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25 mars 2014

L'évolution de l'Islam politique en Turquie


Guillaume Harcc-Boutin
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juin
2018
Réélection de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la Turquie

avril
2017
Tenue d’un référendum constitutionnel en Turquie

juillet
2016
Échec d'une tentative de coup d'État en Turquie

juin
2015
Tenue d'élections législatives en Turquie

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2013
Mouvement de contestation populaire en Turquie

juin
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Réélection en Turquie du Parti justice et développement de Recep Tayyip Erdogan

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août
1999
Tremblement de terre en Turquie

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Accession de Necmettin Erbakan au poste de premier ministre de la Turquie

novembre
1983
Tenue d'élections législatives en Turquie

septembre
1980
Renversement du gouvernement de Süleyman Demirel en Turquie

août
1975
Signature à Helsinki d'un accord sur la sécurité en Europe

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1974
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juillet
1974
Intervention turque à Chypre

octobre
1973
Retour de la démocratie et élections législatives en Turquie

avril
1971
Imposition de l'état de siège en Turquie par le gouvernement de Cevdet Sunay

mars
1964
Arrivée des forces des Nations unies à Chypre

septembre
1961
Début des travaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques

juillet
1960
Proclamation de l'indépendance de Chypre

Avec le déroulement des négociations en ce qui concerne l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne(UE), plusieurs polémiques émergent au sein des pays composant celle-ci. Outre le poids démographique non négligeable que représente ce pays issu de l'empire Ottoman, la question de sa longue tradition musulmane lance les débats à savoir quelle identité veut revêtir l'UE.

L'Islam au sein de l'Empire ottoman

La Turquie actuelle fut bâtie sur les vestiges de l'Empire ottoman, un des empires les plus durables de l'histoire. Une des principales caractéristiques définissant l'identité de cet empire est sans aucun doute son appartenance au monde musulman. En effet, son organisation politique était définie par le modèle de califat et de sultanat(1).

Le sultan, dénomination attribuée aux souverains des États musulmans, agissait aussi comme califat. Ce dernier titre est considéré comme le descendant du prophète Mahomet et il est attribué au chef de la communauté musulmane. Principalement, son rôle est de maintenir l'unité au sein de la nation islamique en plus de veiller au respect de la loi et à la diffusion de la religion musulmane. Notons que le califat d'Istanbul fut le seul à ne pas appartenir aux Arabes(2).

Sécularisation de l'État turc

À la suite de la chute de l'Empire ottoman en 1923, d'importants changements visant à moderniser l'État turc naissant sont entrepris. Pour y parvenir, un comité exécutif provisoire, avec à sa tête Mustafa Kemal Atatürk, fut créé. Ce conseil promulgua une nouvelle Constitution en 1924. À travers plusieurs articles, cette nouvelle Constitution, et les amendements qui la modifièrent, vise à distinguer la Turquie de son passé ottoman musulman. L'objectif du kémalisme - doctrine politique attribuée à Mustafa Kemal Atatürk qui façonna l'élaboration du nouvel État (3) - vise à substituer la référence culturelle que représente l'islam, au profit d'un nationalisme turc(4).

Avant l'adoption de cette nouvelle Constitution, plusieurs étapes ont été nécessaires afin d'assurer une rupture avec la tradition musulmane(5). Voilà pourquoi on assista tour à tour à l'abolition du sultanat, en 1923, et du califat, en 1924(6). Les mesures comme le remplacement du sultanat par une république ainsi que l'abandon du califat visent à doter l'État turc d'institutions politiques modernes et laïques. Ainsi, les tribunaux et codes civils musulmans sont remplacés par des formes plus modernes d'inspiration européenne, notamment l'adoption du Code civil suisse.

De surcroît, d'autres mesures vinrent consolider l'objectif de modernisation étatique en réduisant le poids et l'influence de l'Islam. Par exemple, l'enseignement est retiré aux organisations religieuses, ce qui entraîne la fermeture des écoles religieuses, tant islamiques que chrétiennes. Le nouveau programme, fortement inspiré des méthodes occidentales, prône plutôt un enseignement laïc qui pourra permettre à la Turquie d'atteindre le niveau de développement économique et social des nations européennes (7).

L'Islam dans la laïcité

La nouvelle république étant laïque, cela ne signifie pas la disparition des mouvements religieux pour autant. En effet, dans un pays où le développement économique reste à consolider et où la disparité des revenus demeure importante, l'institution sociale que représente l'Islam n'a pas perdu de son rayonnement populaire.

Par ailleurs, le fait que le nouvel État turc ait adopté des idéologies comme le capitalisme et le libéralisme ne fait qu'accentuer la différence de niveaux de vie, particulièrement entre les villes et les villages. Ainsi, l'islam trouve de plus en plus de soutien dans les franges les plus démunies des villages ou des bidonvilles qui sont en quête de solutions et de sécurité, tant au niveau social qu'économique. Par exemple, en raison de l'absence de mouvement de gauche en Turquie, les organisations islamiques remplissent leur rôle au sein de la population. Pour ce faire, elles sont capables de mobiliser des foules à travers des discours contre l'ordre établi, contre l'exploitation, ou encore en privilégiant les droits de l'homme(8).

