Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

19 décembre 2018

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2 December 2014

L'ombre des «fonds vautours» plane sur l'Argentine


Samuel Sauvé
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

August
2018
Rejet de la décriminalisation de l’avortement par un vote du Sénat argentin

December
2001
Démission du président argentin Fernando de la Rua

June
2001
Arrestation de l'ex-président argentin Carlos Menem

March
1992
Attentat contre l'ambassade d'Israël en Argentine

March
1991
Signature du traité menant à la création du Mercosur

October
1983
Premières élections libres après la dictature militaire en Argentine

April
1982
Invasion des îles Malouines/Falkland par l'Argentine

August
1980
Signature du traité de Montevideo entre les pays de l'Alalc

April
1977
Première marche des mères de la Plaza de Mayo en Argentine

March
1976
Renversement de la présidente Isabel Peron en Argentine

November
1975
Déclenchement de l'opération Condor

July
1975
Démission du ministre argentin José Lopez Rega

June
1973
Fusillade lors du retour de Juan Peron en Argentine

March
1973
Retour à la démocratie en Argentine et élection à la présidence de Hector J. Campora

January
1970
Création du mouvement Montoneros en Argentine

May
1969
Déclenchement d'une grève majeure à Cordoba, en Argentine

February
1960
Signature du traité de Montevideo créant l'Association de libre-échange de l'Amérique latine

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

December
1959
Signature d'un traité international protégeant l'Antarctique

Après 10 ans de batailles juridiques, NML Capital, Aurelius, Blue Angel et 15 investisseurs argentins ont obtenu raison devant la justice américaine(1). En août 2013, la Cour d'appel de l'État de New York condamne l'Argentine à rembourser 1,33 milliard datant de 2001. La raison : les fonds spéculatifs n'avaient pas accepté les conditions de restructuration du déficit et demandaient le remboursement de 100% des sommes dues par Buenos Aires. En juin 2014, la Cour suprême des États-Unis rejette le dernier recours de l'Argentine. Le pays est contraint de payer, mais le gouvernement s'y refuse(2).

Buenos Aires s'est engagé à s'acquitter des 539 millions de dollars aux créanciers ayant consenti à la restructuration de la dette, arrivant à échéance le 30 juillet 2014. Cependant, un juge américain, Thomas Griesa, bloqua le versement déposé dans un compte à New York, considérant que l'Argentine n'avait pas remboursé les fonds spéculatifs(3). Face à cette situation, l'agence de notation Standard & Poor's(S&P) a déclaré le pays en défaut de paiement sélectif. Selon S&P, un pays est placé en défaut sélectif lorsqu'il n'a pas honoré une certaine partie de ses obligations, mais continue de payer ses autres créanciers ou types d'emprunts(4).

Une crise de longue date

En 2001, après trois ans de crise, l'économie argentine s'effondre. Confrontée à une dette extérieure de 132 milliards, l'Argentine fait défaut de paiement. Le contexte de crise force l'intervention d'urgence de la communauté et des institutions internationales pour restabiliser le pays.

Après la crise de 2001, la République argentine entame des négociations avec ses créanciers. En 2005, le gouvernement est parvenu à restructurer une partie de la dette. En effet, 75% des créanciers initiaux ont accepté une décote de 70% sur leurs titres(5). En 2008, des fonds spéculatifs font l'acquisition de titres de la dette argentine sur les marchés secondaires. La restructuration a permis à ces «fonds vautours» d'acquérir des titres de dette pour une valeur faible. En 2010, une seconde restructuration a lieu : 93% des investisseurs initiaux acceptent les conditions négociées en 2005(6). Parmi les 7% restants, les fonds spéculatifs Elliott et Aurelius, dits «vautours», mèneront plusieurs batailles juridiques afin d'obtenir le remboursement de la totalité de leurs titres(7).

Si l'Argentine plie devant les fonds récalcitrants, elle viole la clause Rufo, figurant dans le contrat de restructuration de la dette de 2005 et 2010(8). Celle-ci stipule que tous les créanciers doivent bénéficier des mêmes conditions de remboursement. Dans cette situation, plusieurs autres créanciers pourraient demander 100% de la valeur de leurs titres. Toutefois, la clause Rufo arrive à échéance dès 2015. Le pays pourrait donc rembourser les fonds récalcitrants après cette date, sans subir les représailles d'autres créanciers(9).

