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26 novembre 2013

Dette publique japonaise : le gouvernement à la croisée des chemins


Carl Boulé
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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La situation économique mondiale, marquée par l'importance des dettes publiques des États, est relativement inquiétante mais également assez particulière. On observe effectivement, depuis la crise économique de 2008, un nombre très élevé de pays ayant connu une hausse significative de leur niveau d'endettement par rapport au produit intérieur brut (PIB). Ce phénomène, plutôt caractéristique du 21e siècle, illustre assez bien la situation d'interdépendance économique des États résultant de la dernière phase de mondialisation.

Le cas de la dette japonaise est particulièrement intéressant à cause de l'importance de celle-ci, représentant présentement environ 245% du PIB, ainsi que du niveau d'inquiétude plutôt bas qu'elle suscite (1). Dans un premier temps, nous nous attarderons aux détails et particularités de la dette japonaise et, dans un deuxième temps, aux solutions proposées afin d'améliorer la situation.

La dette japonaise mise en perspective

La situation d'endettement du Japon se distingue des autres pays du monde par son importance démesurée. En effet, le Japon avait, déjà en 2010, une dette de 220% du PIB alors que la moyenne des pays industrialisés se situait à 97% (2). Elle diffère également par le fait que la montée rapide de l'endettement public japonais n'est pas un phénomène nouveau. La perte de contrôle de la dette japonaise débute effectivement au début des années 1990 et non à la suite de la crise de 2008, comme c'est le cas pour la plupart des autres pays (3). Cette situation est le résultat de l'éclatement d'une bulle financière et immobilière survenu entre 1986 et 1990 qui a causé un ralentissement brutal de la consommation intérieure (4).

Un autre élément particulier dans le cas du Japon est son excellente cote de crédit lorsqu'on la compare à des pays moins endettés. En effet, la note du Japon accordée par Moody's, l'une des plus importantes agences de cotation de crédit, se situe à Aa3, ce qui est trois échelons inférieurs à la note parfaite de Aaa (5). En comparaison, l'Espagne obtient une note inférieure au Japon, soit A1, alors que son niveau d'endettement est inférieur (6).

Une des raisons qui explique cette situation est la nature de la dette japonaise. Contrairement à la plupart des pays industrialisés, la dette de l'État appartient en majorité à la population. C'est, dans les faits, environ 90% de la dette japonaise qui se retrouve entre les mains des habitants, ce qui permet de maintenir des taux d'intérêt très bas (7).

Il faut également tenir compte du fait que la dette réelle du Japon est moins importante que les 245% habituellement mentionnés. En effet, le Japon fait relativement mieux lorsque l'on observe sa dette nette, la dette brute moins les actifs financiers de l'État, puisqu'elle se situe à environ 150% du PIB, ce qui la place en meilleure position que la Grèce (8).

Ces deux facteurs font en sorte que la dette japonaise a longtemps été considérée comme soutenable. Cependant, plusieurs éléments incontrôlables risquent de modifier considérablement la situation. Selon les analystes, les risques de perte de contrôle sont élevés et la probabilité que la dette devienne insoutenable à court terme est réelle. Par exemple, il est fort probable que le Japon serait forcé d'augmenter le ratio d'investissement étranger s'il advenait que l'apport national devenait insuffisant. Cela aurait comme impact de faire augmenter considérablement les taux d'intérêt et, par le fait même, le coût de la dette (9).

Un autre phénomène qui représente un défi de taille pour les gouvernements à venir est le vieillissement rapide de la population japonaise. Le Japon est le pays qui connaîtra le plus important choc démographique de ce genre alors que le ratio de travailleurs par personne retraitée devrait passer de trois pour un retraité à un pour un au cours des soixante prochaines années (10). Cela aura pour impact de réduire considérablement les recettes d'impôt sur le revenu ainsi que d'augmenter les dépenses publiques en santé.

« Abenomics » : la solution ?

Nous avons constaté précédemment que la problématique de l'endettement du Japon est inquiétante. Pourtant, le taux de chômage des Japonais est relativement bas, soit d'environ 4% (11). La nature du problème provient donc d'un déséquilibre entre les dépenses publiques et les revenus, causé principalement par un niveau de consommation bas ainsi qu'un degré de taxation et d'imposition faible.

L'effort à déployer est considérable, puisque certains économistes estiment qu'il faudrait que la croissance de la productivité globale s'établisse à 6 % pendant au moins une décennie afin d'arriver à équilibrer les finances publiques. Or, le Japon n'a pas connu une telle performance au cours des 35 dernières années (12).

Afin de parvenir à redresser les finances publiques, le premier ministre Shinzo Abe a mis en oeuvre deux mesures différentes visant à augmenter l'inflation à 2%. La première consiste à faire imprimer, par la Banque du Japon, une quantité importante de monnaie afin de diminuer la valeur du yen dans l'objectif d'augmenter les exportations (13). La seconde mesure, visant elle aussi à augmenter les revenus de l'État, est une augmentation de 3% de la taxe sur la consommation prévue en avril 2014, passant de 5% à 8% (14). Cette augmentation de taxe est supposée gonfler l'achat de produits à prix élevés à court terme à cause de l'anticipation par la population d'une augmentation des coûts.

