Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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3 December 2013

La persistance de l'extrême droite dans les pays baltes


Jade Bilodeau
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

June
2009
Début des élections législatives au Parlement européen

June
2004
Tenue d'élections au Parlement européen

April
2003
Annonce de l'adhésion de dix pays à l'Union européenne

Depuis l'indépendance, en 1991, les pays baltes ont vu leur paysage politique se redéfinir. En effet, à la suite de l'occupation soviétique, les principaux partis politiques qui avaient misé sur le nationalisme pour galvaniser les populations dans le but d'obtenir l'indépendance ont dû passer le flambeau à d'autres partis, réorganisant la scène politique de ces trois États. Une longue tradition anti-russification anime ceux-ci au sortir de l'indépendance, menant certaines factions des anciens partis politiques à se radicaliser (1).

Reconfiguration de l'extrême droite

De façon générale, les fondements des partis radicaux d'extrême droite sont structurés autour du nationalisme. Au sein des trois entités étatiques, la crainte d'une menace russe est la principale raison qui exacerbe les passions identitaires (2). Si pour certains le nationalisme frôle le chauvinisme, pour d'autres il est plus axé sur un protectionnisme économique et un État fort. Le populisme est également un trait caractéristique de ces partis ainsi que la xénophobie.

En Estonie, le Parti de l'indépendance nationale estonien (ERSP) est le plus radical d'un point de vue nationaliste et dans les réformes économiques proposées (3). Il était hostile à l'Union européenne et au Fonds monétaire international. Il fusionne en 1995 avec l'Union pour la patrie, qui est eurosceptique et nationaliste, pour ensuite, en 2006, devenir le parti Union pour la Patrie et la Respublique. C'est un parti chrétien nationaliste qui a perdu beaucoup de ses revendications extrémistes.

L'extrême droite lettone est formée du Parti pour la constitution qui était essentiellement l'aile droite du feu Front populaire qui a mené à l'indépendance. On retrouve aussi le Parti de la patrie et de la liberté. Extrêmement patriote et russophobe, il est le plus important du pays. Il a été fondé en 1993 et, depuis, il obtient un appui relativement stable. C'est un mouvement radical national indépendantiste, qui se considère surtout conservateur. Il prône un contrôle strict des naturalisations et la glorification de la culture lettone. En 1997, il fusionne avec le Mouvement pour l'indépendance nationale de la Lettonie (LNNK), et se concentre plus sur des thèmes économiques. L'appellation sera le TB/LNNK. Après cette fusion, le parti se considère davantage comme conservateur.

Puis, en 2011, le TB/LNNK fusionne avec le parti ultranationaliste Tout pour la Lettonie. Ses membres affirment que le pays a une évolution démographique inquiétante en raison de l'immigration (4). C'est, entre autres, en raison de cette fusion que la presse lettone le qualifie d'extrême droite. Le Mouvement populaire pour la Lettonie a une base nationaliste d'extrême droite et a connu un certain succès en 1995, mais en 1998 il a perdu tous ses sièges au Parlement letton (5).

En Lituanie, le Sajudis est l'équivalent du Front populaire estonien et letton; déjà très radical dès ses débuts, il coupe l'herbe sous le pied à d'autres mouvements radicaux (6). En termes de représentation, c'est cependant l'Union de la patrie-Conservateur de Lituanie qui obtient le plus de sièges au Parlement. Elle est essentiellement préoccupée par la sécurité nationale. Pour sa part, le parti Jeune Lituanie est connu pour ses campagnes racistes et homophobes, mais n'est représenté ni au Parlement ni au niveau local (7).

Si l'antirussification est une réalité, en Lituanie elle est moins virulente, puisque dès l'indépendance ce pays a octroyé la citoyenneté à l'ensemble de la population. Au contraire, l'Estonie et la Lettonie s'y sont opposées farouchement, les minorités russes ne bénéficient donc pas de la citoyenneté dans ces deux États baltes (8).

Pourquoi tourner à droite?

Il y a des raisons structurelles qui peuvent augmenter le vote attribué à des partis plus radicaux, telles que l'état de l'économie, l'immigration ou les opportunités politiques. Des économies en mauvaise posture peuvent entraîner un vote vers la droite plus radicale, car elles engendrent souvent un cynisme et un manque de confiance. La recherche d'un gouvernement fort et austère semble alors être la solution. Par exemple, les dernières élections estoniennes, en 2011, ont donné raison à la droite, avec 58 % des voix, alors que le taux de chômage était de 16,9 % en 2010 (9).

Toutefois, en Estonie, malgré un taux de chômage élevé, on assiste à une corrélation négative entre ces deux variables. L'extrême droite est très faible (10). Il n'y a donc pas de corrélation entre une augmentation de l'immigration et la popularité de l'extrême droite.

En Lettonie, par contre, il y a une corrélation positive entre immigration et extrême droite, mais ce n'est pas le seul indicateur qui peut expliquer ce phénomène. Même chose du côté de la Lituanie à ce niveau, où il n'y a pas de lien fort entre ces deux variables.

Du point de vue des structures institutionnelles, le mode de scrutin peut également jouer dans l'accession au pouvoir de plus petits partis qui n'auraient pas eu de place dans un système uninominal majoritaire à un tour.

Le contexte historique et culturel est également un vecteur à prendre en considération. Or, on constate qu'historiquement le vote protestataire est sensible aux nouveaux venus dans l'arène politique, se détournant ainsi du pouvoir en place en donnant ses voix à un nouveau parti politique.

