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4 novembre 2014

L'ethnie oromo en Éthiopie : d'épicentre historique à groupe rebelle réprimé


Virginie Desmarais
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juin
2000
Acceptation d'une trêve mettant fin à la guerre entre l'Éthiopie et l'Érythrée

mai
1993
Proclamation de l'indépendance de l'Érythrée

avril
1988
Signature d'un accord de paix mettant fin à la guerre de l'Ogaden

octobre
1984
Diffusion d'un reportage troublant à la BBC sur la famine en Éthiopie

mai
1984
Annonce du boycott des Jeux olympiques de Los Angeles par l'Union soviétique

juin
1977
Début de la guerre entre la Somalie et l'Éthiopie

septembre
1974
Déposition de l'empereur éthiopien Haïlé Sélassié

mars
1964
Conclusion d'un cessez-le-feu mettant fin à un conflit entre la Somalie et l'Éthiopie

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

L'ethnie oromo est un des groupes ethniques en importance en Éthiopie, représentant à lui seul près de 34,4% de la population (1). Il peuple une région du pays, l'Oromia ou Oromie, qui est la plus peuplée avec environ le tiers de la population totale s'élevant à plus de 90 millions d'habitants (2). Cette région s'étend de l'est au sud-ouest du pays. En plus de leur poids démographique, les Oromo possèdent une importance historique particulière, vu leur rôle dans le développement du pays.

Récemment, le gouvernement éthiopien assiste à une recrudescence de groupes politiques nationalistes oromo. Ceux-ci font depuis peu l'objet de grave répression de la part du gouvernement, qui les perçoit comme un « groupe d'opposition (3)». Plusieurs Organisations non gouvernementales (ONG) dénoncent les violations des droits de l'homme qu'ils subissent.

Au centre du construit historique éthiopien

Le moment de l'apparition des premiers Oromo au pays est contesté : certains croient qu'ils surgissent au courant du 16e siècle, après « la guerre islamo-chrétienne dite de Gran (4) ». Originaire des « hautes terres du Balé et de l'Arsi actuels (...), à la périphérie de l'Éthiopie (5) », ce peuple traditionnellement nomade conquit rapidement environ le tiers de l'État actuel. Les Oromo proviennent du « grand peuple Couchitique (6) » et la plupart sont musulmans sunnites (7). Ils évoluent en fonction du système de classes « gadaa », dans lequel les hommes évoluent de classe en classe, selon leur âge. Peu d'auteurs comprennent les raisons de l'expansion des Oromo sur le territoire, mais, selon Alain Gascon, professeur de l'Institut français de géopolitique, les combats rituels marquant le passage dans la classe des jeunes guerriers y sont pour quelque chose : au lieu de quitter le territoire « conquis », ceux-ci restaient sur place et creusaient encore plus le terrain (8).

Souvent nommés péjorativement « Galla », les Oromo étaient considérés comme des « nomades aux mouvements imprévisibles (9) ». Malgré les vaines tentatives de la monarchie chrétienne de l'époque de les repousser, ces derniers étaient tellement tenaces qu'ils se sont vu accorder une certaine conception « providentialiste », que l'on associait à un « signe du châtiment divin (10) ». Les Oromo se sédentarisent rapidement et peuplent la région qui deviendra l'Oromie. Ayant l'habitude d'assimiler entièrement les peuples conquis, les Oromo adopteront toutefois la culture monarchique mise en place, conséquence de la fréquentation de ce pouvoir politique (11).

Ceux-ci se rapprochent du pouvoir politique dès la fin du XVIe siècle (12). Ils se sont si bien implantés dans la dynamique politique que « les origines oromo de certains hauts dignitaires de la cour apparaissent de façon évidente (13) ». Jusqu'en 1960, l'activité politique de ce groupe ethnique « [est] fonction des réseaux sociaux fondés sur des liens de camaraderie, la religion ou l'instruction (14) ». Leur représentation a entrainé des situations conflictuelles qui remontent jusqu'à Ménélik II (1889-1913), dues notamment à leur intégration forcée (15).

Une indépendance souhaitée...mais contestée

C'est durant la décennie 1970 que le mouvement nationaliste oromo se forme. La première revendication officielle des mouvements fut l'abandon du terme « galla » par le régime, « qui cherchait symboliquement à faire acte de reconnaissance de la diversité culturelle de l'Éthiopie (16) ». C'est lors de la montée au pouvoir du Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (FPDRE), en mai 1991, qu'apparaissent une série d'autres groupes politiques représentant les Oromo, tels que le Front de libération oromo (le FLO) et l'Organisation populaire démocratique oromo (l'OPDO) (17). Jugeant que le nouveau gouvernement éthiopien a gêné le déroulement des élections locales de juin 1992, le FLO se retire à la fin du mois de juin. Cela mène à la déportation temporaire de « 10 000 à 20 000 combattants et partisans civils du FLO dans des « camps de rééducation (18)»».