S'inscrivant dans une série de politiques économiques plus large surnommée « Abenomics », ces initiatives ont connu un succès mitigé jusqu'à présent et sont loin de faire l'unanimité. En effet, l'augmentation des exportations est bien en deçà des attentes alors que la dévaluation du yen, d'environ 25% de sa valeur d'origine, a fait grandement augmenter la facture des importations, particulièrement celles des ressources énergétiques (15). De plus, l'augmentation de la taxe sur la consommation risque d'avoir comme effet à long terme de diminuer la consommation, or, c'est exactement l'inverse que le gouvernement cherche à faire.

D'un autre côté, la marge de manoeuvre du gouvernement japonais est excessivement mince quand on sait à quel point les risques de dérapage sont élevés. Il doit trouver une façon d'augmenter les recettes fiscales en haussant les impôts directs et indirects. Cela doit se faire avec énormément de prudence, car on sait que ce type de mesure a tendance à décourager la population de travailler. Il doit également investir dans les domaines à forte valeur ajoutée comme l'éducation, la recherche ou l'innovation afin de permettre une croissance de la productivité à long terme. On sait cependant que ce type d'intervention est ardu lorsque les revenus de l'État sont limités (16). Un article paru dans la revue The Economist mentionne que le gouvernement doit arriver à augmenter graduellement la croissance économique tout en améliorant les recettes fiscales, et qu'en ce sens, les politiques économiques en cours sont pertinentes (17).

En plus des éléments de gestion des finances publiques mentionnés précédemment, les gouvernements japonais devront trouver une façon d'inclure davantage les femmes dans le marché du travail. Ils bénéficieraient également d'une augmentation de l'âge obligatoire de la retraite présentement fixé à 60, ans car cela permettrait de maintenir plus longtemps actifs les Japonais qui ont, par ailleurs, l'espérance de vie la plus élevée au monde (18).

En conclusion, la situation d'endettement du Japon occupe l'attention de nombreux économistes du monde en raison de son ampleur, d'une part, mais également à cause de l'importance qu'occupe le Japon dans le commerce international. Il s'agit d'un cas unique en son genre, servant en quelque sorte de laboratoire économique pour les autres États.




Références:

(1) LE MONDE, «La dette japonaise dépasse le million de milliards de yens» 9 août 2013 http://www.lemonde.fr/japon/article/2013/08/09/la-... (page consultée le 24 novembre 2013)

(2) POLLIN. Jean-Paul, «Le dérapage des dettes publiques en questions» Un essai d'inventaire, Revue économique, 2011/6 Vol. 62, p. 981-1000

(3) DOURILLE-FEER. Evelyne, «Les dessous de la dette publique japonaise», CEPII (centre d'études prospectives et d'informations internationales), Les documents de travail N. 2012-29, 59 pages.

(4) SAUTTER, Christian, «Quelques commentaires sur la "vilaine dette japonaise"», ehess.fr, 4 mars 2010, http://ffj.ehess.fr/index/article/258/christian-sautter.html (page consultée le 24 novembre 2013

(5) LA PRESSE CANADIENNE, «Moody's dégrade la cote de crédit du Japon», finance-investissement.com, 24 août 2011, http://www.finance-investissement.com/nouvelles/ec... (page consultée le 23 novembre 2013)

(6) AFP, «Moody's abaisse la côte de l'Espagne de deux crans», lesaffaires.com, 18 octobre 2011, http://www.lesaffaires.com/monde/europe/moodys-aba... (page consultée le 23 novembre 2013)

(7) SANTI, Michel, «La mère de toutes les crises de la dette !», finyear.com, 13 septembre 2013, http://www.finyear.com/La-mere-de-toutes-les-crise... (page consultée le 25 novembre 2013)

(8) OCDE, «Étude économique du Japon 2013», http://www.oecd.org/fr/eco/etudes/japon-2013.htm, (page consultée le 24 novembre 2013)

(9) POULIOT, Gaétan, «Japon : une dette digne de Godzilla», radio-canada.ca, 26 août 2011, http://www.radio-canada.ca/nouvelles/economie/2011... (page consultée le 24 novembre 2013)

(10) RODIER, Arnaud, «Au Japon, l'Abenomics commence à s'essouffler», lefigaro.fr, 19 novembre 2013, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/11/19/2000... (page consultée le 24 novembre 2013)

(11) LE FIGARO, «Japon : baisse du chômage à 4%», 29 octobre 2013, http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2013/10/29/97002-... (page consultée le 24 novembre 2013)

(12) BLOG ILLUSIO, «Dette publique et réformes budgétaires au Japon», 19 octobre 2013, http://www.blog-illusio.com/article-dette-publique... (page consultée le 25 novembre 2013)

(13) MCLANNAHAN, Ben, SOBLE, Jonathan, «Japan starts monetary revolution», Financial Times, 5 avril 2013, http://rassegna.esteri.it/utility/imgrs.asp?numart... (page consultée le 24 novembre 2013)

(14) RODIER, Arnaud, Op. Cit.

(15) LA TRIBUNE, «À cause du pétrole, le Japon affiche son pire déficit commercial depuis 1979», 20 novembre 2013, http://www.latribune.fr/actualites/economie/intern... (page consultée le 24 novembre 2013)

(16) POLLIN. Jean-Paul, Op. Cit.

(17) THE ECONOMIST, «Japan and Abenomics, taxing times», 5 octobre 2013, http://www.economist.com/news/asia/21587242-prime-... (page consultée le 23 novembre 2013)

(18) OCDE, Op. Cit.

Dernière modification: 2013-12-02 09:08:36

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