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18 novembre 2014

Le terrorisme en Arabie Saoudite : une situation paradoxale


Antoine Léveillé
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

janvier
2015
Décès du roi Abdallah Ben Abdelaziz al-Saoud d'Arabie saoudite

août
2005
Décès du roi Fahd d’Arabie saoudite

juin
1982
Décès du roi Khaled en Arabie saoudite

novembre
1979
Attaque de la Grande mosquée en Arabie Saoudite

mars
1975
Assassinat du roi Fayçal en Arabie saoudite

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

septembre
1960
Création de l'Organisation des pays producteurs de pétrole

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

novembre
1953
Décès du roi Ibn Séoud d’Arabie Saoudite

À cheval entre l'Occident et le Moyen-Orient, l'Arabie Saoudite est une plaque tournante sur le plan géostratégique. L'économie et la politique étrangère de ce membre de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) tournent autour de l'exportation pétrolière. Cette situation amène l'Arabie Saoudite à jouer sur deux plans. D'une part, elle doit entretenir des relations amicales avec les pays de l'Occident. De l'autre, elle finance des groupes terroristes pour avoir une plus grande influence sur la région (1).

Les bases du terrorisme moyen-oriental

La région moyen-orientale par sa situation, tant géographique, que politique et économique, est un foyer propice à la radicalisation des idées et à l'émergence de groupes terroristes selon Herbert Kitschelt, un conférencier allemand (2). À ses yeux, cette radicalisation n'a pas comme épicentre l'Islam, comme le pensent plusieurs, mais elle est plutôt créée par l'autoritarisme politique de la région ainsi qu'une économie instable qui fait en sorte que plusieurs pays sont en situation de faillite (3). Dans cette région où l'instabilité est monnaie courante, l'Arabie Saoudite tente de tirer son épingle du jeu. Cette situation influence la stratégie des Saoudiens qui veulent maintenir un rôle prédominant sur la région. Toujours selon Kitschelt, l'utilisation de l'Islam, par les révolutionnaires au Moyen-Orient, est surtout un catalyseur pour transmettre les idéaux de la révolution afin de créer un changement dans les moeurs politiques autoritaristes dans la région (4).

Sur un plan géostratégique, l'Arabie Saoudite, à l'époque de la guerre froide, était un allié incontournable de Washington contre l'Union soviétique. Celle-ci était entrée en Afghanistan, en 1979, pour le contrôle du pétrole ainsi que pour instaurer un régime qui lui était favorable à la tête du pays (5). De plus, selon Gilles Kepel, pour les États-Unis, le terrorisme institué par l'Arabie Saoudite et ses alliés pétroliers permettait « d'éviter que l'Iran révolutionnaire ne conquiert l'hégémonie sur une mouvance islamique alors en pleine expansion à travers le monde (6) ». Un objectif réussi pour les États-Unis puisque l'Iran n'a pu exporter son hégémonie à toute la région. Cependant, après les attentats du 11 septembre 2001, l'antiaméricanisme s'est accentué au sein des groupes terroristes moyen-orientaux tels Al-Qaïda (7).

L'or noir saoudien : une incontournable monnaie d'échange

L'Arabie Saoudite détient la plus grande partie des réserves de pétrole brut de la région. Cette situation entraîne inévitablement une modulation de sa politique étrangère en fonction des demandes de pétrole mondial (8). C'est une des raisons qui poussent Riyad à entretenir des relations très étroites avec le gouvernement américain, un des plus grands consommateurs d'hydrocarbures de la planète (9).

En même temps, pour renforcer sa position de « leader » régional, Riyad se doit également de commercer avec des groupes terroristes qui ont comme objectif premier la destruction de l'impérialisme américain (10). C'est dans cette optique que les observateurs expliquent que l'Arabie Saoudite participe à l'alliance contre le groupe État islamique (11). Mais, en même temps, l'administration augmente la production à 400 000 barils de pétrole par jour pour financer l'État islamique qu'elle participe à éradiquer (12).

Le Moyen-Orient est une zone où les autorités politiques sont souvent autoritaires et cette région est contrôlée par le monopole que détiennent les membres de l'OPEP sur le pétrole. Ces pays détiennent et produisent la majorité des hydrocarbures en vente dans le monde (13). C'est de cette coalition dont les États-Unis ont grandement besoin pour garder un pied dans la région. Dans cette optique, la dépendance américaine face au pétrole de l'OPEP revêt une importance majeure pour les pays de ce groupe, ce qui explique que Riyad tente de garder une forte influence sur le prix du pétrole (14).