Les «fonds vautours» s'enrichissent grâce aux entreprises au bord de la faillite ou aux États en difficulté, comme le Pérou, la Zambie, la République démocratique du Congo, la Grèce et, plus récemment, l'Argentine(10). Ils se spécialisent dans l'achat de dettes décotées. Ils achètent des créances des États en difficulté pour presque rien(11). Ensuite, ils tentent d'obtenir un profit maximal en refusant les restructurations de dette. Les «fonds vautours» vont utiliser tous les moyens légaux pour contraindre les pays à respecter leur échéance. Au cours des dernières années, ils ont réussi à saisir partiellement plusieurs biens appartenant à l'Argentine(12). Parmi eux, un bateau de guerre, l'avion présidentiel, des résidences d'ambassadeurs argentins et des comptes bancaires(13).

En juin dernier, un sondage produit par Poliarquia indique que 65% des gens étaient en faveur du paiement des fonds vautours. Toutefois, 49% croient que les tribunaux américains ont dépassé leurs compétences(14).

Déclin économique

Alors que l'Argentine fait face à un deuxième défaut de paiement en 12 ans, les experts sont divisés sur la gravité de ses répercussions sur l'ensemble de l'économie argentine. Cependant, le pays devra assurément composer avec une hausse des coûts d'emprunt pour les entreprises, une fragilisation de la valeur du peso argentin ainsi qu'une croissance de l'inflation, déjà la deuxième plus élevée dans le monde après le Venezuela(15). Le défaut de paiement argentin ne pourrait qu'aggraver les difficultés économiques et sociales qui frappent le pays.

Avant de ralentir en 2013, l'Argentine a connu une période de croissance soutenue, poussée par le secteur immobilier, automobile, agricole et industriel. Le pays est l'un des plus grands exportateurs de boeuf, de citron et de soya au monde. Toutefois, les signes d'une récession se font sentir, avec le ralentissement de la consommation domestique et la diminution de la production industrielle (16). En aout 2014, cette dernière était 9,7% inférieure à celle de l'année précédente. De plus, la croissance s'est contractée de 3,5% lors de la même période(17).

Selon les prévisions de la Banque Mondiale, l'Argentine pourrait enregistrer un taux de croissance négatif cette année, situé entre -1 à -1,5% du produit intérieur brut(18). Sous la pression des milieux économiques, la Banque centrale a décidé de dévaluer le peso de 18%. Craint par les épargneurs et les investisseurs, l'inflation, de son côté, pourrait grimper jusqu'à 40% avant la fin de l'année(19). Dans cette optique, plusieurs Argentins ont pris l'habitude d'épargner en dollars américains.

La fin du kirchnérisme

Ce contexte économique, entre autres facteurs, a eu des impacts politiques. En effet, depuis sa victoire décisive en 2011, la présidente Christina Fernandez de Kirchner a vu sa popularité chuter. Selon un sondage de l'agence Management & Fit, seulement 29% de la population approuve la direction de Kirchner, contrairement à 64% lors de sa réélection(20).

En 2012, plusieurs mouvements de protestations ont eu lieu à Buenos Aires. On dénonçait dans les rues l'augmentation des prix, la corruption au sein de l'administration ainsi que la volonté de Christina Kirchner de modifier la Constitution afin de pouvoir briguer un troisième mandat(21). En 2013, le parti de la présidente Kirchner a subi un revers aux élections législatives, perdant la majorité absolue. Cette défaite anéantit tout espoir d'adopter un amendement constitutionnel permettant à la présidente sortante de briguer un troisième mandat lors de la présidentielle de 2015(22).

Par ailleurs, des accusations de corruption contre son vice-président viennent s'ajouter aux problèmes qui accablent déjà la présidente. Celui-ci est accusé d'avoir utilisé des sociétés fictives pour prendre contrôle d'une entreprise qui avait reçu des contrats pour imprimer de la monnaie(23).

Après 12 ans au pouvoir, tout indique que l'on assiste à la fin de la famille Kirchner au pouvoir en Argentine. À moins que Christina Kirchner parvienne à imposer son fils Maximo(24).




