Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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11 January 2014

L'ALÉNA a 20 ans !


Khalid Adnane
économiste,
enseignant à l'École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

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2008
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September
1987
Ouverture du deuxième Sommet de la Francophonie

Le 1er janvier 1994, entrait en vigueur l'accord de libre-échange nord-américain (l'ALÉNA) entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. À l'époque, plusieurs observateurs de divers milieux au Canada se montraient sceptiques sur les réelles potentialités positives d'une telle aventure et parfois même inquiets sur les conséquences de celle-ci.

Plusieurs appréhensions, certainement légitimes, étaient soulevées : une fuite des emplois directement vers le Mexique, une perte de souveraineté du Canada et une dépendance accrue vis-à-vis les États-Unis, et surtout, un effritement dramatique des programmes sociaux. On jugeait alors ces changements inévitables puisqu'ils répondaient à une logique d'harmonisation supposément inhérente à un processus d'intégration tel que celui de la constitution d'une zone de libre-échange.

Or, 20 ans après la signature de l'accord de libre-échange, si certaines craintes se sont réellement matérialisées, on doit se demander quelle part de responsabilité revient à l'ALÉNA. Et la réponse est loin d'être simple.

Délocalisations

Commençons par les pertes d'emploi liées au phénomène de délocalisation. Il est vrai qu'il y en a eu. L'installation d'une usine de Bombardier au Mexique est un exemple parmi d'autres pour illustrer cet état de fait. Mais le phénomène de délocalisation est antérieur à l'entrée en vigueur de l'ALÉNA et il obéit plus à une logique de mondialisation qu'à celle de la formation d'une zone de libre-échange. D'ailleurs, Bombardier a aussi des installations en Europe et au Maghreb.

En fait, si les délocalisations sont devenues plus observables dans les 20 dernières années, c'est davantage à cause de l'émergence de certaines économies asiatiques, telles la Chine et l'Inde, et au développement de nouveaux moyens de communication. Il en résulte ainsi un bouleversement des schémas traditionnels de production de biens et services (notamment par la place prépondérante que prend la sous-traitance) et un renforcement de ce phénomène de délocalisation. Si bien que celle-ci ne touche plus seulement le textile, les jouets ou les composantes informatiques. Elle s'étend à présent au secteur des services, comme en témoigne l'explosion des centres d'appels en Inde, au Cameroun ou encore au Maghreb.

C'est d'ailleurs ce que soulignait l'OCDE dans un rapport publié en 2007 : « Ce phénomène [de délocalisation], qui n'est pas vraiment nouveau, suscite des inquiétudes parce que désormais, il ne concerne plus uniquement les secteurs traditionnels de l'industrie manufacturière et les emplois peu qualifiés, mais également les secteurs technologiquement plus avancés et les services, notamment les services destinés aux entreprises. Plus récemment, les emplois plus qualifiés ont également été touchés par les délocalisations. À ces raisons s'ajoute l'émergence de deux grandes économies d'Asie, la Chine et l'Inde qui, ayant rattrapé en partie leur retard technologique, disposent d'une main-d'oeuvre abondante et de plus en plus qualifiée. »

Dépendance

En deuxième lieu, loin de devenir plus dépendant des États-Unis, le Canada a plutôt diversifié les destinations de ses exportations depuis l'entrée en vigueur de l'accord. En effet, en 1994, les exportations à destination de notre voisin américain représentaient plus de 85 % de l'ensemble des exportations canadiennes alors qu'en 2013, elles se chiffrent à 74,6 % (source : OMC). De plus, de nouvelles figures, comme le Brésil, font leur apparition sur la liste des principaux partenaires commerciaux du Canada.

Par ailleurs, si on examine l'évolution du solde de la balance courante du Canada depuis les 20 dernières années, on réalise que celui-ci était négatif au début des années 1990, mais qu'il a vite basculé vers un surplus ayant duré jusqu'à 2008. Si depuis cette date le solde a replongé vers un déficit d'environ 3 % du PIB, il faut chercher la réponse du côté de la crise financière de 2008 qui a ralenti les exportations mondiales ainsi que du côté des marchés émergents, en particulier la Chine : cette dernière est devenue le deuxième marché d'importation du Canada, accaparant 11 % de l'ensemble des importations canadiennes (source : OMC & FMI).

Un nouveau paradigme

Enfin, la dernière appréhension renvoie à l'effritement des programmes sociaux canadiens. Il est vrai que le système canadien de sécurité sociale a subi des mutations profondes depuis les 20 dernières années. Plusieurs réformes avaient d'ailleurs été initiées dans les années 1980 sous le règne des conservateurs et elles ont été poursuivies de plus belle sous les libéraux pendant une dizaine d'années. La réforme du programme d'assurance-chômage devenu l'assurance-emploi, ou encore la réforme dans les transferts fédéraux, qui avait abouti au fameux transfert social canadien, sont des exemples éloquents à cet égard.

Cependant, ces réformes ne peuvent être imputables qu'à la signature de l'ALÉNA. Elles s'inscrivent plutôt dans un changement de paradigme important, qui a touché l'ensemble des pays industrialisés et qui a commencé avec l'arrivée au pouvoir de figures conservatrices très populaires, comme Margaret Thatcher au Royaume-Uni et Ronald Reagan aux États-Unis. Ce nouveau paradigme, à caractère néolibéral, va faire de l'assainissement des finances publiques et du recul du rôle de l'État un impératif pour tous les gouvernements. Le moyen pour y arriver est simple : une réduction substantielle des dépenses publiques, en particulier celles touchant les dépenses sociales. Beaucoup de pays ont été touchés par cette vague de coupes et de réformes budgétaires et le Canada n'y a visiblement pas échappé.

Un risque calculé

En fait, il serait difficile, voire risqué, dans un espace mondialisé comme celui dans lequel nous baignons depuis les années 1980, de prétendre pouvoir isoler avec justesse l'impact réel de la variable « ALÉNA » sur l'évolution économique et sociale récente de la société canadienne. Ceci est d'autant plus vrai lorsqu'on considère que les économies canadienne et américaine étaient déjà largement intégrées avant même la signature de ce traité.

Montesquieu, dans De L'esprit des lois, disait à propos des négociations commerciales : « [les] nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une a intérêt d'acheter, l'autre a intérêt de vendre; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels. ».

Et c'est le propre de tout processus d'intégration, comme celui de l'ALÉNA. Car, au-delà des bouleversements qu'il puisse impliquer, il y a, au final, des secteurs gagnants et d'autres perdants. Le rôle des décideurs politiques est alors de faire les calculs nécessaires pour voir si globalement, le pays sortira gagnant et plus prospère pour tous, ou plutôt perdant dans cette alliance. Autrement dit, le jeu en vaut-il la chandelle?

C'est le pari qu'ont fait les décideurs politiques en signant cet accord il y a 20 ans. Et il faut reconnaitre que dans les changements vécus au Canada depuis, l'ALENA n'est absolument pas le seul coupable.



Dernière modification: 2014-03-17 10:38:01

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