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8 avril 2014

La Libye post-Kadhafi : un défi de taille


Guillaume Lanctôt
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2015
Naufrage de plus de 800 immigrants clandestins en Méditerranée

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

octobre
2011
Décès de l'ex-président libyen Mouammar Kadhafi

décembre
1988
Explosion d'un Boeing 747 au-dessus de Lockerbie, en Écosse

septembre
1987
Signature d'un accord de cessez-le-feu entre le Tchad et la Libye

avril
1986
Bombardement des États-Unis en territoire libyen

janvier
1974
Dévoilement des accords de Djerba entre la Tunisie et la Libye

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

avril
1971
Proclamation de l’Union des Républiques arabes

septembre
1969
Renversement du roi de la Libye, Idris 1er

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

La fin de l'année 2010 marqua le début d'une ère de changement dans le Maghreb et au Moyen-Orient. En effet, à partir de cette période, les révoltes populaires se propagèrent dans toute l'Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Les observateurs nommèrent d'ailleurs ces mouvements, dont l'apogée est survenue au printemps 2011, «le printemps arabe».

Ce fut d'abord la «révolution du jasmin», débutant en Tunisie, qui se poursuivit en Libye jusqu'en février 2011. Les manifestations lancées dans plusieurs régions du pays, plus particulièrement celle de Benghazi, marquèrent la fin de l'équilibre entre le pouvoir du président Mouammar Kadhafi et celui des tribus locales. L'opposition au président Kadhafi fut formée de membres de la société civile, de transfuges, de membres de l'ancienne opposition islamiste et de représentants d'anciens maquis djihadistes(1). Avec l'aide de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), le président déchu fut exécuté par des miliciens le 20 octobre 2011, après un règne de près de 42 ans sur la Libye.

Une transition politique chaotique

Après la mort de Kadhafi, le gouvernement de transition promit aux Libyens l'instauration d'une nouvelle Constitution. Cependant, le progrès de celle-ci ne se fait toujours pas ressentir 3 ans après les révoltes populaires. Conséquemment, le blocage des institutions démocratiques, les modifications continuelles du plan de route pour la Constitution et l'abandon du projet, à maintes reprises, n'arrivèrent à rien.

Le 20 février 2014, les citoyens libyens furent appelés à voter pour sélectionner 60 personnes qui rédigeront la prochaine Constitution(2). Afin d'assurer un échantillon représentatif, ce groupe composé de 60 individus fut divisé en trois groupes de 20 personnes provenant des trois grandes régions de la Libye, soit : la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan. Le scrutin ne se déroula cependant pas dans le calme puisque des groupes armés empêchèrent l'ouverture de 93 des 1600 centres électoraux(3). De plus, les deux sièges réservés aux berbères furent complètement boycottés. La légitimité du «groupe des 60» fut donc fortement contestée, car à la suite de la déroute de ces élections, le taux de participation n'atteignit pas le seuil de 50%(4).

Les 60 élus eurent donc pour fonction de mettre sur pied le texte de la loi fondamentale du pays, et ce, d'ici la fin du mois d'avril. Plusieurs observateurs soulevèrent notamment que ce délai était trop court afin de rédiger un tel texte, étant donné le nombre élevé de grands enjeux. Parmi ceux-ci, une importance capitale fut attribuée à la place du religieux dans l'État et la mise en place d'une loi fondamentale s'appuyant sur la charia. La création d'un État fédéral au lieu de l'État unitaire actuel constitua le deuxième enjeu capital et celui relatif à la redistribution des richesses de l'État figurait au troisième rang (5).

L'insécurité politique se poursuivit jusqu'au mois de mars 2014, avec le limogeage du premier ministre Ali Zeidan par le Congrès général national, ou Parlement. Ce dernier quitta ensuite la Libye vers l'Allemagne pour assurer sa sécurité (il fut enlevé par une milice extrémiste en octobre 2013(6)). L'échec du vote de confiance au Parlement fut majoritaire et orchestré par le mouvement fédéraliste de la région Cyrénaïque, à l'est du pays.

Le chaos politique actuel

Le chaos politique observable en Libye vient plus particulièrement du fait que l'on assiste actuellement à une hausse de la présence de milices armées dans plusieurs régions du pays(7). Dans le sud du pays, les Toubous nomades sont nombreux et entrent régulièrement en conflit avec d'autres tributs arabes du sud. À titre d'exemple, les derniers affrontements de janvier 2014 firent 100 morts et 150 blessées(8). À cette occasion, la milice Toubou aida des partisans du régime Kadhafi à prendre le contrôle d'une base aérienne dans le sud du pays avant d'en être expulsés.

La situation actuelle en Libye se manifeste par la montée en force d'une autre milice, celle des «thowar». Ces ex-rebelles, qui luttent contre le pouvoir de Kadhafi depuis le début du printemps arabe, contestent actuellement les décisions du Parlement Libyen(9).

En plus de ces deux groupes armés, plusieurs autres micromilices armées font présentement leur apparition dans le paysage politique libyen. Certaines sont issues directement des Frères musulmans, d'autres affiliées à Al-Qaïda, tandis que quelques-unes d'entre elles regroupent les berbères(10).

