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11 novembre 2014

Le Baloutchistan : une région au coeur des grands intérêts asiatiques


Étienne Olivier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

décembre
2014
Attentat dans une école du Pakistan

mai
2011
Assassinat d'Oussama Ben Laden au Pakistan

juillet
2010
Inondations d'envergure au Pakistan

novembre
2008
Attentats terroristes à Bombay, en Inde

décembre
2007
Assassinat de Benazir Bhutto au Pakistan

octobre
2005
Tremblement de terre au Cachemire

octobre
1999
Renversement du président pakistanais Mohamad Nawaz Sharif

mai
1998
Explosion d'une première bombe atomique par le Pakistan

août
1988
Décès du président pakistanais Zia-ul-Haq

juillet
1977
Renversement du gouvernement de Zulfikar Ali Bhutto au Pakistan

décembre
1971
Proclamation de l'indépendance du Bangladesh

novembre
1970
Cyclone tropical au Pakistan oriental (Bangladesh)

mars
1969
Démission du président pakistanais Ayub Khan

août
1965
Déclenchement d'un conflit sur le Cachemire entre l'Inde et le Pakistan

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

février
1955
Signature du pacte de Bagdad

septembre
1954
Création de l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est

juillet
1951
Lancement du plan de Colombo

janvier
1948
Entrée en vigueur de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce

À cheval sur l'Iran, l'Afghanistan et le Pakistan, le Baloutchistan est souvent ignoré par les Occidentaux. Lorsque l'on s'y attarde plus attentivement, on comprend pourtant facilement pourquoi cette région, située à la croisée des stratégies chinoises et d'Asie centrale, pourrait bien devenir un enjeu international majeur d'ici quelques années.

Un peuple de nomades

La plupart des historiens affirment que les Baloutches contemporains descendent des habitants du sud-ouest de la mer Caspienne, au nord de l'Iran (1). Cette affirmation repose essentiellement sur des preuves linguistiques, car le baloutche est issu « d'un langage disparu, lié aux civilisations parthes ou mèdes qui fleurirent sur le bord et aux environs de la mer Caspienne à l'époque pré-chrétienne (2) ».

Les Baloutches étaient réputés pour être des guerriers. Leur migration du nord vers le sud de l'Iran actuel s'explique en partie par l'hypothèse selon laquelle le roi Khosrô Ier aurait choisi les tribus baloutches afin de protéger les frontières de l'empire perse (3). La conquête arabo-musulmane au VIIe siècle a par la suite engendré un exode progressif des tribus baloutches vers le sud-est iranien, dans la province actuelle de Kerman. L'invasion mongole au XIIe siècle a finalement contraint les Baloutches à émigrer encore plus vers l'est sur les terres de ce qui constitue aujourd'hui le Baloutchistan pakistanais (4).

Nasir Khan et le royaume unifié de Kalat

L'apogée de l'unité politique est liée au règne de Nasir Khan, qui établit en 1741 le premier État baloutche unifié (5). Le « royaume de Kalat », ancien nom historique du Baloutchistan, était en tout point semblable à un État moderne. Il possédait une Assemblée législative bicamérale, avec une Chambre basse composée des représentants des tribus, et une Chambre haute constituée des aînés (6). Le royaume avait une administration développée qui lui permettait de collecter efficacement l'impôt sur l'ensemble des territoires baloutches. Cela a du même coup incité les chefs tribaux à adopter un système militaire uniforme pour donner une base solide à l'armée baloutche (7).

L'État du Kalat était souverain jusqu'à la première guerre anglo-afghane en 1839. Les troupes britanniques ont alors envahi Kalat, ce qui eut pour conséquence le découpage du royaume en sept zones partagées par la Grande-Bretagne (8). Au lendemain de l'indépendance de l'Inde et du Pakistan, en 1947, les Baloutches déclarent à leur tour leur souveraineté tout en proposant un accord spécial avec les dirigeants pakistanais. Ceux-ci rejettent aussitôt l'offre et annexent de force Kalat l'année suivante (9). Cet épisode marque le début du mouvement nationaliste baloutche.