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les organisations islamiques sont confinées à l'aspect social de l'organisation et de l'identification communautaire. Cependant, comme elles détiennent un large soutien populaire, elles peuvent s'insérer dans la politique active, par partis politiques interposés. Ces derniers tirent avantage de la situation en allant chercher un plus grand appui dans des régions qui ne leur auraient pas été propices sans la connivence des ordres religieux(9).

Dès le début des années 1990, et même un peu avant, on assiste à ce que Samuel Huntington appelle la résurgence islamique. Cette réapparition contribue à faire de la religion musulmane une source d'identité, de sens, de stabilité, de légitimité, de puissance et d'espoir, qui s'était quelque peu atténuée durant la guerre froide, dû à la suprématie des idées séculières de la Constitution et aux deux blocs qui régnaient à cette époque(10).

L'AKP au pouvoir

À la tête du pays depuis 2002, le Parti pour la justice et le développement(AKP) se présente comme un parti conservateur démocrate. Fortement influencé par divers mouvement religieux depuis son arrivée au pouvoir, il remet en question de façon de plus en plus notable des grands principes kémalistes, dont l'implication des religieux en politique(11). D'ailleurs, plusieurs nominations au sein de l'appareil étatique en témoignent, comme celle de Senol Demiröz, qui occupe le poste de président de la radio et de la télévision turque. Rappelons qu'il était le proche du dirigeant de Hizb-i Islam, mouvement radical islamique afghan(12).

Le chef de l'AKP et premier ministre Recep Tayyip Erdogan n'hésite pas à remettre en cause la laïcité, mais tente de conjuguer le nationalisme turc, issu des réformes kémalistes, à la source identitaire que représente la religion musulmane. Cette tentative de médiation est motivée par la volonté que la république laïque et l'islam ne doivent pas évoluer dans un contexte d'antagonisme. Qui plus est, la religion musulmane doit servir de régulateur social nécessaire à l'épanouissement politique de la vie démocratique. En ce sens, lors d'un discours prononcé devant l'Assemblée législative turque, il informe les élus de son intention : «former une jeunesse religieuse» en adéquation avec «les valeurs et principes de [la] nation (13)».

Dans le même ordre d'idées, selon le spécialiste du système politique turc Gérard Groc, le premier ministre Erdogan ne mettrait pas en péril l'avenir de la laïcité en Turquie. Au contraire, en plus de rejeter l'idée de l'instauration de la charia, Erdogan alla même jusqu'à vanter les principes de la laïcité dans des pays du Maghreb comme l'Algérie ou encore la Tunisie.

Par ailleurs, Gérard Groc perçoit le nombre grandissant de références à l'Islam, de la part de l'AKP, comme un marqueur identitaire national. Différenciation identitaire qui est rudement mise à l'épreuve à l'époque de l'internationalisme, notamment dans le besoin de distinction vis-à-vis l'Europe voisine(13).




Références:

(1)MAURY, Jean Pierre. Turquie,2011,[en ligne], http://mjp.univ-perp.fr/constit/tr1924.htm ,(page consultée le 25 mars 2014).

(2) LAROUSSE. Califat, [en ligne],http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/... (page consultée le 25 mars 2014).

(3) LAROUSSE. Kémalisme, [en ligne], http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/k%C3... , (page consultée le 25 mars 2014).

(4)BOZDEMIR, Melvüt. La marche turque vers l'Europe, Karthala, 2004, 296 p.

(5) MAURY, Jean Pierre. Turquie, op. cit.

(6) BOZDEMIR, Melvüt. La marche turque vers l'Europe, op. cit.

(7) LAROUSSE. Mustafa Kemal Atatürk, [en ligne], http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Mus... (page consultée le 25 mars 2014).

(8) PEKOZ, Alex. Le développement de l'islam politique en Turquie, Harmattan, 2011, 220p.

(9)Ibid.

(10) HUNTINGTON, Samuel. Le chocs des civilisations, Odile Jacob, 2007, 402 p.

(11) GOURISSE, Benjamin.« L'AKP ou l'impossible alternance», Libération,13 juin 2013, http://www.liberation.fr/monde/2013/06/13/l-akp-ou... ,(page consultée le 18 mars 2014).

(12) GOURISSE, Benjamin. L'AKP ou l'impossible alternance, op. cit.

(13) AYMERIC, Janier. «L'AKP cherche-t-il à islamiser la société turque », Le Monde, 22 février 2012, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/0... ,(page consultée le 18 mars 2014).

(14)Ibid.

Dernière modification: 2014-03-31 07:41:21

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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