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23 septembre 2014

Élection présidentielle en Turquie : Erdogan gagne son pari


Étienne Olivier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juin
2018
Réélection de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la Turquie

avril
2017
Tenue d’un référendum constitutionnel en Turquie

juillet
2016
Échec d'une tentative de coup d'État en Turquie

juin
2015
Tenue d'élections législatives en Turquie

mai
2013
Mouvement de contestation populaire en Turquie

juin
2011
Réélection en Turquie du Parti justice et développement de Recep Tayyip Erdogan

juillet
2007
Élection en Turquie du Parti justice et développement de Recep Tayyip Erdogan

août
1999
Tremblement de terre en Turquie

juin
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Accession de Necmettin Erbakan au poste de premier ministre de la Turquie

novembre
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Tenue d'élections législatives en Turquie

septembre
1980
Renversement du gouvernement de Süleyman Demirel en Turquie

août
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1974
Fin du régime des colonels en Grèce

juillet
1974
Intervention turque à Chypre

octobre
1973
Retour de la démocratie et élections législatives en Turquie

avril
1971
Imposition de l'état de siège en Turquie par le gouvernement de Cevdet Sunay

mars
1964
Arrivée des forces des Nations unies à Chypre

septembre
1961
Début des travaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques

juillet
1960
Proclamation de l'indépendance de Chypre

Recep Tayyip Erdoğan est devenu, le 10 août 2014, le premier président de la Turquie élu au suffrage universel direct. Premier ministre depuis 2003, Erdoğan entend conserver sa mainmise sur le pouvoir à travers ses nouvelles fonctions. Louangée par les uns, condamnée par les autres, l'élection d'Erdoğan représente-t-elle le début d'une nouvelle ère politique en Turquie?

Vers un régime présidentiel?

Le scrutin présidentiel de 2014 représente une évolution importante pour le système politique turc. Jusqu'à aujourd'hui, le président était élu par les membres du Parlement et non par le peuple (1). Son rôle demeure toutefois essentiellement limité en vertu de la Constitution turque. Par exemple, le chef d'État préside et convoque le conseil des ministres lorsque jugé nécessaire. Il possède également un droit de veto sur la législation, mais il ne peut pas proposer de lois ni être membre d'un parti politique ou député (2). De plus, le président n'a pas le pouvoir de dissoudre le Parlement, et chacune de ses décisions doit être contresignée par le premier ministre et un ministre concerné pour devenir exécutoire (3).

Les origines de ce changement structurel remontent à 2007. Le Parti de la justice et du développement (AKP), parti islamo-conservateur fondé et dirigé par Erdoğan, est alors reporté au pouvoir après sa victoire aux élections législatives. Le gouvernement de l'AKP avait proposé un amendement constitutionnel instaurant une présidence élue au suffrage universel direct. L'amendement a par la suite été adopté lors d'un référendum national (4). En 2010, une autre réforme constitutionnelle a été approuvée par référendum. Elle visait notamment à réduire les pouvoirs de l'armée sur l'appareil d'État (5).

Le but de ces réformes était de consolider davantage le pouvoir exécutif entre les mains du président (6). Limité à trois mandats comme premier ministre selon les statuts de son parti et désireux de fonder une deuxième République (7), Erdoğan a décidé de briguer la présidence pour continuer à gouverner comme il le faisait lorsqu'il était chef du gouvernement (8).

Un scrutin gagné d'avance

Donné favori dès le début de la campagne, le premier ministre sortant a remporté l'élection dès le premier tour avec 51,79% des suffrages. Son principal adversaire, l'intellectuel Ekmeleddin İhsanoğlu, a quant à lui obtenu 38,5% des voix (9). Ancien secrétaire général de l'Organisation de coopération islamique, İhsanoğlu est un diplomate de carrière qui s'est présenté comme un futur président arbitre, veillant simplement à l'équilibre institutionnel (10). Son absence d'expérience en politique active, de même que son manque d'agressivité constituaient de lourds désavantages face à la « machine » Erdoğan, un habitué des campagnes électorales (11).

Le candidat de la minorité kurde, Selahattin Demirtaş, a pour sa part remporté 9,8% du vote populaire, un résultat très encourageant considérant les performances habituelles des formations kurdes à l'échelle nationale (5-6%) (12). Il est d'ailleurs considéré par de nombreux spécialistes comme la grande révélation de cette campagne (13).

Le taux de participation pour la présidentielle a atteint 74,12%. Il s'agit d'une baisse substantielle considérant le taux aux législatives qui dépasse la barre des 80%. Lors des élections municipales de mars 2014, le taux de participation était de l'ordre de 89% (14). Selon le politologue Jean Marcou, professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble, cette désaffection de l'électorat s'explique par la perception selon laquelle « l'issue du scrutin semblait jouée d'avance (15) » étant donné l'avantage d'Erdoğan, tant sur le plan politique que médiatique.

L'un des principaux enjeux abordés durant la campagne fut la présidentialisation du régime politique turc. Il s'agit présentement d'un régime parlementaire traditionnel dans lequel le premier ministre exerce le pouvoir exécutif, le chef d'État étant généralement confiné à un rôle protocolaire. Erdoğan juge cette idée dépassée et a maintes fois martelé pendant la campagne : « Le poste de président n'est pas un poste fait pour se reposer [...] Le peuple veut voir un président qui s'active et qui transpire (16) ». C'est ainsi qu'Erdoğan s'est engagé à transformer le régime parlementaire actuel en un régime présidentiel fort.

