Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

12 décembre 2018

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12 March 2006

Haïti et le mirage démocratique


Marie-Josée Clavet
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

September
2017
Ouragans sur les Caraïbes

November
2016
Élection de Jovenel Moïse à la présidence d’Haïti

September
2016
Apparition de l'ouragan Matthew

March
2011
Élection de Michel Martelly à la présidence d'Haïti

January
2010
Tremblement de terre dévastateur en Haïti

February
2004
Démission du président haïtien Jean-Bertrand Aristide

November
2000
Élection de Jean-Bertrand Aristide à la présidence de Haïti

September
1991
Renversement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide

June
1988
Renversement du président haïtien Leslie Manigat

February
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

February
1986
Départ du président haïtien Jean-Claude Duvalier

April
1971
Décès du président haïtien François Duvalier

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

September
1957
Accession de François Duvalier à la présidence de Haïti

May
1950
Démission du président Dumarsais Estimé en Haïti

March
1948
Création de l'Organisation des États américains

September
1947
Signature du Traité interaméricain d'assistance réciproque à Rio de Janeiro

L'élection du 7 février 2006 était d'une grande importance pour la population haïtienne : elle donnait, à nouveau, la possibilité à la population de se prononcer afin d'élire un nouveau président, et ce après deux ans de mise sous tutelle par la communauté internationale (1). Les résultats ont été dévoilés le 16 février, soit après dix jours de manifestations et d'irrégularités, proclamant René Préval président d'Haïti, sous la bannière de la plate-forme L'Espoir (2).

L'élection de Préval à la présidence, marquée entres autres par une participation massive de la population, a fait naître de nouveaux espoirs quant à la création d'un État haïtien démocratique. Mais après vingt ans de tentatives, suite à la chute de la dictature des Duvalier en 1986, est- ce possible que cette nouvelle élection puisse enfin permettre au peuple haïtien de jouir d'une démocratie durable, ou demeure-t-elle le reflet d'une simple illusion empreinte d'espoir? (3).

Si l'on considère l'instabilité politique en Haïti, il est peu impensable que ce pays devienne si rapidement, dans le temps d'une seule élection, un État démocratique. Plusieurs faits permettent de douter d'une telle réussite à court terme : la nature quelque peu douteuse des résultats électoraux du 7 février, l'élection de René Préval à la présidence, qui est l'ancien bras droit de l'ex- président Jean-Bertrand Aristide (4); et, finalement, les problèmes économiques et sociaux importants qui nécessitent un accroissement de l'aide internationale pour le rétablissement de l'ordre (5).

Le déroulement des élections de 2006

Généralement, les élections du 7 février 2006 se sont déroulées dans l'ordre et avec une très forte participation. Mais elles ont quand même été marquées par des irrégularités importantes. Les résultats sont donc tout à fait contestables. Malgré le résultat final de 51,1% portant René Préval au pouvoir, celui- ci aurait normalement obtenu 48,76% des voix, forçant un deuxième tour. En effet, afin d'éviter un second tour qui risquerait de plonger Haïti dans le chaos, le conseil électoral a modifié les calculs des votes blancs, en retirant 85 000 de ceux-ci et en les répartissant entre les candidats, et ce afin de donner une majorité de 50% plus un à Préval. Ce résultat a été causé en partie par les cinq jours de manifestations des partisans de Préval devant l'hôtel Montana (6).

On peut donc questionner la légitimité du pouvoir qu'a obtenu Préval, car la seule modification des résultats électoraux peut être perçue comme un geste anti- démocratique. Bref, voilà un mauvais « nouveau départ » pour l'instauration d'une véritable démocratie en Haïti (7).

La candidature de Préval

Certains diront que Préval a été le seul Président élu dans les dernières décennies à avoir mené son mandat à terme, soit entre 1996 et 2001, et qu'il peut ainsi offrir un gage de stabilité (8). Mais il ne faut surtout pas oublier que, malgré ce fait, Préval a, pendant ce mandat, fait des réformes profitant avant tout à l'oligarchie métisse, lui permettant de contrôler l'économie du pays, et ce sans porter une quelconque amélioration à l'économie et à la situation sociale de la population haïtienne. Il y a aussi eu, lors de son mandat, des problèmes avec l'opposition, laissant le gouvernement en crise sans Premier ministre en 1997 (9).

