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2 décembre 2014

La Tunisie après le printemps arabe : un portrait optimiste


Virginie Desmarais
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

janvier
2011
Démission du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali

avril
2002
Attentat terroriste en Tunisie

février
2000
Manifestations et grèves en Tunisie

août
1992
Début de procès collectifs en Tunisie

novembre
1987
Destitution du président tunisien Habib Bourguiba

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

décembre
1983
Déclenchement des émeutes du pain en Tunisie

janvier
1978
Déclenchement d'une grève générale en Tunisie

janvier
1974
Dévoilement des accords de Djerba entre la Tunisie et la Libye

juin
1967
Émeutes à Tunis

mai
1963
Adoption d'une réforme agraire en Tunisie

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

juillet
1961
Crise de Bizerte, en Tunisie

mars
1956
Proclamation de l'indépendance de la Tunisie

Le « printemps arabe », cette vague de contestations populaires qui a déferlé sur quelques pays arabo-musulmans, dont la Libye et l'Égypte, a attiré l'attention mondiale au cours des dernières années. Ce mouvement, qui a débuté le 17 décembre 2010 en Tunisie à la suite de l'immolation d'un jeune étudiant chômeur (1), conduit Zine el-Abidine Ben Ali, président tunisien depuis 23 ans, à quitter le pouvoir le 14 janvier 2011.

La révolution dans ce pays a ouvert les yeux de certains observateurs mondiaux sur plusieurs aspects. En effet, les piètres conditions de vie, la conjoncture économique difficile ainsi que le statut des libertés civiles, maintes fois bafouées dans ce pays où 44% de la population est âgée de 25 à 54 ans (2), explique les soulèvements de 2010. Mais qu'en est-il de la situation économique et politique, quatre ans après les évènements suivant le printemps arabe?

L'après Ben Ali : vers une ère démocratique?

Un mois après le début des manifestations, le 14 janvier 2011, le président tunisien Ben Ali quitte le pays pour l'Arabie saoudite, après 23 années d'un « règne sans partage (3) ». Il tentait de s'accrocher au pouvoir en promettant des réformes institutionnelles et la tenue d'élections fédérales (4), mais cela n'était pas assez pour la population qui a subi de longues années de répression. Effectivement, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG), dont Amnesty International, ont souvent fait état des restrictions sévères qui « continuaient de peser sur la liberté d'expression, d'association et de réunion (4) » en Tunisie sous Ben Ali. Plusieurs sources citées par le rapport de 2011 de cette ONG font mention de torture et de mauvais traitements infligés contre les prisonniers politiques (5). Dans ce pays où même la liberté de presse est aussi sévèrement réprimée, comme le fait état l'ONG Reporters sans frontières (6), beaucoup était à espérer.

La reprise du pouvoir a été assurée par le premier ministre de l'ancien président, Mohamed Ghannouchi. Il quitte son poste le 27 février 2011, à la suite des demandes des manifestants réclamant son départ en plus de celui du président par intérim de l'époque, Fouad Mebaza, et de onze des ministres formant le gouvernement, que les manifestants jugeaient encore « trop près de Ben Ali (7) ». Après une longue série de transitions gouvernementales, le Parlement tunisien adopte finalement une Constitution en janvier 2014 (8), à la suite des toutes premières élections démocratiques du pays ayant porté le parti Ennahdha au pouvoir. Ce dernier, un parti islamiste, avait l'immense tâche d'adopter une Constitution qui reflèterait les aspirations et désirs des Tunisiens, alors que les débats laïcs-islamistes faisaient rage (9).

Plus récemment, le pays a tenu sa toute première élection présidentielle libre en novembre 2014 (10). Selon Jeune Afrique, la fin de la campagne présidentielle aurait été tendue, malgré les nouvelles prérogatives du chef de l'État qui sont bien moindres selon la nouvelle Constitution. Le 25 novembre 2014, L'Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) a dévoilé les résultats du premier tour, avec Béji Caid Essebsi ayant récolté 1 289 384 votes et Moncef Marzouki 1 092 418, donc un écart de seulement 200 000 voix entre les deux (11). Des analystes craignent toutefois que l'élection d'Essebsi replonge le pays dans la même situation qu'avant les évènements de 2011 (12).

Ansar Al-Charia, un groupe fortement critiqué

Profitant du contexte social qu'a apporté le printemps arabe pour mieux diffuser leurs idées, les salafistes ont émergé en 2011. Ces derniers sont des groupes islamistes revendiquant le retour au califat. Ce « phénomène salafiste - à la fois sa composante dite scientifique, forme d'islamisme plutôt quiétiste (13) » fait craindre le pire aux opposants de leur idéologie (14). Pire encore, avec la présence d'un parti islamiste au pouvoir, certains craignent que les deux groupes fassent cause commune compte tenu de l'orientation politique peu claire du parti au pouvoir (15).

