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28 février 2015

Accords de Minsk II : en attendant la reprise des combats


Jean-Pierre Kesteman
historien,
Ph.D.

Grand angle
Réflexions sur des enjeux contemporains
kesteman@abacom.com

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décembre
1991
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Grand angle : numéro 3

Après les « accords » de Minsk II en date du 12 février 2015, obtenus grâce à l'intervention du tandem Hollande-Merkel auprès de Vladimir Poutine et de Petro Poroshenko, un cessez-le feu précaire s'est mis en place entre le gouvernement ukrainien et les forces des républiques autoproclamées de Donetsk et de Slaviansk « soutenues » par la Russie.

Malgré des combats sporadiques touchant l'enclave de Debaltsevo et la région de Mariopol, le « calme » semble aujourd'hui prévaloir. Comme nous le verrons, il ne s'agit peut-être que d'une trêve fragile avant la reprise de combats.

Les médias européens et nord-américains auraient pu profiter de ce calme relatif pour élargir leur analyse critique sur la situation complexe de l'État ukrainien et pour réfléchir aux perspectives d'évolution ou de résolution du conflit. Mais, en Russie comme en Europe et en Amérique du Nord, les médias tendent à être de simples relais de propagande ou, au mieux, des fournisseurs de nouvelles au jour le jour, sans perspectives d'ensemble.

Comme pour nos précédents bulletins, une patiente recherche sur un éventail très large de médias, de blogs, de sites institutionnels russes, américains, canadiens ou européens peut nous permettre d'y voir un peu plus clair (1).

La guerre, à nouveau et à outrance ?

Alors que l'encre de l'entente de Minsk II n'était pas encore sèche, les bellicistes ukrainiens et leurs alliés repartaient à l'attaque. Car si, en façade, le gouvernement ukrainien Poroshenko s'est plié à l'entremise franco-allemande, en fait, il ne s'appuie pour contrer la menace russe que sur les Anglo-saxons (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada) et sur les relais des lobbys de la diaspora ukrainienne.

La droite conservatrice américaine se démène en effet pour que le président Obama livre des armes offensives à l'Ukraine et envisage une escalade avec Moscou.

Le 7 février, à Munich, lors d'une conférence sur la sécurité, le sénateur américain Lindsay Graham s'est dissocié de l'affirmation d'Angela Merkel selon laquelle l'augmentation du stock d'armes en Ukraine ne ferait pas plier la Russie et qu'il fallait privilégier les discussions et la diplomatie. Le sénateur a évoqué le danger d'un fossé dans la communauté transatlantique (entendons dans les pays de l'OTAN) sur l'attitude à tenir face à Moscou. Lors de la même rencontre, le commandant américain des forces de l'OTAN, Philip Breedlove, a renchéri en plaidant pour l'examen d'une stratégie d'escalade (2).

Le 9 février, juste avant le début des pourparlers de Minsk, Angela Merkel fit une visite à Washington et à Ottawa, (durant laquelle elle a sans doute plaidé pour que toute la place soit laissée à la diplomatie franco-allemande).

Le 18 février, les sénateurs américains McCain et Lindsay revenaient à la charge en accusant dans un communiqué Angela Merkel de complaisance et de faiblesse politique avec Moscou et critiquant l'attentisme d'Obama (3).

Le 21 février, l'ancien ambassadeur ukrainien au Canada, aujourd'hui vice-ministre des Affaires étrangères d'Ukraine, Vadym Prystaiko, rencontrait le premier canadien Harper. L'objet : la vente d'armes offensives à l'Ukraine, qui, dit-il, se prépare à une guerre à grande échelle avec la Russie. Harper semble avoir tergiversé, mais le lendemain Prystaiko se vidait le c?ur à la radio CBC, en disant en substance : « Vous aidez l'Irak à attaquer l'État islamique, mais vous ne voulez rien faire pour l'Ukraine contre l'invasion russe ! » (4).

Le 24 février, comme pour narguer la Russie, l'OTAN organise avec le gouvernement estonien une parade avec des véhicules militaires et des soldats américains et britanniques à Narva, à quelques centaines de mètres de la frontière russe. Ces gesticulations de « gros bras » sont certes un écho au survol par des avions russes près des limites de divers états membres de l'OTAN (5).