Une telle réforme constitutionnelle nécessite cependant l'appui des deux tiers des députés du Parlement, soit 367 sièges sur 550 (17). Or, cette majorité n'est toujours pas atteinte par l'AKP, le parti ayant actuellement 313 sièges (18).

Comme le souligne le politologue Nicolas Monceau de l'Université de Bordeaux, l'enjeu primordial pour le nouveau président sera sans conteste les élections législatives de 2015, dont l'issue sera déterminante pour la suite des choses (19). Si la majorité parlementaire n'est pas acquise par l'AKP, le rêve d'une « nouvelle Turquie » pourrait ne jamais se réaliser et Erdoğan serait alors confiné à un rôle politique secondaire pour le reste de son mandat.

L'élection vue par l'Ouest

La victoire d'Erdoğan lors de la présidentielle inquiète de nombreux médias occidentaux. Dans sa page éditoriale, le New York Times déplore les dérives autoritaires de l'ancien premier ministre (20). Le journal américain dénonce la répression orchestrée contre les journalistes et la corruption gangrénant l'appareil d'État. En voulant s'accaparer tous les pouvoirs, Erdoğan menace l'équilibre démocratique et risque de plonger la Turquie dans un chaos politique. Cela risque d'alimenter l'incertitude auprès des alliés de la Turquie qui souhaitent la voir jouer un rôle de premier plan dans la stabilisation du Moyen-Orient.

De son côté, le journal Le Monde craint que la « "nouvelle République turque"un se dote de l'héritage autoritaire de la République kémaliste moins la laïcité (21) ». Le quotidien français redoute les ambitions du nouveau président qui « risqu[ent] d'entraîner le pays dans [...] la personnification du pouvoir et le capitalisme primitif de copinage (22) ».

Finalement, le journal britannique The Guardian pointe du doigt Erdoğan en comparant son plan politique à celui du président russe Vladimir Poutine. Tout comme Poutine, Erdoğan prévoit gagner la majorité parlementaire aux prochaines élections. Ce faisant, il pourra amender la Constitution en renforçant le rôle du président et en restreignant les pouvoirs du premier ministre. Le journal estime que le président élu est en train de s'aliéner la moitié de la population par ses méthodes autocratiques (23). Les élections de 2015 constitueront à cet égard un test déterminant pour celui qui se présente comme le fondateur de la nouvelle Turquie.




Références:

(1) GENCE, Christelle. « Turquie : l'élection d'Erdogan à la présidence "consacre un nouvel État AKP" », Saphir News, [En ligne], 14 août 2014, http://www.saphirnews.com/Turquie-l-election-d-Erd... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(2) GILLIG, Sophie. « Que va faire Erdoğan, nouveau président de la Turquie? », Le Monde, [En ligne], 12 août 2014, http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/08/12/tu... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(3) TATOYAN, Sevag. « Turquie : ce que l'élection d'Erdoğan pourrait changer dans le système », L'Express, [En ligne], 8 août 2014, http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/turq... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(4) Christelle GENCE, op.cit.

(5) Sevag TATOYAN, op.cit.

(6) Loc.cit.

(7) GÖLE, Nilüfer. « Les ambivalences de la "nouvelle Turquie" », Le Monde, [En ligne], 12 août 2014, http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/08/11/le... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(8) Sevag TATOYAN, op.cit.

(9) AFP. « Erdoğan amorce sa délicate transition vers la présidence », Le Devoir, [En ligne], 12 août 2014, http://www.ledevoir.com/international/actualites-i... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(10) TISTOUNET, Thomas et Alexandra ZEVALLOS-ORTIZ. « Les enjeux des élections présidentielles en Turquie », Aujourd'hui la Turquie, [En ligne], 8 août 2014, http://aujourdhuilaturquie.com/fr/les-enjeux-elect... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(11) Christelle GENCE, op.cit.

(12) Loc.cit.

(13) Thomas TISTOUNET et Alexandra ZEVALLOS-ORTIZ, op.cit.

(14) AFP, op.cit.

(15) Christelle GENCE, op.cit.

(16) Sevag TATOYAN, op.cit.

(17) MONCEAU, Nicolas. « Présidentielle turque : trois enseignements et scénarios pour l'avenir », Libération, [En ligne], 20 août 2014, http://www.liberation.fr/monde/2014/08/20/presiden... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(18) Sophie GILLIG, op.cit.

(19) Nicolas MONCEAU, op.cit.

(20) THE EDITORIAL BOARD. « New Threats to Democracy in Turkey: Will Recep Tayyip Erdogan Expand His Presidential Powers? », New York Times, [En ligne], 18 août 2014, http://www.nytimes.com/2014/08/19/opinion/will-rec... (Page consultée le 19 septembre 2014)

(21) Nilüfer GÖLE, op.cit.

(22) Loc.cit.

(23) EDITORIAL. « The Guardian view on Recep Tayyip Erdogan: presidential overreach », The Guardian, [En ligne], 17 août 2014, http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/aug/... (Page consultée le 19 septembre 2014)

Dernière modification: 2014-09-29 08:48:50

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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