Des exigences restées sans réponse

Islamabad a toujours refusé les revendications autonomistes des Baloutches, dont l'ethnie occupe 43% du territoire pakistanais mais représente à peine 4% de la population nationale, soit environ 7 millions de personnes. L'ethnie des Panjabis, quant à elle, représente près de la moitié (45%) de la population du pays(10).

Comme l'explique le spécialiste Frédéric Grare du centre de recherche Carnegie en relations internationales, les revendications des Baloutches s'articulent autour de quatre thèmes (11). Le premier concerne la souveraineté. Le débat entourant le partage des pouvoirs a généré au fil des années des demandes allant de l'indépendance totale à l'autonomie régionale, en passant par un projet de confédération et la restructuration du pays en des provinces ethniquement homogènes. Les Baloutches exigent également une plus grande équité en matière d'allocation des ressources afin de pallier au sous-développement de la province. La question de l'équilibre démographique et celle des migrations interprovinciales sont aussi des sujets sensibles pour les nationalistes, ceux-ci craignant que la pression ne s'accentue davantage sur leurs ressources déjà limitées. Finalement, ils demandent une plus grande protection de la langue et de la culture des minorités.

Une source d'instabilité au Pakistan

Au Pakistan, l'appareil d'État est dominé par les élites panjabis, qui contrôlent notamment l'armée et la bureaucratie. Favorisés par leur nombre, les Panjabis veulent préserver un État islamique centralisé et rejettent le fédéralisme asymétrique souvent prôné par les groupes ethniques minoritaires. Les dirigeants pakistanais ont depuis toujours défendu une idéologie nationale basée sur l'intégration des minorités et le refus des appartenances ethniques (12).

Les relations se sont vite envenimées, si bien que de nombreuses révoltes ont éclaté à la suite de l'indépendance du Pakistan. Des soulèvements ont lieu en 1948, 1958 et 1962 contre la dictature militaire. L'opposition culmina dans une guerre qui a ravagé la province entre 1973 et 1977, faisant près de 8600 morts, dont 5300 du côté de la guérilla baloutche (13). Après l'insurrection, le gouvernement pakistanais avait fait la promesse d'améliorer la situation socioéconomique au Baloutchistan.

Le gouvernement central n'a finalement jamais tenu sa promesse. Le paradoxe baloutche persiste toujours. D'une part, les Baloutches souffrent d'un retard économique considérable par rapport à la majorité panjabi. Selon un rapport officiel, 47% de la population du Baloutchistan vit sous le seuil de la pauvreté (14). D'autre part, le sous-sol de la province regorge d'une abondance de ressources naturelles, dont près de 20% des ressources minières du Pakistan (15). La région subvient à la demande nationale en gaz naturel, mais l'accès au gaz est souvent restreint par le pouvoir central (16).

Le sous-développement chronique du Baloutchistan, combiné à la répression des gouvernements successifs, ont alimenté le sentiment d'aliénation des Baloutches. Le mouvement nationaliste a repris la lutte armée durant le premier mandat du président Pervez Musharraf (2004-2007), qui a sévèrement réprimé les combattants, considérés comme des terroristes oeuvrant pour le démantèlement du Pakistan (17).

Dans la mire des puissances asiatiques

L'occupation soviétique en Afghanistan (1979-1989) a révélé aux Occidentaux l'importance stratégique de la région. La province du Baloutchistan possède un littoral de 1500 km et offre un accès privilégié au golfe d'Oman et au détroit d'Ormuz, qui relie le golfe Persique à la mer d'Arabie (18).