Le groupe salafiste le plus connu en Tunisie, Ansar Al-Charia (« les partisans de la charia »), est organisé autour d'Abou Ayad, un proche d'Abou Qatada, idéologue de la mouvance d'Al-Qaïda (16). Les salafistes sont responsables de plusieurs démonstrations de violences qui se sont déroulées en Tunisie depuis 2011(17). Le premier ministre tunisien Ali Larayedh a même qualifié Ansar Al-Charia de « terroriste », à la suite de la responsabilité du groupe face aux violents heurts qui ont eu lieu le 19 mai 2013 à Tunis, après l'interdiction du congrès du mouvement (18).

Économie : une situation qui s'améliore?

En 2007 le Forum économique mondial classait la Tunisie au « rang de premier pays africain en terme de compétitivité économique (19) ». L'apparence de contrôle de l'ancien président Ben Ali en 2010 cachait une toute autre vérité : en effet, le marasme n'épargnait toutefois pas les jeunes diplômés de l'enseignement supérieur, qui ont vu leur taux grimper de chômage de 4%, en 1997, à plus de 20% en 2010, selon la Banque mondiale (20).

Avec encore 15,7% de chômeurs en 2013 (21), tout n'est pas résolu. La présentation du budget de 2014 a été suivie d'une révolte concernant certaines coupures que le gouvernement a dû assurer, compte tenu de l'emprunt fait au Fonds monétaire internationale (FMI) (22). De plus, selon certains, les investisseurs étrangers ne font plus confiance à la Tunisie depuis l'élection d'un groupe islamiste à la tête du gouvernement (23). Sur une note plus positive, en novembre 2014, une discussion a eu lieu entre les représentants du gouvernement et ceux de l'Organisation internationale du Travail en vue de la réforme, mais surtout de la définition de priorités pour renforcer le dialogue social, l'emploi et la protection sociale au pays (24).

La reconnaissance des droits civils en reconstruction

Selon l'indice de démocratie développé par les professeurs Monty G. Marshall et Keith Jaggers, qui se fonde sur une échelle de 0 à 10 (0 étant un régime non démocratique et 10 un régime très démocratique), la Tunisie récoltait en 2010 un score de 1, soit un très bas niveau de démocratie. Pour ce qui est du niveau d'autocratie, le pays obtenait un score de 5 à cette échelle en 2010, ce qui démontre la présence d'un régime autoritaire tunisien sous Ben Ali (25).

Alors que plusieurs ONG mentionnent la répression de « la dissidence et du pluralisme réel (...) [et des lois] répressives [qui] ont étouffé la liberté d'expression, d'association et de réunion en Tunisie (26) », le respect des droits humains en Tunisie semble s'améliorer depuis les évènements de 2010, si l'on se fie au rapport de Human Rights Watch (HRW) (27). De plus, la tenue des élections de 2014 a été soulignée positivement par plusieurs acteurs, dont HRW qui sommait les représentants politiques ainsi que les partis et les candidats en lice de préciser la façon dont ils comptent promouvoir les droits humains (28).

Pour ce qui est de la liberté de presse, Reporters sans frontières a dénoncé les violences policières subies par les médias au début de l'année 2014 (29). À ce niveau, beaucoup semble encore à être achevé. Selon le centre de Tunis pour la liberté de presse, le mois d'octobre 2014 a été marqué par un « ensemble d'actes de violations ayant restreint le champ de la libre couverture médiatique [des élections législatives] (30) ».

Toutefois, le résultat des dernières élections législatives d'octobre 2014 semble prometteur. En effet, les électeurs tunisiens ont porté au pouvoir le parti Nidaa Tounès, un parti laïc qui a remporté 85 des 217 sièges (31). Toutefois, ce dernier devra composer avec la présence d'Ennahda, qui est son rival avec l'obtention de 69 sièges, obligeant Nidaa Tounès à créer des alliances si elle désire maintenir un gouvernement stable. Cette création d'alliances est de bon augure pour le climat démocratique, puisqu'il reflète un multipartisme qui n'aurait pas été possible auparavant.




Références:

(1) FERLAND MAXIME, Tunisie : révolution au parfum de démocratie?, Perspective monde, 25 janvier 2011, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... (24 novembre 2014)

(2) THE WORLD FACTBOOK, Tunisia, 20 juin 2014, https://www.cia.gov/library/publications/the-world... (2 décembre 2014)

(3) LE MONDE, Tunisie: la journée qui a fait tomber Ben Ali, 14 janvier 2011, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/01/14/d... (2 décembre 2014)

(4) AMNESTY INTERNATIONAL, Rapport 2011, 2011, http://www.amnesty.org/fr/region/tunisia/report-2011, (2 décembre 2014)

(5) Loc.cit.