Le 26 février, Andriy Parubiy, le premier vice-président de la Rada (parlement ukrainien) rencontre le sénateur John McCain avec une liste exhaustive d'armes de fabrication américaine que son pays veut obtenir (6). Déjà, le 11 février, à Washington, le sénateur républicain James Inhofe déposait au Congrès un projet de loi pour fournir des armes offensives à l'Ukraine (7).

Le 26, on apprend que la Grande-Bretagne va envoyer en mars un groupe de 75 conseillers militaires « techniques » pour appuyer l'armée ukrainienne.

Le 27, le Congrès ukraino-canadien relance les députés d'Ottawa sur la question : « En ne fournissant pas d'armes à l'Ukraine, vous facilitez l'agression russe. »

Si le président Obama hésite et que le Premier canadien Harper patine, on sait qu'en sous-main, les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la Pologne, la Géorgie et les pays baltes participent depuis des mois à des fournitures d'armes à l'Ukraine. Au début, il s'agissait de vieux matériel, mais qui devrait permettre à la fragile armée ukrainienne de s'acclimater aux standards de l'OTAN. Par exemple : de vieux blindés de transport de troupes anglais de type Saxon AT-105 (retirés de service en 2008, achetés par l'Ukraine à 51 000 $ l'unité)), près de 500 obusiers M-109 (déclassés en Allemagne), livrés par des C-130 en Ukraine (8).

Des convois militaires franchissent régulièrement la frontière polono-ukrainienne depuis l'été 2014 pour approvisionner des centres d'entrainements ukrainiens, comme à Yavoriv (près de Lviv) (9). Il existe aussi depuis des mois un fonds spécial du Pentagone pour équiper et entrainer 45 à 50 000 hommes de la Garde nationale ukrainienne à cette base, non loin de la frontière polonaise. L'entrainement aux normes de l'OTAN des forces ukrainiennes serait financé actuellement par ce fonds à hauteur de 19 millions de dollars.

Par ailleurs, l'Ukraine achète sur le marché « libre » mondial des armements tout ce qui est disponible en vieilles armes de l'OTAN comme de l'ancienne URSS. Ce matériel, stocké entre autres en Turquie est livré régulièrement par bateau au port ukrainien d'Oktyabr sur la mer Noire. Encore faut-il de l'argent pour le payer. Mais voilà ! Tout dernièrement, le 24 février, le président Poroshenko faisait une courte visite aux Émirats arabes unis (ÉAU). On apprenait qu'avait été négocié à cette occasion une entente pour fournitures d'armes de fabrication américaine ou européenne à l'Ukraine par l'intermédiaire des ÉAU, payables en dollars grâce au prêt attendu du FMI (10).

Bref, la guerre se prépare en sous-main. Seul Obama garde le pied sur le frein (officiellement). Pour combien de temps ? De toute façon, le Canada de Harper s'alignera sur la décision de ses alliés !

La situation économique

Une schizophrénie colossale touche nos médias, qui mettent rarement en perspective l'interaction entre l'actualité militaire et la situation désastreuse de l'économie ukrainienne.

Celle-ci ne cesse de se détériorer. Fin janvier, le gouvernement ukrainien prévoyait pour 2015 une inflation moyenne de 13 %. Quinze jours plus tard, il corrigeait le tir en parlant de 26 %. Selon le premier ministre Iatseniuk, la monnaie nationale, le hrvynia, devait se stabiliser en 2015 à (en moyenne) 21 Hrvynia pour 1 $ américain. Or, le 14 février, il ne s'échangeait déjà plus qu'à 25,9 Hr pour 1 dollar, le 16 à 26,04 Hr, le 19 à 27 Hr et le 24 à 31,12 Hr ! Les obligations ukrainiennes sur le marché international ont subi une décote de 60 %.

Les négociations avec le FMI trainent. L'Ukraine veut toujours davantage, car elle est incapable sans aide financière extérieure de payer ses soldats, ses fonctionnaires, ses pensionnés et surtout le gaz requis pour le chauffage des habitations (ce dernier poste compte pour 7 à 9 % du PIB). L'Américano-ukrainienne Natalie Yaresko, ministre des Finances, souhaite voir le prêt financier que le FMI devrait approuver au début mars à hauteur de 17,5 milliards de dollars sur 4 ans, dont une première tranche de 10,8 milliards, être encore élargi. Des investissements seraient prochainement accordés à hauteur de 3,5 milliards de dollars par la Banque Européenne de développement (BERD). Un puits sans fond.

