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11 December 2012

La Transnistrie ou l'État-paradoxe


Laurent Aubin
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

December
1991
Création de la Communauté des États indépendants

La Transnistrie est un no man's land juridique et politique au coeur de l'Europe. Relique de l'époque soviétique où l'économie informelle était reine, elle défie depuis plus de 20 ans tous les pronostics quant à son avenir constitutionnel. Analyse d'un pays qui ne l'est pas vraiment.

Une géopolitique ambigüe

La République moldave du Dniestr, nom officiel de la Transnistrie, est une entité sécessionniste de 4163 km2 située entre la rive droite du fleuve Dniestr et la frontière ukrainienne, sur le territoire de la Moldavie. Plus de 500 000 habitants vivent dans cette mince bande de terre, dont 150 000 dans la capitale Tiraspol, important centre industriel (1). Véritable carrefour culturel, la Transnistrie comptait en 2005 31,9% de Moldaves, 30,4% de Russes et 28,8% d'Ukrainiens. Une forte minorité polonaise occupe le nord du territoire (2).

L'économie transnistrienne se porte bien comparativement à ses voisins immédiats. Avant l'effondrement de l'URSS, la Transnistrie contribue pour près de 40% du PIB moldave alors qu'elle n'occupe que 10% du territoire, une situation qui prévalerait par ailleurs encore aujourd'hui (3). À l'instar de nombreux autres États de l'espace postsoviétique, l'industrie lourde domine le paysage économique. Le statut politique contesté de l'État laisse libre cours à un «capitalisme de contrebande», où différents trafics illégaux comme celui des armes, des personnes ou de la drogue fleurissent (4).

Le système politique de la Transnistrie est une copie presque conforme de l'URSS stalinienne et allie jusqu'à tout récemment parti unique et culte de la personnalité. La Transnistrie présente de nombreuses caractéristiques propres aux États indépendants. Elle possède, entre autres, une Constitution, un hymne national et une armée. Elle émet également des passeports et sa propre monnaie, le rouble transnistrien. Son drapeau national arbore la faucille et le marteau et son Parlement porte le très communiste nom de Soviet suprême.

État indépendant ? Souverain ? Autonome ?

Peu avant la dislocation de l'URSS, la Moldavie proclame son indépendance. En juin 1990, lorsque le Parlement moldave adopte l'utilisation du roumain comme seule langue officielle de la nouvelle république, les Transnistriens, majoritairement russo-ukrainiens, expriment leur mécontentement. La « République socialiste soviétique moldave du Dniestr » est alors proclamée le 2 septembre 1990 : les Transnistriens réclament le maintien de leur région au sein de l'URSS ou de la Russie, comme c'est le cas pour l'enclave de Kaliningrad (5).

En novembre 1990, une guerre qui durera deux ans éclate entre le nouvel État et la Moldavie. Force médiatrice, la Russie demande un cessez-le-feu en juillet 1992 et depuis, à l'instar des deux Corées, le conflit est «gelé» (6). Une force trilatérale de maintien de la paix de la Communauté des États indépendants (CEI) s'installe le long du Dniestr et y est encore aujourd'hui. On y retrouve 492 soldats transnistriens, 402 soldats russes, 355 soldats moldaves et 10 observateurs militaires ukrainiens (7).

Les premières négociations sur l'avenir de la Transnistrie engendrent la création de l'Unité territoriale autonome de la rive gauche du Dniestr (UTAD), région autonome au sein de la Moldavie (8). Les Transnistriens n'acceptent pas ce nouveau statut constitutionnel. Elle se renomme République moldave du Dniestr en 1993 et continue depuis à se comporter comme un État indépendant. Toutefois elle n'est reconnue que par trois États non reconnus internationalement - l'Abkhazie, l'Ossétie du Sud, l'Artsakh - , aucun État-membre des Nations Unies ne leur embitant le pas. Paradoxalement, même la Russie, sa plus fidèle alliée, ne la reconnaît pas. La Transnistrie indépendante n'existe donc que de facto : seule l'UTAD bénéficie d'un statut de jure (9).

En 2006, Tiraspol organise un référendum sur l'indépendance et la politique étrangère. Le 17 septembre, 78,6% des électeurs transnistriens votent. Du nombre, 97,1% des votants s'expriment en faveur de l'indépendance et du rattachement graduel de la région à la Fédération de Russie. Le président alors en fonction, Igor Smirnov, compare les résultats à «une puissante impulsion à la lutte des Transnistriens pour le droit d'occuper une place digne d'eux dans le monde d'aujourd'hui (10)». Malgré cette volonté populaire, le référendum suscite l'indifférence générale de la communauté internationale et le statu quo politique continue de prévaloir.

