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26 novembre 2013

La traite humaine en Afrique : esclavage des temps modernes?


Roxane Hasseni
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juin
2000
Acceptation d'une trêve mettant fin à la guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée

mai
1993
Proclamation de l'indépendance de l'Érythrée

Le 3 octobre 2013, plus de 350 migrants érythréens qui tentaient de rejoindre l'Italie perdirent la vie à la suite du naufrage de leur embarcation (1). Des catastrophes de ce genre ont marqué l'actualité de l'automne 2013. Après ce désastre, le gouverneur de Kassala, une province du Soudan limitrophe de l'Érythrée, a demandé l'aide de l'Union européenne pour lutter contre le trafic d'êtres humains. En effet, derrière l'imaginaire du migrant qui choisit seul de laisser son pays et sa famille pour une « vie meilleure » se cache en réalité un trafic organisé, où la marchandise n'est autre que l'être humain.

L'Afrique, berceau du trafic

Le trafic des êtres humains regroupe deux principaux volets : la traite humaine et le trafic des migrants. Combinés ou séparés, ces trafics sont organisés et criminels. Selon la définition onusienne, la traite humaine « désigne le fait de recruter, transporter, transférer, héberger ou accueillir une personne en ayant recours à la force, à la contrainte, à la tromperie ou à d'autres moyens, en vue de l'exploiter (2) ».

D'autre part, le trafic des migrants est « le fait de faciliter, afin d'en tirer un avantage financier ou un autre avantage matériel, l'entrée illégale de personnes (3)» dans des pays dont elles ne sont ni des ressortissantes ni des résidentes permanentes. Au contraire de la traite humaine, lors du trafic des migrants les personnes sont consentantes ; elles désirent quitter leur pays. Toutefois, il s'agit d'un trafic illicite et les trafiquants tirent profit de la vulnérabilité de « leurs clients ».

Selon Henry Blémin Guida, un officier du renseignement criminel à Interpol, beaucoup de réseaux de trafic d'êtres humains prennent naissance en Afrique (4). Les pays les plus touchés sont principalement ceux d'Afrique de l'Ouest, comme le Nigeria, le Cameroun et le Ghana. De plus, Guida mentionne l'importance montante des pays comme le Sénégal, le Mali et la Côte d'Ivoire sur le marché. D'autres pays ont été interpelés en 2012 par les États-Unis, notamment la République démocratique du Congo (RDC), l'Érythrée, la Mauritanie, le Soudan et le Zimbabwe (5).

Un rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) dresse un bilan du trafic des êtres humains en 2009 et en 2012. Il établit que « les femmes sont concernées en nombre disproportionné par la traite des êtres humains, non seulement en tant que victimes, mais aussi en tant que trafiquantes (6)». Ce trafic ferait entre 21 et 27 millions de victimes (7), parmi elles, 76 % seraient de sexe féminin (femmes et filles) (8).

Les femmes sont en général destinées à la prostitution, les enfants au travail forcé et au commerce sexuel (pornographie, prostitution, etc.). L'exploitation sexuelle et le travail forcé demeurent les principales formes d'esclavage moderne. Pour l'Afrique et le Moyen-Orient, le travail forcé représente 50% et l'exploitation sexuelle 35% du total des victimes détectées. À l'échelle mondiale, la tendance s'inverse, l'exploitation sexuelle représente presque 60% de la traite humaine et le travail forcé 35% (9).

Un trafic mondialisé

Si l'Afrique semble être le berceau d'une bonne part du trafic d'êtres humains, elle n'en a pas le monopole. En effet, c'est un trafic qui se développe à l'échelle mondiale, les personnes étant transportées d'une région à l'autre, d'un pays à l'autre, ou encore d'un continent à l'autre. Les pays sont donc identifiés comme pays d'origine, de transit ou de destination. Toutes les régions du monde sont concernées, on remarquera toutefois que les victimes ont souvent le triste point commun de provenir de régions particulièrement touchées par la pauvreté. Le trafic est présent tant dans les pays du Nord que dans les pays du Sud : que ce soit comme origine ou destination, au niveau des victimes, des trafiquants ou des clients. C'est donc un trafic organisé, mais éclaté à travers le monde (10).

Les Nations unies (ONU) luttent activement contre la traite humaine, mais leurs actions ne peuvent aboutir sans une coopération internationale. Le 18 octobre 2013 se tenait la Journée européenne contre la traite. À cette occasion, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la traite humaine, un expert indépendant de l'ONU, des organismes de défense des droits de l'homme ainsi que le Conseil de l'Europe et l'Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE), sont intervenus sur le sujet. Ils ont souligné la gravité de ces crimes et l'importance des partenariats internationaux dans la lutte contre la traite des êtres humains (11).