Les relations américano-saoudiennes : un yoyo temporel

Dès la fin du second conflit mondial, les relations entre les deux administrations, soit celle des États-Unis et celle de Riyad, sont surtout basées sur une dépendance forte sur la ressource première du pays moyen-oriental : le pétrole. Jusqu'à la fin de la guerre froide, les relations sont très cordiales et les intérêts sont similaires dans la région (17). Avec l'invasion russe en Afghanistan en 1989, la présence américaine est plus importante sur le terrain. Cette situation amène la population saoudienne à provoquer, par des pressions sur son gouvernement, la redéfinition des relations entre les deux administrations (18).

Ce froid s'intensifie avec les attentats du 11 septembre 2001 qui poussent les Américains à entrer en guerre ouverte avec l'Irak en 2003, entraînant du même coup des relations plus tendues avec les acteurs de l'OPEP (19). Toutefois, avec l'entente d'une alliance contre l'État islamique en 2014, les observateurs s'entendent pour dire que les monarchies du pétrole font maintenant front commun avec les États-Unis pour endiguer le terrorisme (20).

Malgré ce regain d'affinités avec les États pétroliers de la région, certains experts pensent que la venue d'autres joueurs sur l'échiquier pétrolier peut influencer les États-Unis à quitter le Moyen-Orient, source de tensions, pour s'en aller vers des pays comme le Venezuela ou l'Indonésie (21). De plus, la Russie, allié improbable de l'administration américaine, prend de plus en plus de place au sein des pays exportateurs de pétrole et de gaz avec une réserve considérable (22). Selon certains experts, les États-Unis pourraient même éventuellement être en mesure de quitter la dépendance pétrolifère et le bourbier politique du Moyen-Orient, car avec les puits pétroliers dans le sud et le gaz de schiste ils se rapprocheraient de l'autarcie énergétique. Si cette situation venait à arriver, les retombées politiques et économiques seraient importantes pour la région ainsi que les États fortement dépendants de ce commerce tels l'Arabie saoudite (23).

Cette analyse nous permet de voir toute la complexité de la région moyen-orientale. Au-delà des intérêts politiques et culturels propres à la région, nous y voyons également des intérêts économiques où de gros joueurs comme les États-Unis peuvent être embourbés dans une région tendue et économiquement instable. En plus d'être un joueur de premier plan au niveau économique, l'Arabie Saoudite est également coincée entre deux visions. D'une part, celle d'un fournisseur important de l'Occident et de l'autre celle d'un « leader régional » qui doit prendre sa place dans un monde où le terrorisme est une réalité.




Références:

(1) KLOSTERMAYR, M, « Saudi Arabia boost oil output to finance terrorism in other arab states », 13 août 2013, Syrian News, [en ligne], http://www.syrianews.cc/saudi-oil-terrorism-syria-iraq/, (page consultée le 17 novembre 2014).

(2) KITSCHELT, HERBERT, « Origins of international terrorism in the Middle East », 2004, Internationale Politik und Gesellschaft, p. 162.

(3) Ibid.

(4) Ibid., p. 172.

(5) KEPEL, Gilles, « Terrorisme islamiste : de l'anticommunisme au jihad anti-américain », 2003, Ramses : Les grandes tendances du monde, [en ligne], http://www.ifri.org/files/RAMSES_2003/RAMSES_03_Kepel.pdf, (page consultée le 17 novembre 2014).

(6) Ibid.

(7) Ibid. ... Jean-Pierre, « Géopolitique du pétrole au début du XXIe siècle », automne 2002, Commentaire, [en ligne], http://www.commentaire.fr/pdf/articles/2002-3-099/... (page consultée le 17 novembre 2014).

(9) LE BILLON, Philippe et Fouad EL-KHATIB, « From free oil to freedom oil : terrorism, war and US geopolitics in the Persian Gulf », , Geopolitics, 2004, no. 4, vol. 1, p. 112

(10) FAVENNEC, Jean-Pierre, op. cit.

(11) BARTHE, Benjamin, « Contre le fléau djihadiste, l'alliance ambiguë des monarchies du pétrole », 23 septembre 2014, Le Monde, [en ligne], http://www.lemonde.fr/international/article/2014/0... (page consultée le 17 novembre 2014).

(12) KLOSTERMAYR, M., op. cit.

(13) FAVENNEC, Jean-Pierre, op. cit.

(14) LUCIANI, Giacomo, « Weathering the storm : Saudi Arabia and the United States », The International Spectator : Italian Journal of International Affairs, avril 2004, no. 39 vol. 4, p. 67-68.

(15) FAVENNEC, Jean-Pierre, op. cit.

(16) Ibid.

(17) Ibid.

(18) Ibid.

(19) Ibid.

(20) BARTHE, Benjamin, op. cit.

(21) FAVENNEC, Jean-Pierre, op. cit.

(22) Ibid.

(23) LUCIANI, Giacomo, op. cit., p. 69.

Dernière modification: 2014-11-24 07:44:57

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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