Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

18 janvier 2019

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1 avril 2014

La crise grecque, 6 ans plus tard : un lourd bilan socioéconomique


Tristan Rivard
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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1961
Début des travaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques

Quand George Papandreou devint premier ministre de la Grèce en octobre 2009, il découvrit que les comptes de la dette publique avaient été falsifiés depuis des années, avec l'aide de la banque américaine Goldman Sachs, pour mieux pouvoir intégrer l'Union européenne (UE) (1).

En effet, une partie de la dette grecque avait été camouflée par une habile transaction sur le marché des monnaies : « Les règles de Maastricht peuvent être contournées légalement par des transferts monétaires (2). » Cette manoeuvre permit à la Grèce de joindre le marché commun européen et d'avoir accès à davantage d'emprunts pour financer des investissements massifs dans les infrastructures, les services et les salaires publics (3).

Toutefois, le « credit crunch » associé à la crise financière de 2008 révéla l'ampleur et la fragilité de la dette réelle. S'ensuivirent de nombreuses interventions par la « troïka » financière composée du Fonds monétaire international, de l'UE et de la Banque centrale européenne, pour sauver l'économie grecque et, par extension, la viabilité de la zone euro (4). Bien que la crise ait débuté il y a de cela 6 ans, la précarité de la situation grecque reste bien actuelle.

De l'État providence à l'État failli

La situation est d'une telle misère qu'elle est souvent comparée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (5). Les mesures d'austérité imposées par la troïka démantelèrent l'État providence et les services publics, au point où 3 millions de Grecs n'ont plus accès à aucun service de santé public (6). D'autant plus que les hôpitaux, au même titre que les écoles, ont vu leur budget opérationnel coupé de 60%. Considérant un taux de chômage avoisinant 28% et une dette s'élevant à 175% du PIB, le sociologue Aliki Mouriki conclut que la « Grèce, en bonne partie, est devenue un État failli » et que la situation est « une bombe à retardement attendant d'exploser (7) ».

Depuis 2008, le PIB grec a connu une décroissance de 25%, victime de « corruption endémique, mauvaise gestion budgétaire par l'État et des demandes étouffantes des marchés financiers internationaux (8) ». L'impact d'une telle conjoncture sur la qualité de vie des Grecs se reflète dans la montée significative du taux de suicide : accusant une hausse de 40% dans la dernière année, la Grèce est passée d'un des plus bas taux d'Europe à un des plus élevés (9). L'impact s'en ressent aussi sur les naissances : les fausses couches et les morts infantiles ont respectivement augmenté de 21% et 40% entre 2008 et 2010 (10).

Les extrémismes se lèvent avec l'austérité

La situation économique précaire est propice à la montée des extrémismes politiques. Le groupe d'extrême droite « Aube dorée » est plusieurs choses : « un parti, un mouvement, une sous-culture; une milice privée; un réseau au sein de la police et du judiciaire (11) ». Sa part du vote est passée de 0,29% en 2009 à 7% en 2012, lui conférant 18 députés au Parlement grec (12). Depuis, les intentions de vote ont grimpé à 12% (13).

La hausse de l'extrémisme ne profite pas seulement au fascisme grec, car les échecs économiques ont aussi permis à la coalition de gauche radicale Syriza de frôler la victoire lors des élections de 2012. Ce parti, qui dénonce les pertes d'emplois et les mesures d'austérité imposées par les créditeurs de la Grèce, est désormais le plus populaire du pays selon les derniers sondages (14).

Des mesures néolibérales ouvertement critiquées

Les politiques de restructuration budgétaire ont fait l'objet de nombreuses critiques. D'abord, l'auteur Jason Manolopoulos affirme que l'incapacité des élites à sauver l'économie grecque s'explique par deux éléments du consensus de Washington : la dérégulation de marché et la libéralisation des flux de capitaux. Ceux-ci auraient créé de « vastes quantités de crédit international, encourageant les gouvernements à abandonner le principe de responsabilité fiscale en faveur d'une vision à court terme (15) ».