Cette coopération existe et porte fruit ; les succès sont minces mais ils existent, car une grande partie des États africains se rassemblent et reconnaissent leur besoin commun d'enrayer le trafic. En 2011, une entraide entre le Nigeria et le Mali avait permis de rapatrier 93 adolescentes du Mali vers le Nigeria. La même année, une rencontre du Partenariat afro-européen se tenait en Afrique du Sud sur le thème de l'amélioration des moyens pour freiner le trafic des êtres humains (12). Avec le même objectif, le 13 novembre 2013, la France ouvrait un séminaire sur ce trafic, cinq pays du golfe de Guinée étaient ciblés par ce renfort du partenariat (le Togo, le Ghana, le Bénin, le Nigeria et le Cameroun).

En terme de coopération pour une lutte concertée et active, Interpol, l'organisation internationale de police la plus importante au monde, prend la tête des opérations et travaille activement pour démanteler les différents réseaux. Cette organisation policière est active sur tous les continents, mais ces dernières années ses opérations contre la traite humaine se sont multipliées en Afrique : opération Bia en 2009, opération Cascades et Bana en 2010, Bia II en 2011 et Tuy en 2012 (13).

Un trafic indéfectible?

Les organismes internationaux sont nombreux à agir pour combattre le trafic d'êtres humains, cependant leur tâche est ardue. Même si les États et les organisations internationales dénoncent ce trafic et agissent pour y mettre fin, les difficultés demeurent nombreuses.

L'envergure du trafic est la première difficulté, car il s'étend sur les cinq continents. C'est le troisième trafic illicite le plus important après la drogue et les armes et on estime qu'il représente entre 21 et 27 millions de victimes pour des profits d'environ 32 milliards de dollars (14). De plus, ces chiffres représentent seulement une estimation, car pour beaucoup de pays les informations sont manquantes et, pour les autres, seules les victimes détectées ou arrêtées sont comptabilisées (15). Autrement dit, ces 21 à 27 millions représentent la partie visible de l'iceberg.

Une autre carence vient compléter la liste des difficultés, c'est celle de l'appareil judiciaire de certains États où la législation est souvent absente ou incomplète pour ce type de crimes (16). Les organisations internationales oeuvrent pour remédier à ce problème, mais, encore une fois, les pays africains et leurs victimes devront être patients.




Références:

(1) JEUNE AFRIQUE. «Le Soudan demande l'aide de l'UE contre le trafic humain», 6 novembre 2013, [En ligne], http://www.jeuneafrique.com/actu/20131106T204830Z2... (page consultée le 18 novembre 2013)

(2) ONU. «Journée internationale pour l'abolition de l'esclavage», [En ligne], http://www.un.org/fr/events/slaveryabolitionday/tr... (page consultée le 18 novembre 2013)

(3) INTERPOL. « Traite d'êtres humains », [En ligne], http://www.interpol.int/fr/Criminalit%C3%A9/Trafic... (page consultée le 25 novembre2013)

(4) LATTIER, Anthony. « Henry Blémin Guida : « Beaucoup de réseaux de trafic d'êtres humains prennent naissance en Afrique » », RFI, 1er juin 2013, [En ligne], http://www.rfi.fr/afrique/20130601-afrique-trafic-... (page consultée le 17 novembre 2013)

(5) AFRIQUINFOS. « 27 millions d'esclaves dans le monde : cinq pays africains dans le collimateur », 21 juin 2012, [En ligne], http://www.afriquinfos.com/articles/2012/6/21/mill... (page consultée le 25 novembre 2013)

(6) UNICEF. « La traite des êtres humains en Afrique, en particulier des femmes et des enfants », avril 2004, [En ligne], http://www.unicef-irc.org/publications/pdf/insight9f.pdf, (page consultée le 25 novembre 2013)

(7) RCI. «La traite humaine, un fléau mondial», 30 octobre 2013, [En ligne], http://www.rcinet.ca/francais/a-l-affiche/entrevue... (page consultée le 25 novembre 2013)

(8) UNODC. «Rapport mondial sur la traite des personnes», 2012, [En ligne], http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/g... (page consultée le 25 novembre 2013)

(9) Ibid.

(10) Ibid.

(11) CENTRE D'ACTUALITÉ DE L'ONU. «L'ONU et ses partenaires appellent à une action mondiale concertée contre la traite des êtres humains», 18 octobre 2013, [En ligne], http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp/storyF.as... (page consultée le 18 novembre 2013)

(12) DW. «Les pays africains unis contre la traite humaine», 29 novembre 2011, [En ligne], http://www.dw.de/les-pays-africains-unis-contre-la... (page consultée le 18 novembre 2013)

(13) INTERPOL, Op. cit.

(14) ALLAFRICA. « Afrique : Traite des êtres humains dans le monde – 25 millions de victimes pour 32 milliards de bénéfice par an », 11 novembre 2013, [En ligne], http://fr.allafrica.com/stories/201311110683.html, (page consultée le 18 novembre 2013)

(15) UNODC, Op. cit.

(16) ABIDJAN.NET. « Traite des êtres humains en Côte d'Ivoire / Identification des difficultés : les autorités ivoiriennes reçoivent l'appui des experts », 13 avril 2013, [En ligne], http://news.abidjan.net/h/456724.html, (page consultée le 18 novembre 2013)

Dernière modification: 2013-12-02 08:27:31

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