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8 novembre 2014

Démocratie et effet de remous


Khalid Adnane
économiste,
enseignant à l'École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

janvier
2011
Démission du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali

avril
2002
Attentat terroriste en Tunisie

février
2000
Manifestations et grèves en Tunisie

août
1992
Début de procès collectifs en Tunisie

novembre
1987
Destitution du président tunisien Habib Bourguiba

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

décembre
1983
Déclenchement des émeutes du pain en Tunisie

janvier
1978
Déclenchement d'une grève générale en Tunisie

janvier
1974
Dévoilement des accords de Djerba entre la Tunisie et la Libye

juin
1967
Émeutes à Tunis

mai
1963
Adoption d'une réforme agraire en Tunisie

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

juillet
1961
Crise de Bizerte, en Tunisie

mars
1956
Proclamation de l'indépendance de la Tunisie

Il y a plus d'un an, l'Égypte a chassé du pouvoir les islamistes du président Morsi avant de basculer à nouveau dans la dictature, cette fois-ci sous la gouverne de l'armée et du maréchal al-Sissi. Il y a deux semaines, la Tunisie, pour sa part, a vécu ses deuxièmes élections législatives libres et démocratiques, qui ont chassé aussi du pouvoir les islamistes d'Ennahda et consacré la victoire du nouveau parti réformiste Nidaa Tounes.

Comment expliquer ces deux trajectoires post-printemps arabe fort différenciées pour ne pas dire diamétralement opposées? Plusieurs facteurs peuvent être utilisés afin d'analyser ces dynamiques complexes, mais nous avons choisi de privilégier celui qu'on estime décisif et qui trouve son ancrage dans un concept économique : celui des effets de remous.

Grand dérangement

Les effets de remous sont un concept économique développé et popularisé par l'économiste et prix Nobel suédois, Gunnar Myrdal. Dans son expression la plus simple, celui-ci renvoie à une période de transition que vivent les sociétés suite à des bouleversements économiques majeurs, notamment sur le plan structurel. Cette période de transition est souvent marquée par une grande instabilité et parfois même de chaos. Elle se traduit par peu d'amélioration, voire une détérioration du bien-être des citoyens à court terme, et s'éloigne donc de l'objectif initial qui était celui d'une plus grande prospérité pour tous. Résultat : le statu quo devient très rapidement un attrait rassurant, synonyme de stabilité devant les chambardements qu'occasionne le changement, même si ce dernier pouvait être prometteur et souhaitable à long terme.

Étrangement, cette théorie des effets de remous semble bien concorder avec les bouleversements majeurs sur le plan politique, en particulier, les transitons démocratiques. D'ailleurs, les dictatures ont souvent brandi le chaos potentiellement associé au changement de régime ou d'institutions politiques pour vanter la stabilité qu'elles peuvent garantir avec le statu quo.

Turbulences en vue

Les bouleversements politiques majeurs auxquels on a assisté dans la foulée du printemps arabe s'inscrivent directement dans cette dynamique et les expériences égyptienne et tunisienne sont significatives à cet égard. En effet, dans les deux cas, les dictateurs en place ont tout fait pour mettre la population en garde contre le changement, car il serait synonyme de chaos. Dans les deux cas aussi, la chute des dictateurs en place a donné lieu à une période de turbulences. Certes, sur le plan politique, celles-ci se sont traduites principalement par la nécessité de remplacer le vide laissé par l'ancien régime et la mise en place de nouvelles institutions politiques.

Mais, sur le plan économique, ces turbulences ont été dramatiques : fuites de capitaux et baisse des investissements étrangers, diminution importante de l'activité économique (pour l'année 2011, la croissance du PIB a été négative à -2 % en Tunisie et a baissé de moitié en Égypte à 1,76 % par rapport à plus de 5,5 % l'année précédente), rareté de certains produits de première nécessité sur les marchés locaux et augmentation marquée du chômage (celui est passé de 13 % en 2009 à 18 % en 2011 pour la Tunisie et de 9 % à 13 % pour l'Égypte/source FMI 2014).

Évolutions contrastées!

Face à cette situation de remous, les deux pays ont pris de voies divergentes. La Tunisie a choisi de poursuivre les réformes (au prix de sacrifices) afin d'affermir ses institutions politiques démocratiques, et depuis un an environ, sa situation économique se redresse petit à petit. En effet, l'économie a repris son envol, la croissance a retrouvé son niveau d'avant 2011, l'activité économique est redynamisée et enfin, le chômage commence à baisser.

L'Égypte, pour sa part, a laissé derrière elle les espoirs nourris de la chute de Moubarak et a renoué, encore une fois, avec un régime autoritaire. Son économie tarde à reprendre son rythme d'avant le début de la rébellion, comme en témoignent ses principaux indicateurs économiques, ce qui laisse croire que la stabilité attendue par l'arrivée du maréchal al-Sissi n'a visiblement pas eu grand effet sur l'amélioration du climat économique qui demeure, somme toute, assez morose.

Cet état des faits a d'ailleurs été souligné dans un article fort intéressant paru, il y a environ un mois, dans le magazine allemand Der Spiegel. On y indique, notamment, que la stabilité tant vantée par les régimes autocratiques comme gage de prospérité est un mythe et que même lorsque ces derniers réussissent à établir la stabilité, ce n'est qu'au prix d'une très forte répression de la population. Au final, ce sont les régimes démocratiques qui, à long terme, sont les plus stables. Le cas de l'Allemagne, souligne le magazine, est significatif à cet égard : un pays qui est passé d'un régime autoritaire des plus épouvantables de l'histoire à une démocratie des plus exemplaires et des plus stables. Mais, pour cela, conclut le magazine, il faut pondérer les attentes en période de transition démocratique, et surtout, cultiver la patience.

L'exigence démocratique

C'est justement ce qu'il faut rappeler : que la démocratie ne s'est jamais posée comme une entreprise clés en main. Au contraire, elle a toujours constitué une sorte de construit et d'appropriation qui a besoin de temps pour s'implanter et trouver des ancrages solides dans la société. C'est aussi une culture de changement et d'acceptation de l'incertitude, qui est au coeur de l'exercice démocratique. Cela suppose le droit de se tromper et par le fait même de changer d'idée. Cela suppose aussi la capacité réelle de le faire, puisqu'on a le choix entre plusieurs alternatives concurrentes, comme ç'a été le cas le 26 octobre dernier lors des législatives tunisiennes.

En ce sens, la Tunisie, contrairement à l'Égypte, semble avoir relevé, du moins pour le moment, le défi des effets de remous, car elle a saisi que la démocratie est un processus qui doit franchir plusieurs étapes avant d'atteindre sa pleine maturité et qu'on puisse en récolter les fruits. Pour paraphraser le célèbre sociologue Max Weber, la Tunisie a compris que la démocratie, c'est tout simplement le goût de l'avenir!



Dernière modification: 2015-03-16 14:01:27

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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