Pour le Pakistan, la façade maritime du Baloutchistan représente une zone économique exclusive de 180 000 km2 potentiellement riche en matières premières. C'est également par le détroit d'Ormuz que transitent chaque année plus de 40% des exportations mondiales de pétrole (19). La position géographique du Baloutchistan, qui s'étend au sud-est iranien, suscite également des convoitises pour l'Iran, qui souhaite étendre son contrôle du transport maritime au-delà du détroit d'Ormuz. La région pourrait bien devenir le centre des relations commerciales entre la république islamique et les pays asiatiques (20). La province du Baloutchistan sert également de voie de passage des oléoducs et gazoducs en provenance d'Asie centrale (21). L'évacuation des ressources énergétiques de la mer Caspienne constitue un enjeu important pour les économies du centre asiatique, qui cherchent à diversifier leurs voies de sortie (22).

La construction du port de Gwadar symbolise l'enjeu géostratégique du Baloutchistan. Financé à 85% par Pékin, il permettrait au Pakistan de se rapprocher du détroit d'Ormuz et de s'imposer face à l'Iran. Pour la Chine, le port constituerait une réponse idéale au « dilemme de Malacca », le détroit indonésien où transitent les deux tiers des importations pétrolières chinoises dans des zones maritimes dominées par l'armée américaine (23).

Au-delà des dynamiques internes, la situation dans la province pakistanaise pourrait bien avoir une incidence internationale tant sur le plan politique, économique que géostratégique. On comprend donc à quel point le Baloutchistan, situé à la croisée des intérêts des puissances asiatiques, ne saurait être ignoré plus longtemps par l'Occident.




Références:

(1) Shahâb VAHDATI. « Les Baloutches d'Iran et le Baloutchistan », La Revue de Téhéran, [En ligne], juin 2014, http://www.teheran.ir/spip.php?article1915 (Page consultée le 2 novembre 2014)

(2) Selig S. HARRISON, « Un nouvel enjeu international : le Baloutchistan ? », Politique étrangère, vol.45, n°4, 1980, p.894

(3) Djamileh ZIA. « La province du Sistân et Baloutchistân, un aperçu historique », La Revue de Téhéran, [En ligne], octobre 2009, http://www.teheran.ir/spip.php?article1058 (Page consultée le 2 novembre 2014)

(4) Shahâb VAHDATI, op. cit.

(5) Frédéric GRARE. « Baloutchistan : fin de partie ? », Hérodote, vol.4, n°139, 2010, p.104

(6) Loc. cit.

(7) Selig S. HARRISON, op. cit., p. 895.

(8) Ibid., p. 896.

(9) Frédéric GRARE, op. cit., p. 105.

(10) Central Intelligence Agency. « The World Factbook : Ethnic Groups », Central Intelligence Agency : The World Factbook, [En ligne], 20 juin 2014, https://www.cia.gov/library/publications/the-world... (Page consultée le 9 novembre 2014)

(11) Frédéric GRARE, op. cit., p. 103.

(12) Selig S. HARRISON, op. cit., p. 897.

(13) Agence Presse Associative. « L'insurrection baloutche », APA, [En ligne], 28 mai 2006, http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=1024 (Page consultée le 9 novembre 2014)

(14) Vincent EIFFLING. « Le Grand Baloutchistan : quelle valeur géostratégique ? », Diplomatie, [En ligne], mai-juin 2011, http://www.diplomatie-presse.com/?page_id=4073 (Page consultée le 2 novembre 2014)

(15) Julien NESSI. « Baloutchistan, une poudrière mal éteinte », Newropeans-Magazine, [En ligne], 13 octobre 2006, http://www.newropeans-magazine.org/content/view/47... (Page consultée le 2 novembre 2014)

(16) Vincent EIFFLING, op. cit.

(17) Frédéric GRARE, op. cit., p. 114.

(18) Selig S. HARRISON, op. cit., p. 891-892.

(19) Vincent EIFFLING, op. cit.

(20) Loc.cit.

(21) Julien NESSI, op. cit.

(22) Jean-Sylvestre MONTGRENIER. « À l'est de l'Iran, le Baloutchistan », Institut Thomas More, [En ligne], 11 mars 2013, http://www.institut-thomas-more.org/fr/actualite/a... (Page consultée le 2 novembre 2014)

(23) Loc. cit.

Dernière modification: 2014-11-17 12:43:50

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