Un vent de changement ?

L'élection présidentielle de décembre 2011 pourrait changer la donne quant à l'avenir de la Transnistrie. En effet, après 20 ans d'un règne sans partage sur le pays, Igor Smirnov est alors battu dès le premier tour par le président démissionnaire du Parlement, Evgueni Chetvchouk. La chute du «shérif de Tiraspol», qui avait récolté jusqu'alors plus de 80% des suffrages lors d'élections antérieures, est attribuée à son comportement de plus en plus dictatorial, à la corruption à grande échelle de la classe politique transnistrienne ainsi qu'à une volonté de changement de la part de la population (11).

Avocat de formation, Chetvchouk a remporté 39% des suffrages au premier tour et plus de 75% au second. Il est connu pour avoir mené une large entreprise de démocratisation des institutions transnistriennes en tant que président du Parlement. Il a notamment modifié le code électoral en permettant le multipartisme et les médias d'opposition. Il est décrit comme «un technocrate socialiste à la forte perspective européenne (12)» par la presse ouest-européenne.

L'année 2012 a été celle de la renaissance de la Transnistrie moderne. Un processus de «déstalinisation» chasse les proches de l'ancien président Smirnov des postes-clés de la fonction publique. Par ailleurs, le gouvernement moldave est prêt à négocier avec Chetvchouk d'éventuels accords d'ouverture des frontières. Il s'agit d'un dossier fondamental pour le nouveau président, puisque les contraintes douanières empêchaient jusqu'alors l'entrée de la majorité des biens moldaves en Transnistrie (13). Moscou voit aussi d'un bon oeil le changement politique en Transnistrie pour la relance des négociations sur son statut politique (14). L'Union européenne, bien discrète dans le cas transnistrien, prend note des résultats et souhaite la normalisation de la situation en Moldavie (15).

La Transnistrie est à la croisée des chemins à l'aube de 2013. L'élection du réformiste Chetvchouk laisse transparaître une intense volonté de renouveau démocratique au sein de la population de la rive gauche du Dniestr. Est-ce que cet espoir va disparaître lentement, comme après le référendum de 2006, ou au contraire incarner l'impulsion qui va permettre au pays de trouver sa place au sein du concert des nations ? Bien des questions restent toujours en suspens, à l'image de la Transnistrie, État-paradoxe.




Références:

1. PARMENTIER, Florent, «La Transnistrie», Le Courrier des pays de l'Est, mars 2007, p. 69-75.

2. BENCIC, Aurora, and HODOR, Teodor Ioan. «Transdniestria : Ethnic Conflict or Geopolitical Interests?», Eurolimes, September 2011, p. 403-416.

3. POPESCU, Nitro, «Transnistria : a Bottum-up Solution», European Council on Foreign Affairs, September 2012, 16 p.

4. DÉRENS, Jean-Arnaud, «La Transnistrie et la "communauté des Etats non-reconnus"», RFI, [En ligne], 28 juin 2010, http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20100628-transnis... Ibid.

6. SANCHEZ, W. Alejandro. «The "Frozen" Southeast: How the Moldova-Transnistria Question has Become a European Geo-Security Issue», Journal Of Slavic Military Studies, April 2009, p. 153-176

7. TURCANU, FLORIN, «Roumanie, Bessarabie, Transnistrie. Représentations d'une frontière contestée», La Découverte, 2007, p. 118-143

8. Ibid.

9. GAUCHON Pascal et HUISSOUD Jean-Marc, Les 100 lieux de la géopolitique, Paris, P.U.F., 2011, 128 pages.

10. BLAKKISRUD, Helge and PÅL, Koistø, «From Secessionist Conflict Toward a Functioning State: Processes of State-and Nation-Building in Transnistria», Post-Soviet Affairs, April 2011, p. 178-210

11. PROTSYK, Oleh. «Secession and Hybrid Regime Politics in Transnistria» Communist & Post-Communist Studies, June 2012, p. 175-182

12. NAROTCHNITSKAÏA, Natalia, « Précédent transnistrien ? », Outre-Terre, février 2012, p. 271-281.

13. KOSIENKOWSKI, Marcin and SCHREIBER, William, Moldova, London, Rowman & Littlefield Publishing, 2012, 303 p.

14. TUDOROIU, Theodor, «The European Union, Russia, and the Future of the Transnistrian Frozen Conflict», East European Politics & Societies, March 2012, p. 135-161

Dernière modification: 2012-12-17 08:17:18

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