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18 février 2014

L'après-Berisha: la fin d'un règne politique controversé


Tristan Rivard
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juillet
1997
Démission du président albanais Sali Berisha

mai
1996
Tenue d'élections législatives en Albanie

mars
1992
Tenue d'élections législatives en Albanie

novembre
1990
Vote sur la démocratisation du régime en Albanie

avril
1985
Décès du leader politique albanais Enver Hodja

octobre
1979
Attribution du prix Nobel de la paix à mère Teresa de Calcutta

mai
1955
Signature du pacte de Varsovie

Depuis la fin du régime communiste en 1990, l'Albanie n'a jamais tenu d'élections qui aient été jugées complètement démocratiques (1). Les deux échecs de la candidature albanaise à l'Union européenne (UE) y sont d'ailleurs intimement liés (2). C'est donc sur un fond d'attention minutieuse des démocraties occidentales que se tinrent les élections législatives du 21 juin 2013, où étaient impliqués plus de 400 observateurs internationaux (3).

Malgré l'attention extérieure, la victoire fut revendiquée simultanément par le Parti démocratique, celui du premier ministre sortant Sali Berisha, et par l'opposition du Parti socialiste (4). Le délai de quelques jours précédant le verdict de la Commission électorale centrale a brièvement laissé croire à la possibilité familière d'une confrontation postélectorale (5). Finalement, il fut confirmé que l'opposition avait nettement remporté les élections avec 57,7% des votes, contre 39,9% pour le Parti démocratique(6).

La retraite d'un poids lourd

Après trois jours sans commenter les résultats, Sali Berisha a profité de la reconnaissance de sa défaite électorale pour annoncer qu'il quittait la direction de son parti fondé en 1990 (7). Président de 1992 à 1997 et premier ministre depuis 2005, l'homme politique de 69 ans a affirmé qu'il assumait « l'entière responsabilité (8)» de l'échec de son parti. Cela ne l'empêche pas d'attribuer la victoire de l'opposition socialiste à ses promesses irréalistes, jugées par Berisha comme étant « contre l'égalité sociale et la compétition honnête (9)».

Quant au nouveau premier ministre Edi Rama, il croit que les Albanais voulaient mettre fin à « une ère d'élections truquées (10)» qui nuisait à l'image internationale du pays. Selon The Economist, la chute de popularité soudaine du Parti démocratique s'explique par une fatigue populaire envers Berisha, qui dominait la scène politique albanaise depuis deux décennies, ainsi qu'une frustration liée au ralentissement économique (11).

Le rôle joué par le Mouvement socialiste pour l'intégration, un tiers parti formé par des dissidents du Parti socialiste, est à considérer pour expliquer ce revirement. Tandis que Berisha avait dû se coaliser avec cette petite formation politique pour obtenir une majorité aux élections de 2009, celle-ci fit volte-face en avril 2013 pour former un pacte électoral avec les socialistes d'Edi Rama (12).

Un bilan socioéconomique mitigé

Sur la scène politique albanaise, Berisha détient le double record d'être le chef élu ayant été le plus longtemps en fonction et d'avoir été l'unique président réélu pour un second mandat (13). Après la chute du mur de Berlin en 1989, il avait contribué à la tenue des premières élections démocratiques du pays (14). Une fois au pouvoir, il entreprit certaines mesures de libéralisation sociale, malgré la nature conservatrice de l'électorat albanais (15). L'homme politique a ainsi exprimé son support aux droits des minorités sexuelles, faisant à cet égard passer un projet de loi antidiscriminatoire, et s'est positionné en faveur du mariage des conjoints de même sexe (16).

Malgré cela, sa longue carrière politique est également associée à un style autoritaire (17) ainsi qu'à des allégations de corruption (18). À cet égard, l'opposition soupçonna que les élections de 2009 furent trafiquées. D'importantes tensions politiques en résultèrent et bloquèrent la candidature albanaise à l'UE (19).

Au niveau politique, la tendance centralisatrice de Berisha se révèle dès 1994 dans ses efforts d'accroissement des pouvoirs de la présidence, lui valant d'être accusé de retourner aux pratiques autoritaires du régime communiste (20). Dans un cas récent, les efforts d'enquête de la procureure générale, concernant la mort de manifestants aux mains de la Garde républicaine du premier ministre, furent entravés par ce dernier (21). Berisha mit sur pied une enquête parlementaire rivale puis accusa la procureure générale, l'opposition, les services de renseignements ainsi que certains journalistes d'orchestrer un coup d'État à son endroit (22).

Par la suite, Berisha utilisa sa majorité législative pour élire son ministre de l'Intérieur à la présidence (23). Ce dernier put ensuite nommer des alliés du parti aux postes clés du renseignement et de la justice, une pratique décriée par l'opposition qui y voyait une prise de contrôle des institutions du pays (24).

Au niveau économique, The Examiner souligne l'augmentation significative du budget ainsi que des salaires, la hausse du niveau de vie hors du seuil de pauvreté ainsi que le développement du secteur touristique(25). Des mesures, telles que l'impôt à taux unique - ou « flat tax » - de 10%, constituèrent des incitatifs aux investissements occidentaux (26). Sous le gouvernement de Berisha en 2009, l'Albanie fut l'unique pays européen à connaître une croissance de son économie (27).