D'ailleurs, le seul fait qu'il soit réélu ne semble pas être porteur de grands changements; ceux qui ont grandement soutenu et élu le nouveau président sont en grande partie les supporters d'Aristide. Celui- ci avait été élu en 2000 lors d'élections contestées, avait instauré un pouvoir autoritaire et s'était enlisé dans des pratiques mafieuses, qui avait eu pour conséquence la recrudescence de la violence dans les bidonvilles (10).

Cela laisse planer un autre doute : est-ce que Préval est réellement dissociable d'Aristide, sachant qu'il a affirmé le 22 février 2006 qu'il permettrait probablement le retour de ce dernier, en exil, sur l'île d'Haïti? Et ce, en prétextant que, de par la Constitution, tout citoyen a le droit de rentrer au pays sans visa (11)?

Et la communauté internationale?

Advenant que René Préval ait une intention réelle de restaurer un vrai système démocratique sur l'île d'Haïti, cela ne pourra se faire sans l'aide de la communauté internationale. Pourtant, Haïti bénéficie grandement de l'aide internationale, avec sur son territoire la présence de près de 9000 casques bleus et une aide financière de plus de 2,6 milliards de dollars depuis 1994. Ces ressources auraient été largement gaspillées, du à la lenteur des procédures et à un nombre trop élevé de missions d'experts et de rapports redondants, ayant pour effet de laisser la population dans la même misère et les infrastructures en ruines (12).

Cela signifie donc qu'il y a un problème de fond à régler, et que l'ampleur du problème auquel le nouveau gouvernement est confronté dépasse largement le besoin de ressources; il nécessite des réformes dans la façon dont l'aide est déployée.

Finalement, Haïti ne risque pas de devenir un État stable et démocratique rapidement. Selon Transparency International, Haïti se classe dans les cinq pays les plus corrompus selon l'Indice de perception de la corruption de 2005, sur un total de 158 pays (13). Pour un espoir qui ne tienne pas de l'illusion pure, le peuple et les élites haïtiennes devront faire les efforts nécessaires afin de sécuriser le pays. Outre cela, le nouveau président, René Préval, et l'opposition, devront faire la preuve qu'il peuvent respecter les institutions et les valeurs démocratiques. Rien n'est encore gagné, ni perdu, pour le peuple Haïtien.




Références:

(1) CASTERAN, Christian, « Haïti : la démocratie à l'arraché. » Le Nouvel Observateur, no. 2155, Jeudi 23 février 2006, p. 52,53.

(2) COURRIER INTERNATIONAL, « Haïti : cuisine postélectorale à Port- au Prince. » Courrier international, No. 799, Section Amériques, jeudi 23 février 2006, p. 22.

(3) CAROIT, Jean- Michel, « Haïti : rude transition démocratique. » Le Monde, Section Analyses, Vendredi 24 février 2006, p.2.

(4) CAROIT, Jean- Michel, « Le futur chef de l'Etat a longtemps été le « frère jumeau » de l'ancien président Aristide. » Le Monde, Section International, Samedi 18 février 2006, p.6.

(5) CAROIT, Jean- Michel, « La difficulté de reconstruire Haïti, ruiné par les crises depuis vingt ans. » Le Monde, Section Économie, mardi 7 mars 2006, p. MDE3.

(6) OBERLE, Thierry, « Un nouveau président sous pression en Haïti. » Le Figaro, No. 19142, Section International, vendredi 17 février 2006.

(7) HAÏTI INFO, « The Haïtian presidential election. » http://www.haiti-info.com/article.php3?id_article=4323, 4 mars 2006, Consultation le 10 mars 2006.

(8) CASTERAN, Christian, « Haïti : la démocratie à l'arraché. » p.52- 53.

(9) SOCIÉTÉ RADIO- CANADA, « Haïti : entre dictature et pauvreté. » http://www.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/hait... janvier 2006, Consultation le 8 mars 2006.

(10) CAROIT, Jean- Michel, « Haïti : rude transition démocratique. » p.2.

(11) AP, «Aristide peut rentrer. » La Tribune, Section Monde, jeudi 23 février 2006, p.14.

(12) CAROIT, Jean- Michel, « La difficulté de reconstruire Haïti, [?] », p. MDE3

(13) TRANSPARENCY INTERNATIONAL, « Indices de perceptions de la corruption 2005. » http://www.transparency.org/policy_and_research/su... Page consultée le 8 mars 2006.

Dernière modification: 2007-05-02 07:13:22

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