Une situation économique précaire

Un autre facteur aggravant la situation libyenne actuelle est le fait que le pays est au bord d'une crise économique. Effectivement, la prospérité économique de l'État libyen passe directement par la production et la vente de pétrole. Or, ce secteur, qui constitue près de 95% de la balance commerciale, éprouve de graves problèmes socio-économiques(11). Le mouvement fédéraliste de la région Cyrénaïque effectue un blocus depuis juillet autour des structures pétrolières de l'est du pays. Ce mouvement, qui ne répond pas aux demandes du gouvernement, occupe les infrastructures pétrolières de la compagnie nationale publique. Par ailleurs, les fédéralistes réussissent même à vendre le pétrole qu'ils exploitent illégalement. En effet, l'armée libyenne a constaté qu'un pétrolier nord-coréen avait réussi à rejoindre les eaux internationales avec une cargaison de pétrole(12).

Une autre région pétrolière importante en Libye est également privée d'une partie de sa production pétrolière. Dans la région du Fezzan, au sud-ouest de la Libye, les puits pétroliers d'Al Wafa sont régulièrement mis hors service par des grèves ou par des manifestants berbères qui demandent une meilleure visibilité dans l'élaboration de la prochaine Constitution(13).

Cette source de revenus de l'État libyen est donc dans un état critique. La production de pétrole a atteint son niveau le plus bas en plusieurs années, soit 250 000 barils de pétrole par jour(14). Cette baisse de productivité entraîne des pertes que l'on estime à près de 10 milliards d'euros depuis le mois de juillet 2013.

C'est à ce contexte économique et politique que la Libye post-Kadhafi est confrontée. On n'observe en Libye aucune augmentation du niveau de vie depuis l'ère de Kadhafi et la population semble être à bout de souffle. Les différentes milices qui émergent sont gérées par des «leaders» incontrôlables, tels que Kadhafi l'était, et l'on craint pour l'avenir du pays(15). Le cynisme politique est donc plus que présent et les Libyens semblent coincés dans un engrenage chaotique.




Références:

(1) NORA Lafi, Olivier PLIEZ, Pierre ROSSI, « LIBYE », Encyclopædia Universalis [en ligne], URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/libye/ (Page consultée le 31 mars 2014).

(2) JEUNE AFRIQUE. «Constitution libyenne : il y a loin de la coupe aux lèvre» 17 mars 2014, Jeune Afrique, [En ligne], http://www.jeuneafrique.com/Article/ DEPAFP20140216105931/, (Page consultée le 31 mars 2014).

(3) Ibid.

(4) BARULET, Alain. «La Libye s'enfonce dans la crise politique» 16 mars 2014, Le figaro, [En ligne], http://www.lefigaro.fr/international/2014/03/16/01... (Page consultée le 31 mars 2014).

(5) Ibid.

(6) ZITOUNY, Ismail. «Libye: le Premier ministre Ali Zeidan limogé» 12 mars 2014, L'Express, [En ligne], http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/lib... (Page consultée le 31 mars 2014).

(7) LAMLOUM, Imed. «Libye: chaos et paralysie, trois ans après le début de la révolte», 15 février 2014, La Presse, [En ligne], http://www.lapresse.ca/international/dossiers/cris... (Page consultée le 31 mars 2014).

(8) Ibid.

(9) MATHIEU, Luc. «La Libye post-Kadhafi empêtrée dans ses chaos» 17 février 2014, Libération, [En ligne], http://www.liberation.fr/monde/2014/02/17/la-libye... (Page consultée le 31 mars 2014).

(10) Ibid.

(11) LE GROUPE DE LA BANQUE AFRICAINE DE DEVELOPPEMENT. «Perspectives économiques en Libye», [En ligne], http://www.afdb.org/fr/countries/north-africa/liby... , (Page consultée le 31 mars 2014).

(12) BARULET, Alain. «La Libye s'enfonce dans la crise politique» op.cit.

(13) JEUNE AFRIQUE. «La Libye s'enlise dans une crise pétrolière sans précédent» 16 février 2014, Jeune Afrique, [En ligne], http://www.jeuneafrique.com/Article/ DEPAFP20140216105931/, (Page consultée le 31 mars 2014).

(14) Ibid.

(15) BARULET, Alain. «La Libye s'enfonce dans la crise politique» op.cit.

Autres références

PARIS, Gilles. «Après Kadhafi, quel futur pour la Libye?» 20 octobre 2011, Le Monde, [En ligne], http://www.lemonde.fr/libye/article/2011/10/20/apr... (Page consultée le 31 mars 2014).

MINISTERE DE L'ECONOMIE ET DES FINANCE DE France. «Brèves économiques de Tunisie et de Libye-29 août 2013» Trésor Direction générale, [En ligne], http://www.tresor.economie.gouv.fr/7932_breves-eco... (Page consultée le 31 mars 2014).

BBC. «Libyan court charges Gaddafi-era figures» 24 octobre 2013, BBC, [En ligne], http://www.bbc.com/news/world-africa-24659181, (Page consultée le 31 mars 2014).

ESAM, Mohamed. «Libya Destroys Chemical Weapons From Gaddafi Era», 4 mars 2014 The Huffington post, [En ligne], http://www.huffingtonpost.com/2014/02/04/libya-che... (Page consultée le 31 mars 2014).

Dernière modification: 2014-04-14 07:39:14

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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Pour la liste complète de nos bulletins sur l'actualité, consultez la rubrique analyse. Ces bulletins sont rédigés par des étudiants et étudiantes du programme d'Études politiques appliquées de l'Université de Sherbrooke. La recherche et la rédaction sont supervisées par notre rédacteur en chef Serge Gaudreau.

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