Toutefois, la libéralisation accélérée du pays a donné lieu à d'importants écarts de richesse ainsi qu'à certains excès. Ces derniers conduisirent notamment au renversement de la présidence de Berisha, lorsqu'un système d'investissement pyramidal, dans lequel nombre d'Albanais avaient placé leurs économies, s'effondra en 1997 et causa une crise financière (28).

L'ombre du fondateur restera-t-elle derrière son parti politique?

Malgré le choc causé par le départ de son chef et instigateur (29), le Parti démocratique profite d'une nouvelle liberté d'action maintenant que se relâche officiellement la poigne de fer de Berisha (30). Concernant la course à la chefferie, un membre de cette formation politique affirmait que « dans cette tentative de rebond, le Parti démocratique a besoin d'une course forte et juste (31)». En accord avec les statuts du parti, Berisha demeurait chef du parti jusqu'à la désignation d'un successeur (32). Le titre fut disputé par le ministre des Transports et le maire de Tirana, Lulzim Basha.

L'élection de Basha à la tête du parti fut reçue avec peu de surprise, la carrière de l'homme politique ayant été grandement facilitée par son prédécesseur (33). Le nouveau chef faisant partie du cercle intime de Berisha, certaines rumeurs le disaient présélectionné depuis longtemps (34). Selon toutes considérations, les prochaines élections albanaises seront l'occasion de déterminer si les pratiques autoritaires de Berisha ont quitté le Parti démocratique avec lui ou si, au contraire, elles ont durablement imprégné sa culture.




Références:

(1) KOLEKA, Benet et ROBINSON, Matt. « Claim and counter-claim in Albania vote watched by West », Reuters, 23 juin 2013, http://www.reuters.com/article/2013/06/23/us-alban... (consulté le 17 février 2014).

(2) EURONEWS. « Berisha faces strong challenge in Albanian elections », 23 juin 2013, http://www.euronews.com/2013/06/23/berisha-faces-s... (consulté le 17 février 2014).

(3) Ibid.

(4) KOLEKA, Benet, op.cit.

(5) Ibid.

(6) LIKMETA, Besar. « Defiant Berisha Concedes Election Defeat in Albania », Balkan Insight, 27 juin 2013, http://www.balkaninsight.com/en/article/defiant-be... (consulté le 17 février 2014).

(7) GUEGUEN, Mandi. « Législatives en Albanie : largement défait, Sali Berisha s'en va », 27 juin 2013, http://balkans.courriers.info/article22807.html (consulté le 17 février 2014).

(8) Ibid.

(9) INDEPENDENT BALKAN NEWS AGENCY. « Sali Berisha resigns as chairman of the Democratic Party », 26 juin 2013, http://www.balkaneu.com/sali-berisha-resigns-chair... (consulté le 17 février 2014).

(10) THE ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT. « Socialists set for victory », 27 juin 2013, http://country.eiu.com/article.aspx?articleid=1140... (consulté le 17 février 2014).

(11) Ibid.

(12) THE ECONOMIST. « Will Edi Rama win this time? », 24 juin 2013, http://www.economist.com/blogs/easternapproaches/2... (consulté le 17 février 2014).

(13) MALAJ, Dardan. « Sali Berisha : Albania's Great Survivor », Balkan Insight, 15 avril 2011, http://www.balkaninsight.com/en/article/sali-beris... (consulté le 17 février 2014).

(14) BBC NEWS. « Anatomy of a leader : Dr Sali Berisha », 15 septembre 1998, http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/172035.stm (consulté le 17 février 2014).

(15) LOWEN, Mark. « Albania "to approve gay marriage" », BBC News, 30 juillet 2009, http://news.bbc.co.uk/2/hi/8177544.stm (consulté le 17 février 2014).

(16) Ibid.

(17) BBC NEWS, op.cit.

(18) FREEDOM HOUSE. « Albania », 2012, http://www.freedomhouse.org/report/freedom-world/2... (consulté le 17 février 2014).

(19) Ibid.

(20) BBC NEWS, op.cit.

(21) FREEDOM HOUSE, op.cit.

(22) Ibid.

(23) FREEDOM HOUSE. « Albania », 2013, http://www.freedomhouse.org/report/freedom-world/2... (consulté le 17 février 2014).

(24) Ibid.

(25) MUJA, Sahit. « Albania : Prime Minister Sali Berisha is the most successful leader in Europe », Examiner, 1 janvier 2010, http://www.examiner.com/article/albania-prime-mini... (consulté le 17 février 2014).

(26) Ibid.

(27) Ibid.

(28) BBC NEWS, op.cit.

(29) GUEGUEN, Mandi, op.cit.

(30) LIKMETA, Besar. « Albania Democratic Party Leadership Race Heats Up », Balkan Insight, 1er juillet 2013, http://www.balkaninsight.com/en/article/albania-de... (consulté le 17 février 2014).

(31) Ibid.

(32) GUEGUEN, Mandi, op.cit.

(33) LIKMETA, Besar. « Basha Elected Head of Albania's Democrats », Balkan Insight, 23 juillet 2013, http://www.balkaninsight.com/en/article/lulzim-bas... (consulté le 17 février 2014).

(34) LIKMETA, Besar. « Albania Democratic..., op.cit.

Dernière modification: 2014-02-24 08:13:57

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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