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24 février 2015

35 ans de présidence de Theodoro Obiang : croissance économique et démocratie de façade pour la Guinée équatoriale


Yoan Lebel Gaudreault
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

août
1979
Renversement de Francisco Macias Nguema en Guinée équatoriale

Décriée par l'Organisation non gouvernementale (ONG) « Freedom House » comme ayant l'un des neuf régimes les plus répressifs au monde (1), la Guinée équatoriale est également le pays d'Afrique subsaharienne dont le chef d'État détient le record actuel de longévité (2). En poste depuis 1979, Theodoro Obiang Nguema Mbasogo s'est maintenu au pouvoir en remportant à trois reprises l'élection présidentielle et toujours par une forte majorité de plus de 95% (3). Pourtant, le personnage, à l'instar de son pays, reste méconnu.

Un passé violent

Après des études militaires en Espagne sous le régime de Francisco Franco (4), Obiang Nguema intègre le sanguinaire régime dictatorial de son oncle Francisco Macias, en tant que gouverneur militaire de l'ile de Bioko (5). Il fut également responsable de la prison de Black Beach où, encore aujourd'hui, de nombreux prisonniers politiques sont régulièrement torturés et maintenus dans des conditions inhumaines; pratiques qui auraient d'ailleurs été instaurées sous sa gouverne (6).

Obiang Nguema participa ainsi aux massacres perpétrés par le régime de Macias qui furent à l'origine de l'émigration massive de ressortissants équato-guinéens vers les pays voisins (7); un dur coup pour une économie moribonde qui semblait n'aller nulle part à cette époque (8). En 1979, Obiang Nguema orchestra un coup d'État afin de chasser son oncle du pouvoir et prendre les commandes du pays (9).

Le « boom pétrolier »

Les premières années d'Obiang Nguema à la présidence furent plus difficiles, si bien que la Guinée équatoriale était dépendante de l'aide financière internationale, notamment du Maroc (10). Toutefois, à la fin des années 1990, l'exploitation de pétrole « offshore » par des entreprises américaines s'avére rentable pour le gouvernement Obiang Nguema qui entreprend, dès lors, un vaste chantier d'infrastructures afin de moderniser Malabo, la capitale insulaire du pays (11). Ce qui fait qu'à partir de ce moment, la Guinée équatoriale devient attirante pour les capitaux étrangers, mais également pour la main-d'oeuvre spécialisée venant de Chine, de France ainsi que des pays limitrophes, afin de répondre à la demande engendrée par le grand plan d'infrastructures (12).

Ce petit pays de 757 000 habitants est non seulement devenu le troisième plus grand producteur de pétrole d'Afrique, mais également l'un des principaux fournisseurs des États-Unis (13). Par ailleurs, les liens qu'entretiennent les Américains avec le régime d'Obiang Nguema sont sérieux et les échanges vont au-delà du secteur pétrolier. En effet, c'est l'entreprise privée de l'ancien secrétaire de la Défense américaine Donald Rumsfeld, la Military Professional Resources Inc. (MPRI), qui s'occupe de la sécurité maritime de la Guinée équatoriale et des installations des entreprises américaines (14). La MPRI garantit non seulement la sécurité maritime du pays, mais s'occupe également de la formation du personnel militaire équato-guinéen (15). Cette alliance avec le géant américain est donc vitale d'un point de vue économique, mais également sécuritaire pour le gouvernement Obiang Nguema.

Démocratie de façade et corruption

À première vue, le bilan d'Obiang Nguema parait bien. Le PIB par habitant est passé de 1191 $US en 1995 à près de 22 404 $US en 2013 (16), soit un résultat similaire à celui de la République tchèque (17). Ce qui s'explique par le fait que le taux de croissance du PIB s'est maintenu à un niveau élevé, nettement supérieur à 10%, pendant les dix premières années du XXIe siècle (18).

Mais cette richesse créée par l'effervescence du secteur pétrolier ne semble pas profiter à tous, puisque 77% de la population vivait sous le seuil de pauvreté en 2011 et que le taux de mortalité infantile n'a cessé d'augmenter depuis la fin des années 1990 (19). Cela s'expliquerait par l'instauration d'un important réseau de corruption établi par le président Obiang et son entourage, selon « Transparency International » (20). Ce réseau est manifeste et ne semble pas gêner les représentants de l'État. Par exemple, le ministre de l'Agriculture et des Forêts, le fils d'Obiang Nguema, est également propriétaire d'une entreprise forestière (21).

Dans un pays où les contrats d'infrastructures sont attribués oralement par le président lui-même (22), il va de soi que le niveau d'ouverture démocratique est faible. Ce n'est que tout récemment, soit depuis 2008, que fut élu Placido Mico, premier député de l'opposition (23). Avant cela, des élections étaient tenues sans opposition, faisant en sorte que le président Obiang Nguema remportait la présidentielle par une écrasante majorité de 99,9% (24). Le régime d'Obiang Nguema est également accusé par de nombreuses ONG de détenir et de torturer des opposants politiques (25). L'ambassade américaine, avec qui le régime équato-guinéen entretient des liens étroits, a également corroboré les faits concernant l'emploi de torture par des représentants de l'ordre (26).