Références:

(1) Agence France-Presse, «Dette : Argentine et fonds vautours s'accusent du blocage des négociations», en ligne 2 juillet 2014, http://affaires.lapresse.ca/economie/international... (page consultée le 28 novembre 2014)

(2) CHEYVIALLE, Anne, «L'Argentine en défaut de paiement : la crise en six questions », Le Figaro, 31 juillet 2014, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/07/31/2000... (page consultée le 24 novembre 2014)

(3)PHELAN, Stephan, «Argentina in latest debt default crisis pits 'motherland' against 'vultures'», en ligne le 20 aout 2014, The Guardian, http://www.theguardian.com/world/2014/aug/20/arg... (page consultée le 28 novembre 2014)

(4) CHEYVIALLE, Anne. Op. Cit.

(5) MADELAINE, Alexandre, « D'un défaut à l'autre, retour sur la crise argentine en 8 étapes », La Tribune, http://www.latribune.fr/actualites/economie/intern... (page consultée le 24 novembre 2014)

(6) Loc. Cit.

(7)MADELAINE, Alexandre. Op. Cit.

(8) AFP, « En défaut de paiement, l'Argentine crie à l'injustice», en ligne le 1er aout 2014, http://www.afp.com/fr/info/en-defaut-de-paiement-l... (page consultée le 28 novembre 2014)

(9) POUYAT, Alice, « Dette : l'Argentine à deux jours du défaut de paiement», La Tribune, en ligne le 27 juillet 2014, http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/07/27/2000... (page consultée le 28 novembre 2014)

(10) GOODLEY, Simon, «Profile: Argentina's nemesis, hedge fund manager Paul Singer», The Guardian, en ligne le 31 juillet 2014, http://www.theguardian.com/business/2014/jul/31/pa... (page consultée le 28 novembre 2014)

(11) DUCOURTIEUX, Cecile et PRUDHOMME, Cecile, « Les fonds vautours, prédateurs d'entreprises au bord de la faillite», en ligne le 12 avril 2006, Le Monde, http://www.lemonde.fr/economie/article/2006/04/12/... (page consultée le 28 novembre 2014)

(12) LEGRAND, Christine, « Les fonds vautours font l'Argentine», Le Monde, en ligne le 30 octobre 2012, http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/10/30/... (page consultée le 28 novembre 2014)

(13) Loc. Cit.

(14) GONI, Uki, «Cristina Fernández de Kirchner under pressure after vice-president charged», en ligne le 29 juin 2014, The Guardian, http://www.theguardian.com/world/2014/jun/29/argen... (page consultée le 28 novembre 2014)

(15) Radio-Canada, « Encore plus d'inflation à prévoir en Argentine », en ligne le 31 juillet 2014, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Economie/2014... (page consultée le 28 novembre 2014)

(16) La Tribune, «L'Argentine proche de la récession, en pleins doutes sur sa dette», en ligne le 28 juin 2014, http://www.latribune.fr/actualites/economie/intern... (page consultée le 28 novembre 2014)

(17) The Economist, « Argentina's economy : Thumbs down», en ligne le 4 octobre 2014, http://www.economist.com/news/americas/21621867-re... (page consultée le 28 novembre 2014)

(18) The World Bank, «Argentina Overview», modifié le 9 octobre 2014, http://www.worldbank.org/en/country/argentina/overview#1, (page consultée le 28 novembre 2014)

(19) The Economist. Op. Cit.

(20) WARREN, Michael, «Cristina Fernandez De Kirchner's Popularity Plunges As Inflation Soars In Argentina, Polls Show», modifié le 28 juillet 2014, Huffington Post, http://www.huffingtonpost.com/2013/05/08/cristina-... (page consultée le 28 novembre 2014)

(21) MARTHE, Rubio. « Les Argentins ressortent les casseroles contre Cristina Kirchner », Le Monde, 15 septembre 2012, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/09/14... (page consultée le 28 novembre 2014)

(22) LEGRAND, Christine, « Législatives en Argentine : revers pour le parti de la présidente Kirchner», Le Monde, en ligne le 28 octobre 2013, http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/10/28... consultée le 28 novembre 2014)

(23) The Associated Press, «Le vice-président de l'Argentine Amado Boudou formellement accusé de corruption», en ligne le 28 juin 2014, http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/06/28/argenti... (page consultée le 28 novembre 2014)

(24) DENIS, Anne, « Le retour de la crise argentine et le début de la fin du kirchnérisme», Slate, en ligne le 31 janvier 2014, http://www.slate.fr/story/82789/le-retour-de-la-cr... (page consultée le 28 novembre 2014)

Dernière modification: 2014-12-08 07:34:18

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