Leurs revendications sont nombreuses : elles passent d'une « certaine autonomie économique et culturelle (19) » à l'indépendance de leur groupe. La graduelle radicalisation du pouvoir politique éthiopien mène à la militarisation des groupes, d'où résultent des conflits armés entre les deux entités politiques. Selon le gouvernement éthiopien, les Oromo sont considérés comme un « groupe de rebelles (20) ». Les demandes du groupe ethnique sont sous haute surveillance par les instances gouvernementales, qui, selon Gérard Prunier, historien français, utilisent des moyens répressifs envers lui. Compte tenu de leur héritage historique, les Oromo sont prêts à prendre des moyens radicaux afin de se faire entendre (21). Provenant d'abord de l'élite intellectuelle, l'OPDO revendique l'appartenance oromo au sein du cadre étatique éthiopien, le gouvernement ayant permis une représentation institutionnelle aux différentes cultures présentes (22).

Un « groupe d'opposition » à réprimer

Le gouvernement éthiopien a toujours considéré le FLO comme un groupe rebelle menaçant le pouvoir politique. La répression gouvernementale débute durant les années 1990, quand le FLO lance une offensive contre les instances politiques éthiopiennes, jugeant que les droits oromo n'étaient pas respectés. C'est par la voie des armes que le FLO tente d'assoir sa souveraineté (23). De son côté, le gouvernement éthiopien accusait l'Érythrée d'armer le mouvement, les deux pays sortant tout juste d'un conflit frontalier (24).

Plus récemment, en 2009, le gouvernement a voté une loi « anti-terroriste » très vague qu'il utilise afin « d'écraser toute forme de contestation pacifique (25)» selon Human Rights Watch (HRW). Les contours flous de cette loi permettent au gouvernement d'arrêter toute personne se montrant un peu trop critique à son endroit, et autorise l'inculpation des opposants politiques et des journalistes plus critiques du régime.

La situation n'a toujours pas changé : plusieurs rapports d'ONG font encore état d'arrestations arbitraires, de cas de torture et de longues périodes de détention sans inculpation subies par des membres du groupe oromo, qui sont parfois accusés d'être liés au FLO, ou qui refusent de joindre les forces du pouvoir (26). En mai 2014, les forces de l'ordre éthiopiennes ont même tiré sur « des étudiants qui manifestaient pacifiquement (27) », selon le média Jeune Afrique.




Références:

(1) CIA, The World Factbook, 2014, https://www.cia.gov/library/publications/the-world... (2 novembre 2014)

(2) DAVISON, WILLIAM, Oromo nationalism on the rise in Ethiopia, 1e août 2014, http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/07/... ( 2 novembre 2014)

(3) AFP, Jeune Afrique, L'Éthiopie torture les Oromo, les accusant d'opposition au gouvernement, 28 octobre 2014, http://www.jeuneafrique.com/actu/20141028T093120Z2... (2 novembre 2014)

(4) FICQUET, Éloi, « La fabrique des origines Oromo », Annales d'Éthiopie, Volume 18, 2002, P. 55-71

(5) GASCON, Alain, Sur les hautes terres comme au ciel : identités et territoires en Éthiopie, France, Publications de la Sorbonne, 2006, p. 84.

(6) AFRICAN HISTORY, Les cosmogonies Somali et Oromo, 2014, http://africanhistory-histoireafricaine.com/blog/2... (3 novembre 2014)

(7) POLITIQUE AFRICAINE, 50 La Corne de l'Afrique, Karthala édition, 1991, p. 45

(8) AFRICAN HISTORY, op.cit.

(9) TOUBKIS, Dimitri, Afrique, Les Oromo à la conquête du trône du roi des rois (XVIe ? XVIIIe siècle), 2010, http://afriques.revues.org/470?lang=en#quotation, (3 novembre 2014)

(10) Loc. cit.

(11) UNESCO, Histoire générale de l'Afrique : V. l'Afrique du XVI au XVIIIe siècle, Éditions UNESCO, 1999, p. 784.

(12) FICQUET, Éloi, op. cit.

(13) Loc. cit.

(14) TOUBKIS, Dimitri, op. cit.

(15) Loc. cit.

(16) PRUNIER, Gérard, l'Éthiopie contemporaine, Karthala editions, 2007, p. 56.

(17) ZITELMANN, Thomas, « Violence, pouvoir symbolique et mode de représentation des Oromo », Africa confidential, vol. XXXIV, numéro 1, 1993, p.1. (18) Loc. cit.

(19) Loc. cit.

(20) Loc. cit.

(21) Loc. cit.

(22) OSMOND, Thomas, « Waaqeffannaa : une association religieuse d'Éthiopie entre nationalisme ethnique et idéologie afrocentriste », Politique africaine, volume 2, numéro 94, 2004, p. 166-180.

(23) BBC NEWS, Ethiopia says Oromo rebels crushed, 5 juillet 2002, http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/2095436.stm, (3 novembre 2014)

(24) Loc. cit.

(25) HRW, Éthiopie: Le gouvernement doit cesser de se server de la legislation antiterroriste pour étouffer la contestation pacifique, 21 novembre 2011, http://www.hrw.org/fr/news/2011/11/21/thiopie-le-g... (4 novembre 2014)

(26) AFP, op. cit.

(27) AFP, Jeune Afrique, Éthiopie: les forces de l'ordre ont tiré sur « une manifestation pacifique » (HRW), 6 mai 2014, http://www.jeuneafrique.com/actu/20140506T131808Z2... (4 novembre 2014)

Dernière modification: 2014-11-10 07:37:15

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