(6) REPORTERS SANS FRONTIÈRES, Un prédateur de la liberté de la presse s'en va, 15 janvier 2011, http://fr.rsf.org/tunisie-http-fr-rsf-org-tunisie-... (2 décembre 2014)

(7) RFI, Tunisie : Mohamed Ghannouchi démissionne sous la pression de la rue, 27 février 2011, http://www.rfi.fr/afrique/20110227-tunisie-mohamed... (2 décembre 2014)

(8) YAHMED BEN MARWANE, Jeune Afrique, Tunisie: la vérité sur la fuite de Ben Ali, 25 février 2011, http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2615p01... (2 décembre 2014)

(9) REUTERS, L'Assemblée tunisienne adopte définitivement la Constitution, Radio-Canada, 26 janvier 2014, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international... (2 décembre 2014)

(10) TEYEB MOURAD, Tunisia : A constitution by the majority for the minority?, Al Jazeera, 8 janvier 2014, http://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2014/01/t... (25 novembre 2014)

(11) BUSINESS NEWS.COM .TN, Tunisie: Résultats de l'élection présidentielle pour les 5 premiers candidats, 25 novembre 2014, http://www.businessnews.com.tn/tunisie--resultats-... , (2 décembre 2014)

(12) EL AMAROUI, AHMED, Tunisian dilemma : Deal or no deal?, Al-Jazeera, 18 novembre 2014, http://www.aljazeera.com/news/middleeast/2014/11/t... (25 novembre 2014)

(13) INTERNATIONAL CRISIS GROUP, Tunisie : violences et défi salafiste, 13 février 2013, http://www.crisisgroup.org/fr/regions/moyen-orient... (2 décembre 2014)

(14) Loc.cit.

(15) Loc... HÉLÈNE, Ansar Al-Charia, le djihadisme au défi de la Tunisie, 17 mai 2014, http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2013/05/17/a... (2 décembre 2014)

(17) Loc.cit.

(18) JEUNE AFRIQUE, Tunisie : Ali Larayedh dénonce les « terroristes » d'Ansar al-Charia, 20 mai 2014, http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130520083722/ (2 décembre 2014)

(19) MANDRAUD, ISABELLE, Tunisie : la crise sociale qui s'étend est le revers de la bonne santé économique, Le Monde, 30 décembre 2012, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2010/12/30/t... (25 novembre 2014)

(20) Loc.cit.

(21) COMMISSION ÉCONOMIQUE POUR L'AFRIQUE, Situation et perspectives économiques en Tunisie dans le contexte de transition actuel, Juillet 2014, p. 11

(22) JOYCE, ROBERT et Smadhi, Asma, Tunisia's Arab Spring : Three years on, Al Jazeera, 15 janvier 2014, http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/01/... (25 novembre 2014)

(23) Loc.cit.

(24) LA PRESSE DE TUNISIE, Objectif : un modèle de développement alternatif, 21 novembre 2014, http://www.lapresse.tn/21112014/91362/objectif-un-... (25 novembre 2014)

(25) PERSPECTIVE MONDE, Tunisie : évolution de la gouvernance, 2014, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... (2 décembre 2014)

(26) HRW, Tunisie, 2014, http://www.hrw.org/fr/world-report-2012/tunisie, (2 décembre 2014)

(27) Loc.cit.

(28) HRW, Tunisie : Les candidats aux élections législatives devraient s'exprimer en faveur des droits humains, 30 septembre 2014, http://www.hrw.org/fr/news/2014/09/30/tunisie-les-... (25 novembre 2014)

(29) REPORTERS SANS FRONTIÈRES, Face aux violences policières, Reporters sans frontières appelle à lutter contre l'impunité, 29 mai 2014 http://fr.rsf.org/tunisie-face-aux-violences-polic... (25 novembre 2014)

(30) CENTRE DE TUNIS POUR LA LIBERTÉ DE PRESSE, Rapport sur les violations commises contre la presse tunisienne au cours du mois d'octobre 2014, 12 novembre 2014, http://www.ctlj.org/index.php/fr/rapports/309-10-2014, (2 décembre 2014)

(31) SAUVÉ SAMUEL, Élections législatives en Tunisie : une victoire du parti laïc Nidaa Tounès, Perspective Monde, 4 novembre 2014, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... (6 décembre 2014)

Dernière modification: 2014-12-08 07:33:40

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