Steven Pearlstein, du Washington Post, semble partager cette impression. Cependant, il souligne que les réformes structurelles sont nécessaires puisque la structure de l'économie et des finances publiques grecques est si précaire que les plans de relance seront insuffisants pour ramener le plein emploi sans une bulle de crédit international similaire à celle précédant la crise (16).

Quant à eux, les auteurs Christos Laskos et Euclid Tsakalotos affirment que les mesures implantées ont instauré un cercle vicieux d'austérité et de récession qui aurait handicapé les capacités de production de la Grèce : « la production industrielle (manufacturière, minière et électrique) tomba de 23,3% entre 2008 et 2012 (17)», tandis que 60 000 entreprises déclarèrent annuellement faillite entre 2010 et 2012.

Toutefois, les auteurs relèvent une conséquence positive de ces mesures, soit le renouveau du progressisme : « particulièrement après 2010, la résistance sociale à l'austérité inclue diverses formes de solidarité et d'initiatives pour mettre sur pied une économie sociale parallèle (18) ».

L'économie sociale : le phoenix renaissant des cendres financières?

L'effondrement de l'économie de marché a donné lieu à de nouvelles initiatives telles que le mouvement « no middleman ». Celui-ci s'est développé pour assurer une distribution directe des producteurs vers les consommateurs, permettant ainsi d'éviter le système de marchandage et de pot-de-vin lié aux distributeurs et supermarchés (19). Bien que ce type d'initiative vise à réformer l'ordre économique, il se garde de tout fondement idéologique : « Nous ne sommes pas des communistes et nous ne sommes pas des capitalistes, mais nous essayons d'aider les gens à survivre (20). »

L'incapacité de l'État grec à fournir les services essentiels à l'ensemble de sa population donne également lieu à des initiatives philanthropiques. Par exemple, le milliardaire George Soros a inauguré une série de « centres de solidarité » qui réunissent des organisations non gouvernementales offrant des services de santé et des conseils légaux (21).

Des prospectives économiques incertaines

Cette année, le gouvernement grec s'attend à un excédent primaire - avant le paiement de la dette - de 2,8 milliards €, de même qu'à une croissance de 0,6% du PIB (22). Toutefois, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit de son côté une décroissance de 0,4% du PIB, après quoi la croissance reviendrait en 2015 (23). La troïka et l'OCDE jugent que le gouvernement grec surévalue ses recettes et qu'il y aura un manque à gagner de 2 à 3 milliards d'euros (24). À ce titre, l'Allemagne dit préparer un troisième prêt de sauvetage à l'intention de la Grèce pour 2014, chiffré à 13 milliards € (25).

Quoi qu'il en soit, l'objectif de réduction de la dette de 175% à 124% du PIB d'ici 2020 semble inatteignable. Selon un observateur de l'OCDE, « l'idéal serait un « hair cut » de 40 à 45% sur les dettes publiques (26)», constat partagé par George Soros : « Tout le monde sait que la Grèce ne pourra jamais rembourser sa dette. Si le secteur officiel pouvait passer outre le remboursement, le capital privé reviendrait et la Grèce pourrait rapidement s'en remettre (27). »

Ce constat économique mitigé laisse place à des prévisions variées, mais selon Theodore Krintas, directeur d'Attica Wealth Management : « 2014 sera une année sans scénario de juste milieu. [...] Soit [les choses] se développeront beaucoup mieux qu'en 2013 ou ce sera une année de grande turbulence (28). »




Références:

(1) CASTLE, Stephen. « Greece used false figures for euro entry », The Independent, 22 septembre 2004, http://www.independent.co.uk/news/world/europe/gre... (consulté le 31 mars 2014).

(2) BALZLI, Beat. « Greek Debt Crisis : How Goldman Sachs Helped Greece to Mask its True Debt », Spiegel, 8 février 2010, http://www.spiegel.de/international/europe/greek-d... (consulté le 25 mars 2014).