Enfin, dans le cas de la Lettonie, l'affirmation identitaire jugée vitale, en raison du sentiment commun d'avoir failli disparaître en tant que nation, peut entrainer une idéalisation et une condamnation sans appel des minorités présentes sur leur territoire (11).

Persistance ou déclin ?

L'attrait pour les partis d'extrême droite dans l'ensemble des trois pays reste pour le moins marginal. Quelques partis arrivent à faire des percées électorales et obtenir des sièges dans les Parlements. Cependant, une percée électorale n'est pas synonyme d'une montée de l'extrême droite politique.

Lorsque des partis trop violents arrivent sur la scène politique, l'audience est plutôt faible. À titre d'exemple, le Perkonkrusts (Croix du tonnerre) est un mouvement qui a été très actif durant les années 1930, et a attiré quelque 6000 membres à son apogée. Prônant l'antisémitisme, l'antiminorité et le rejet des Allemands, il est réapparu dans le courant des années 90. Ce parti avait extrêmement mauvaise réputation et a été jugé coupable d'actes terroristes, ce qui a mené à sa dissolution en 2006 (12).

D'autres évènements plus sporadiques témoignent de la présence d'éléments extrémistes. Depuis 1998, la Lettonie organise tous les 16 mars une marche annuelle de l'unité des Waffen-SS lettons pour rendre hommage aux officiers qui ont servi la patrie contre l'envahisseur russe (13). Un débat est organisé et diffusé en direct à la télévision. Les interventions en faveur de la marche y sont bien perçues. Alors qu'en Estonie, l'extrême droite présente les alliés d'Hitler comme des libérateurs du pays (14).

On peut se demander si de tels évènements témoignent de la persistance de l'extrême droite dans les pays baltes ou d'une simple volonté de provoquer les Russes pour réaffirmer leurs différences sur le plan identitaire? Il n'en reste pas moins que ces manifestations demeurent marginales et que les groupes qui en sont responsables n'exercent que peu d'influence sur la scène politique des pays baltes.




Références:

(1) LOROT, Pascal. Les Pays baltes : Estonie, Lettonie, Lituanie, Que sais-je? Les Presses universitaires de France, 1991, p.92.

(2) DELEERSNIJDER, Henri, « La dérive populiste en Europe centrale et orientale », Hermès, La Revue, CAIRN [En ligne], 2005, n° 42, p. 181-186 (Page consultée le 24 novembre 2013).

(3) DORGET, Chrystelle, États baltes : dix ans d'indépendance [En ligne], [S.D], p.24, http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&sour... (Page consultée le 25 novembre 2013).

(4) BAYOU, Céline et al. « Populisme et extrémisme en Europe centrale et balte », Le Courrier des pays de l'Est 2/2006 (n° 1054), p. 27-43.

(5) DELOY, Corinne. « La parti d'opposition, Centre de l'harmonie, arrive en tête des élections législatives lettones », Fondation Robert-Schuman, [En ligne], le 19 septembre 2011, http://www.robert-schuman.eu/fr/oee/1248-le-parti-... (Page consultée le 27 novembre 2013).

(6) DORGET, Chrytelle. op. Cit.

(7) LAUDE, Ariane. Droite populiste et radicale :un état des lieux sur un phénomène singulier en Union européenne, Mémoire universitaire, Université Lumière Lyon, [En ligne], septembre 2011, http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&sour... (Page consultée le 23 novembre 2013).

(8) BAYOU, Céline. op. cit.

(9) AFP, « La coalition de droite en passe d'être reconduite en Estonie », Le Monde.fr, [En ligne], mars 2011, http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/03/06/la... (Page consultée le 25 novembre).

(10) LAUDE, Ariane. op.cit.

(11) BIBLIOMONDE. Lituanie : le paysage politique, [En ligne], http://www.bibliomonde.com/donnee/lituanie-paysage... (Page consultée le 2 décembre 2013).

(12) BAYOU, Céline. op. cit.

(13) RUBINFELD, Joël. « La marche des Waffen-SS lettons », [En ligne], le 26 mars 2012, http://www.rubinfeld.be/blog/272-la-marche-des-waf... (Page consultée le 27 novembre 2013).

(14) RIA NOVOSTI. « Glorification du nazisme : l'Estonie rejette les accusations de Moscou », Ria Novosti, [En ligne], 9 août 2011, http://fr.ria.ru/world/20110809/190415126.html (Page consultée le 2 novembre).

Autres références

DELOY, Corinne. « Élections législative en Estonie 6 mars 2011 », Fondation Robert-Schumann, [En ligne], 7 février 2011, http://www.robert-schuman.eu/fr/oee/1128-elections... consultée le 24 novembre).

J. LINZ, Juan J. « L'effondrement de la démocratie, autoritarisme et totalitarisme dans l'Europe de l'entre-deux-guerres », Revue internationale de politique comparée, CAIRN, [En ligne], 2004, Vol. 11, p. 531-586. DOI : 10.3917/ripc.114.0531(Page consultée le 23 novembre 2013).

RIANOVOSTI. « Estonie : inquiétante banalisation du néonazisme », Ria Novosti, [En ligne], http://fr.ria.ru/world/20130708/198718941.html (Page consultée le 27 novembre 2013).

ZUROFF, Efraim. « The threat of baltic ultra-nationalism », The Guardian, [EN ligne], 3 avril 2010, http://www.theguardian.com/commentisfree/2010/apr/... (Page consultée le 5 décembre 2013).

Dernière modification: 2013-12-09 09:42:23

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