Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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10 November 2012

La classe moyenne : un poids lourd ?


Khalid Adnane
économiste,
enseignant à l'École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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Depuis une vingtaine d'années, la classe moyenne occupe une place de choix dans les débats de société, notamment dans les débats électoraux. Elle en est devenue le centre, voire le coeur, lorsqu'il s'agit de stratégies à déployer de la part des formations politiques en confrontation, et particulièrement lorsqu'il est question de fardeau fiscal. On l'a clairement vu lors des présidentielles françaises cet été, au Québec, en septembre dernier, et, tout récemment, lors de la campagne présidentielle aux États-Unis. Tous convoitent vivement cette classe et se présentent comme ceux qui en seront les vrais et ardents défenseurs. Mais qui est au juste la classe moyenne et pourquoi est-elle si convoitée?

La classe moyenne?

D'entrée de jeu, une précision s'impose : il est délicat de définir de manière uniforme les contours de cette classe moyenne, tellement elle représente des réalités différentes. D'ailleurs, lorsque cette question est soulevée, la réponse demeure souvent contextuelle. On se contentera, ici et là, de dire que la classe moyenne est une sorte de terme générique qui réfère aux contribuables dont les revenus se situent entre les groupes à faibles revenuset ceux à revenus élevés. Parfois, on s'accrochera sur le fameux 30-50-20 : c'est-à-dire qu'une fois la population divisée en tranches de revenus de 10 % (déciles), on isole les 30 % des revenus les plus faibles et les 20 % des revenus les plus élevés. Les 50 % entre les deux groupes représenteraient la classe moyenne.

Mais il existe une méthode plus objective, qui semble faire de plus en plus consensus. Cette méthode, utilisée au Québec, au Canada et même en Europe, définit la classe moyenne comme la catégorie de ménages gagnant entre 75 % et 150 % du revenu médian. Par exemple, au Québec, le revenu médian (après impôts) pour une famille économique de deux personnes ou plus s'établissait à 58 100 $ en 2010, selon les dernières données publiées par Statistique Canada en juin dernier. Ce qui veut dire que pour cette catégorie de ménages, ceux qui ont un revenu se situant entre 43 575 $ et 87 150 $ feront partie de la classe moyenne. À titre de comparaison, pour cette même catégorie de familles, le revenu médian au Canada s'établissait à 65 500 $, en Ontario à 69 300 $ et à 78 100 $ en Alberta. Donc, la classe moyenne, pour ce groupe, se situe au Canada entre 49 125 $ et 98 250 $, en Ontario entre 51 975 $ et 103 950 $, alors qu'en Alberta, elle s'établit entre 58 575 $ et 117 150 $ (toujours après impôts). C'est tout dire du caractère éclaté de cette catégorie de revenus et de la prudence dont il faut user, surtout lorsqu'il s'agit de faire des comparaisons internationales (ou même nationales).

Une classe coincée

Cette catégorie de contribuables est intensément ciblée par les décideurs politiques. Premièrement, sur le plan politique et social, la classe moyenne représente un baromètre très fiable pour évaluer la nature, l'ampleur et la justesse des demandes et revendications populaires. Chez les partis politiques, c'est elle qui représente le mieux ce très recherché « électeur médian ». Sur le plan économique, elle constitue, sur un marché, une masse de consommateurs substantielle ainsi qu'une source d'épargne non négligeable. Enfin, sur le plan fiscal, c'est une catégorie de contribuables captifs (ni assez pauvres ni assez riches pour pouvoir profiter de certains allégements fiscaux), une manne de revenus stable, et enfin, un atout majeur dans la composition de l'assiette fiscale de l'État.

C'est justement sur ce dernier plan que la classe moyenne se trouve plongée dans une position intenable : elle est coincée entre des classes plus fortunées qui ne veulent pas contribuer davantage (et qui souhaiteraient même moins contribuer dans certains cas) et des classes plus démunies qui réclament le même niveau de services et de prestations (et même plus dans certains cas). Au milieu, il y a cette classe moyenne, qui se sent tout simplement écrasée et étouffée.

L'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) a clairement souligné cette réalité à l'occasion d'un forum tenu à Paris au mois de mai dernier sous le thème « De l'indignation et l'inégalité à l'inclusion et l'intégrité ». Durant ce forum, l'OCDE a lancé un cri d'alarme aux décideurs politiques des États membres afin qu'ils trouvent des solutions pour desserrer l'étau autour de cette catégorie sociale « pressurée ». On y affirme : « Dans les sociétés occidentales, la classe moyenne constitue la clé de voûte de la croissance et de la stabilité. () Elle connaît actuellement de grandes difficultés en raison de la stagnation des salaires, d'une forte imposition () Ses membres se sentent abandonnés et leur confiance, que ce soit dans les marchés financiers, dans les pouvoirs publics ou dans l'avenir, a été bien entamée ».

Une classe à épargner

En ce sens, il faut rester vigilant face à l'ampleur des sacrifices qu'on exige de cette classe, notamment pendant ces années de turbulences économiques que nous traversons. Car la classe moyenne, faut-il le rappeler, représente le symbole de la possible cohésion sociale et de l'espoir d'aplanissement des inégalités dans la société. Si l'effritement (ou le recul) relatif qui la touche devait se poursuivre (ou s'intensifier), c'est cette cohésion même qui serait menacée.

C'est un scénario qu'il faudra éviter, car cela signifierait le retour à une société en sablier : deux classes bien distinctes dont une prospère pendant que l'autre [dés] espère.



Dernière modification: 2013-03-18 10:49:18

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