(3) ARMITSTEAD, Louise. « What's the Greek debt crisis all about? », The Telegraph, 23 février 2012, http://www.telegraph.co.uk/finance/financialcrisis... (consulté le 25 mars 2014).

(4) THE ECONOMIST. « Breakthrough or backlash », 5 octobre 2013, http://www.economist.com/news/europe/21587258-will... (consulté le 28 mars 2014).

(5) CHALARI, Athanasia. « Greeks are ready to change », The Economist, 24 octobre 2013, http://www.economist.com/blogs/prospero/2013/10/qu... (consulté le 20 mars 2014).

(6) SMITH, Helena. « George Soros funds ‘solidarity centres' to help Greeks hit by economic crisis », The Guardian, 21 janvier 2014, http://www.theguardian.com/world/2014/jan/21/georg... (consulté le 20 mars 2014).

(7) Ibid.

(8) HIGGINS, Andrew. « After Crisis, Greeks Work to Promote ‘Social' Economy », The New York Times, 28 janvier 2014, http://www.nytimes.com/2014/01/29/world/europe/aft... (consulté le 20 mars 2014).

(9) CHALARI, Athanasia, op.cit.

(10) Ibid.

(11) MARGARONIS, Maria. « Fear and loathing in Athens : the rise of Golden Dawn and the far right », The Guardian, 26 octobre 2012, http://www.theguardian.com/world/2012/oct/26/golde... (consulté le 28 mars 2014).

(12) TRAYNOR, Ian. « Neo-Nazi party of the rise in Greece », The Guardian, 7 mai 2012, http://www.theguardian.com/world/2012/may/07/neo-n... (consulté le 28 mars 2014).

(13) THE ECONOMIST. « Golden Dawn's « national awakening » sessions », 4 mars 2013, http://www.economist.com/blogs/charlemagne/2013/03... (consulté le 28 mars 2014).

(14) HIGGINS, Andrew, op.cit.

(15) KOEHN, Nancy. « Inside the Greek Volcano », The New York Times, 13 août 2011, http://www.nytimes.com/2011/08/14/business/greek-d... (consulté le 25 mars 2014).

(16) PEARLSTEIN, Steven. « The case for austerity isn't dead yet », The Washington Post, 14 mai 2013, http://www.washingtonpost.com/blogs/wonkblog/wp/20... (consulté le 30 mars 2014).

(17) BIELER, Andreas. « The Neoliberal Restructuring of Greece. Causes of the Crisis and the Austerity Response », Global Research, 10 janvier 2014, http://www.globalresearch.ca/causes-of-the-crisis-... (consulté le 20 mars 2014).

(18) Ibid.

(19) HIGGINS, Andrew, op.cit.

(20) Ibid.

(21) SMITH, Helena, op.cit.

(22) KEFALAS, Alexia. « Les divines surprises du budget grec, excédentaire en 2014 », Le Figaro, 8 octobre 2013, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/08/2000... (consulté le 28 mars 2014).

(23) KEFALAS, Alexia. « Grèce : l'OCDE appelle à un allégement du fardeau de la dette », Le Figaro, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/11/28/2000... (consulté le 24 mars 2014).

(24) KEFALAS, Alexia. « Les divines surprises [...], op. cit.

(25) THE TELEGRAPH. « Greece expected to need another US$13B in aid, bringing total bailout to more than US$333B, Germany says », 25 août 2013, http://business.financialpost.com/2013/08/25/greec... (consulté le 28 mars 2014).

(26) KEFALAS, Alexia. « Grèce : l'OCDE [...], op. cit.

(27) SMITH, Helena. « George Soros funds "solidarity centres" to help Greeks hit by economic crisis », The Guardian, 21 janvier 2014, http://www.theguardian.com/world/2014/jan/21/georg... (consulté le 20 mars 2014).

(28) GATOPOULOS, Derek. « Greek Crisis : Numbers improving, but social problems likely to worsen in 2014 », Times Colonist, http://www.timescolonist.com/greek-crisis-numbers-... (consulté le 20 mars 2014).

Dernière modification: 2014-04-09 14:42:57

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