueillir les réfugiés (16). Même Vladimir Poutine, fidèle défenseur du régime Al-Assad, a prôné l'apaisement lors d'une rencontre avec Recep Tayyip Erdogan le 3 décembre. Le président russe a toutefois critiqué la demande de déploiement d'Ankara, estimant qu'elle augmentait le risque de contagion du conflit (17).

En Europe, la situation ne laisse pas indifférent compte tenu surtout de la position géostratégique de la Turquie, à la fois médiatrice du Moyen-Orient et candidate à l'adhésion à l'Union européenne (UE). La forte implication de l'Allemagne a été remarquée, le gouvernement ayant approuvé le 6 décembre l'envoi de deux batteries de missiles Patriot et jusqu'à 400 soldats de la Bundeswehr pour protéger la frontière (18). « On ne sait jamais de quoi est capable un régime qui s'écroule. C'est pourquoi il est normal d'agir préventivement », a argumenté le ministère des Affaires étrangères allemand, tout en disant très clairement qu'une éventuelle « intervention (sur le territoire syrien) n'est en aucun cas reliée à cette opération (qui court jusqu'au 31 janvier 2014) (19) ».

Côté français, le gouvernement reste mesuré, bien que soudé derrière les politiques de l'UE et de l'OTAN, et rappelle que « créer un conflit international pourrait souder la Syrie contre un agresseur supposé venant de l'extérieur (20) ».

L'escalade du conflit syro-turque est telle que les membres de l'OTAN ont accru la pression internationale sur le régime du président syrien Bachar al-Assad en donnant leur feu vert au déploiement des missiles Patriot allemands, néerlandais et états-uniens. « Ces systèmes se trouveront sous le commandement opérationnel du commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR). Tout déploiement [...] sera purement défensif (et) ne sera nullement utilisé pour faciliter la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne ou le lancement d'une quelconque opération offensive », assurent les chefs de la diplomatie alliés. Les Patriots devraient être opérationnels au cours du premier trimestre 2013. De plus, 300 à 400 militaires de ces pays pourraient être stationnés en Turquie afin de faire fonctionner les quatre à six batteries qui seraient alors déployées (21).

La Turquie est donc aujourd'hui profondément impliquée dans la résolution de la crise syrienne. Partagée entre les provocations du régime syrien et la retenue qu'impose sa position internationale, elle évitera de s'engager dans un conflit si elle n'est pas attaquée de manière sérieuse. L'appui occidental conséquent, et peut-être surestimé, qui se met progressivement en place le long de sa frontière avec la Syrie accroit cependant les répercussions internationales liées à ce conflit, tout en développant l'animosité des voisins russe et iranien.

De toute évidence, une stratégie offensive turque dirigée contre le gouvernement Al Assad ne ferait qu'aller dans le sens du jeu syrien, même si elle lui construirait une nouvelle image internationale d'État réformiste. Reste à savoir si la Turquie est prête à assumer son souhait de devenir le troisième acteur de cette révolution syrienne qui tarde à aboutir.




Références:

(1) Syrie : déploiement américain à la frontière Turque, Radio Canada, 14 décembre 2012, http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International... le 16 décembre 2012

(2) SALLON Hélène, La situation en Syrie peut-elle entrainer la Turquie dans un conflit ? Le Monde, 18 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/10/18/la... le 15 décembre 2012

(3) Tribune de Genève, Les Pays bas vont envoyer deux batteries de missiles Patriot, 7 décembre 2012, http://www.tdg.ch/monde/Les-PaysBas-vont-envoyer-d... le 15 décembre 2012

(4) Avion turc abattu : Ankara joue l'apaisement, Le Figaro, 23 juin 2012, http://www.lefigaro.fr/international/2012/06/23/01... le 15 décembre 2012

(5) RFI, La situation aux frontières préoccupe le Conseil National Syrien, 6 octobre 2012, http://www.rfi.fr/moyen-orient/20121006-le-conseil... le 16 décembre 2012

(6) SALLON Hélène, Op.cit.

(7) SHIHAB Assia (vidéo) et DAOU Marc (texte), La bataille des frontières, un enjeu majeur de la crise syrienne, France 24, 26 juillet 2012, http://www.france24.com/fr/20120725-syrie-turquie-... le 10 décembre 2012

(8) SALLON Hélène, Op.cit.

(9) SHIHAB Assia (vidéo) et DAOU Marc (texte), Op.cit.

(10) Syrie : un autre commandement militaire unifié de l'opposition naît en Turquie, Radio Canada, 7 décembre 2012, http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International... le 10 décembre 2012

(11) SALLON Hélène, Op.cit.

(12) L'avion de la discorde entre Ankara, Moscou et Damas, Le Monde, 11 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/1... le 15 décembre 2012

(13) Syrie: Ban Ki-moon attendu en Turquie, Le Figaro, 7 décembre 2012, http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/12/07/97001... le 10 décembre 2012

(14) Syrie-Turquie : la communauté internationale appelle à l'apaisement, RFI, 4 octobre 2012, http://www.rfi.fr/moyen-orient/20121004-echanges-t... le 15 décembre 2012

(15) SALLON Hélène, Op.cit.

(16) Le Figaro, Op.cit.

(17) Syrie: banlieue de Damas bombardée, Poutine en Turquie pour évoquer le conflit, Le Point, 3 décembre 2012, http://www.lepoint.fr/monde/syrie-banlieue-de-dama... le 10 décembre 2012

(18) Berlin prêt à envoyer 400 soldats à la frontière turci-syrienne, Nouvelles Arménie Magazine, 10 décembre 2012, http://www.armenews.com/article.php3?id_article=85188, le 10 décembre 2012

(19) Turquie. Berlin prêt à envoyer 400 soldats à la frontière syrienne, Le Télégramme, 6 décembre 2012, http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-mo... le 10 décembre 2012

(20) L'avion de la discorde entre Ankara, Moscou et Damas, Le Monde, 11 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/1... le 15 décembre 2012

(21) Turquie : l'Otan approuve le déploiement de missiles à la frontière syrienne, Le Vif (L'Express), 4 décembre 2012, http://www.levif.be/info/actualite/international/t... le 15 décembre 2012

Autres références

PERRIER Guillaume, À la frontière turco-syrienne, on rêve de vergers et non plus de champs de mines, Le Monde, 1er juillet 2009, p 6

La frontière Syrie-Turquie reste floue, Vidéo, France 24, 28 juin 2011, http://www.france24.com/fr/20110624-semaine-moyen-... le 10 décembre 2012

Syrie: le Conseil de sécurité de l'ONU condamne les tirs en Turquie, Le Point, 5 décembre 2012, http://www.lepoint.fr/monde/syrie-le-conseil-de-se... le 10 décembre 2012

La Turquie réclame à l'Otan des missiles Patriot pour protéger sa frontière avec la Syrie, RFI, 19 novembre 2012, http://www.rfi.fr/moyen-orient/20121119-turquie-ot... le 9 décembre 2012

Histoire du peuple arménien, Privat, 2007 (ISBN 978-2-7089-6874-5), p. 843

PERRIER Guillaume, À la frontière turco-syrienne, on rêve de vergers et non plus de champs de mines, Le Monde, 1er juillet 2009, p 6

Dernière modification: 2013-01-03 12:51:44

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