Le président Poroshenko a déclaré la guerre à la corruption sous la pression de l'Union européenne et du FMI. Fidèle à sa politique de choisir des non-Ukrainiens pour mener ces réformes, il a nommé l'ex-président de la Géorgie, Georges Sachkavili, chef du Conseil aviseur sur les réformes. On annonce beaucoup de choses. Par exemple que le gouvernement nommera de nouveaux gestionnaires d'entreprises de l'État, qu'il suspend le chef de l'Agence de taxation, Igor Bilous, pour motifs de corruption et d'inaction devant le blanchiment d'argent, que 375 officiers supérieurs de l'administration ont dû démissionner. Une goutte dans l'océan d'un pays qui pour la corruption occupe le 180e rang de l'indice des Nations unies.

Et nos oligarques ?

Eh bien ! Ils continuent à prospérer, même si la faiblesse de la monnaie nationale a écorné la valeur en dollars de leurs actifs. Neuf d'entre eux contrôlent 6 % du PIB du pays. À tout seigneur, tout honneur : le président de la république ukrainienne lui-même, Petro Poroshenko, est milliardaire à hauteur, selon Forbes, de 1,3 milliards de dollars. Roi de la confiserie et du chocolat, il est aussi propriétaire de médias (radio et télévision) et a des intérêts dans les usines de fabrication de bus et de camions, largement achetés par l'État. Il avait promis de vendre ses intérêts financiers une fois au pouvoir, mais il n'a encore rien fait en ce sens.

L'Ukraine est ainsi le pays de l'ex-zone d'influence soviétique (en dehors de la Russie) où on compte le plus de milliardaires. Rinat Akhnatov (un proche de l'ex-président Yanukovitch) parade en tête avec 6,5 milliards (en dollars américains). Quant aux autres, signalons (selon Forbes) leur richesse en milliards de dollars US (11):

Rinat Akhmatov (acier, charbon) 11,5 (6,5)
Viktor Pinchuk (métallurgie) 3 (1,8)
Vadim Novinsky (acier) 1,4 (1,5)
Henady Boholyvbov (banques, mines) 2, 1 (1,3)
Yuriy Kosiuk (agriculture) 1,4
Igor Kolomoyskyy (médias, banque) 1,8 (1,3)
Ce dernier réside en Suisse, mais est gouverneur de province et finance des paramilitaires.

Bref, la faiblesse de l'Ukraine à maintenir une armée nationale efficace (seules les milices privées semblent tenir le coup), sa situation financière en quasi-défaut de paiement et l'impossibilité de nettoyer la corruption montrent l'inanité de croire à une proche accession du pays dans le monde de l'état de droit. Mais qu'importe à « l'antirussisme » primaire des faucons de Washington et des lobbys de la diaspora ukrainienne, que le Premier Harper feint d'écouter (sans faire beaucoup). N'y a-t-il pas des élections proches au Canada et un bassin de 1,2 millions de Canadiens d'origine ukrainienne (3 % de la population du pays) à courtiser ? On peut croire que Harper continuera à évoquer dans ses communiqués non pas la Russie, mais le régime Poutine.

Source

GRAND ANGLE : Réflexions sur des enjeux contemporains (Bulletin n˚ 3 / 28 février 2015 / UKRAINE III)

Notes

1. La Toile foisonne de sites aux couleurs diverses, mais qui fournissent de l'information : Sputniknews (russe), Kyiv Post (ukrainien), Consortiumnews, Medium.com, Réseauvoltaire ou (antiaméricain). Signalons la belle vision synthétique de Jacques Attali sur son blog www.attali.com du 9 février 2015

2. New York Times, 7 février 2015; Reuters, 7 février 2015.

3. Washington Post, 22 février 2015.

4. CBC News, 21 février 2015 /full-scale war/

5. Washington Post, 24 février 2015. Narva, en Estonie, est une ville symbolique à la frontière même avec la Russie. Dans le passé, elle passa sous divers régimes : suédois, chevaliers teutoniques, Russie, Allemagne. Près de 95 % de la population est russophone.

6. Kyiv Post, 26 février 2015.

7. www.congress.gov : A Bill to provide lethal weapons? S-452 by Sen. John Inhofe. 11 février 2015.

8. Informations invérifiables rapportées par medium.com.

9. Sur la base d'entrainement de Yavoriv, voir www.nato.int.

10. .www.unian.info , 24 février 2015.

11. Selon le classement Forbes de 2014. Entre parenthèses, la valeur actualisée au 27 février 2015.



Dernière modification: 2015-08-17 13:01:09

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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