Au fil de ses années à la tête du pays, Obiang Nguema a construit une véritable « entreprise familiale » (27). Un de ses neveux siège au ministère du Trésor (28), son fils cadet est ministre des Mines et de l'Énergie et le frère aîné de celui-ci, Teodorin, a été nommé à titre de vice-président de la défense et de la sécurité afin d'obtenir l'immunité diplomatique et fuir les accusations de corruption qui pèsent contre lui en France (29). Cette nomination témoigne également de la volonté de l'actuel président d'assurer la succession à son fils Teodorin. La modification récente de la Constitution indique que le vice-président deviendra le successeur légitime au titre du président, advenant le départ de celui-ci (30).

Après 35 années au pouvoir, le président Obiang Nguema ne semble pas vouloir s'écarter du pouvoir de sitôt. Mais peu importe s'il brigue un autre mandat ou si son fils le remplacera, l'avenir de la gouvernance de la Guinée équatoriale ne s'annonce pas de tout repos pour « l'entreprise familiale », avec la chute des prix du pétrole qui a tout récemment plongé le pays dans une période de récession (31).




Références:

(1) NOSSITER, Adam. « An iron grip in Africa, With ties to the U.S », The New York Times, 31 mai 2011, [En ligne], http://www.nytimes.com/2011/05/31/world/africa/31g... (page consultée le 19 février 2015).

(2) CHÂTELOT, Christophe. « La Guinée équatoriale se veut le « Koweït » african », Le Monde, 6 août 2011, [En ligne], http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/08/06/l... (page consultée le 19 février 2015).

(3) FOUDA EFFA, Mireille. « Guinée équatoriale : Obiang réélu avec 95,1% des voix », Camourounactu, 1er décembre 2009, [En ligne], http://www.camerounactu.net/fr/international/afriq... (page consultée le 23 février 2015).

(4) NOSSITER, Adam, op. cit.

(5) GARDNER, Adam. « The Pariah President : Theodoro Obiang is a brutal dictator responsible for thousnads of deaths. So why is he treated like an elder statesman on the world stage? », The Ottawa Citizen, 6 novembre 2005, [En ligne], http://web.archive.org/web/20080612161320/http://w... (page consultée le 19 février 2015).

(6) NAU, Jean-Clément. « Teodoro Obiang, le demi-dieu de Guinée équatoriale », Slate Afrique, 22 octobre 2012, [En ligne], http://www.slateafrique.com/98079/dictature-teodor... (page consultée le 19 février 2015).

(7) GARDNER, Adam, op. cit.

(8) Ibid.

(9) Ibid.

(10) CHÂTELOT, Christophe, op. cit.

(11) GUILBERT, Nathalie. « Quand la marine française traque les pirates », Le Monde, 19 juin 2013, [En ligne], http://www.lemonde.fr/international/article/2013/0... (page consultée le 19 février 2015).

(12) CHÂTELOT, Christophe, op. cit.

(13) Ibid.

(14) NOSSITER, Adam, op. cit.

(15) Ibid.

(16) BANQUE MONDIALE. « PIB par habitant, ($ PPA internationaux courants) », 2015, [En ligne], http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GD... (page consultée le 23 février 2015).

(17) Ibid.

(18) BANQUE MONDIALE. « Croissance du PIB (% annuel) », 2015, [En ligne], http://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GD... (page consultée le 23 février 2015).

(19) NOSSITER, Adam, op. cit.

(20) LEPIDI, Pierre. « CAN : Retour à Malabo », Le Monde, 29 janvier 2015, [En ligne], http://www.lemonde.fr/football/article/2015/01/29/... (page consultée le 23 février 2015).

(21) CHÂTELOT, Christophe, op. cit.

(22) Ibid.

(23) Ibid.

(24) FOUDA EFFA, Mireille, op. cit.

(25) NOSSITER, Adam, op. cit.

(26) Ibid.

(27) COURRIER INTERNATIONAL. « Teodorin Obiang, le fils gâté qui siphonne son pays », 12 avril 2012, [En ligne], http://www.courrierinternational.com/article/2012/... (page consultée le 23 février 2015).

(28) Ibid.

(29) VAN VALEN, Marshall. « Snakes & Leaders : Africa's political sucession », Africa Report, 2013, [En ligne], http://www.theafricareport.com/North-Africa/snakes... (page consultée le 19 février 2015).

(30) COURRIER INTERNATIONAL, op. cit.

(31) GROUPE DE LA BANQUE AFRICAINE DE DÉVELOPPEMENT. « Perspective économique en Guinée équatoriale », 2015, [En ligne], http://www.afdb.org/fr/countries/central-africa/eq... (page consultée le 23 février 2015).

Dernière modification: 2015-03-02 07:57:38

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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