Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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27 January 2015

Une route sinueuse pour l'actuel président du Nicaragua, Daniel Ortega


Maxime Joyal-Lambert
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

February
1990
Élection de Violeta Chamorro à la présidence du Nicaragua

November
1987
Publication du rapport d'une Commission d'enquête sur l'affaire Iran-Contra

February
1987
Dévoilement du plan Arias pour la paix en Amérique centrale

November
1984
Élection de Daniel Ortega à la présidence du Nicaragua

January
1981
Création des Contras au Nicaragua

July
1979
Démission du président du Nicaragua, Anastasio Somoza Debayle

August
1978
Assaut des rebelles sandinistes sur l'Assemblée nationale au Nicaragua

January
1978
Assassinat de l'homme politique nicaraguayen Pedro Chamorro

December
1974
Émergence du Front sandiniste de libération nationale au Nicaragua

December
1972
Tremblement de terre dévastateur au Nicaragua

July
1969
Déclenchement d'un conflit entre le Salvador et le Honduras

December
1960
Création d'un Marché commun de l'Amérique centrale

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

September
1956
Assassinat du président du Nicaragua, Anastasio Somoza

March
1948
Création de l'Organisation des États américains

Quarante mille morts et plus de 100 000 blessés : voilà qui résume la situation difficile dans laquelle le Nicaragua fut plongé au coeur de sa guerre civile, de 1978 à 1987. Bien que plusieurs groupes de la société civile aient joué un rôle dans cette guerre, les Sandinistes furent ceux qui menèrent le combat afin de renverser le dictateur Anastasio Somoza Debayle. De ce groupe, Daniel Ortega, l'actuel président du Nicaragua, émergea comme l'homme fort du mouvement (1).

Une transition agitée

Depuis 1937, et presque sans interruption, la famille Somoza dirigeait le Nicaragua avec une main de fer. Cette dictature fut mise à rude épreuve par le mouvement mondial de libération nationale de l'après-guerre. Dès 1961, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) voit le jour. Son but était clair : renverser la famille Somoza et instaurer un État socialiste (2). Cependant, la répression est violente et le groupe se scinde en plusieurs factions. Daniel Ortega devient alors chef d'une d'entre elles, la « prolétarienne », et commence à prendre de plus en plus de crédibilité dans l'entourage sandiniste (3).

Ce n'est toutefois qu'en 1974 que le groupe révolutionnaire peut espérer une avancée majeure : l'élection remportée par Somoza Debayle est déclarée publiquement frauduleuse (4). Devenant de plus en plus accepté, le mouvement y va alors d'un coup d'éclat en prenant en otage des dignitaires. Quatre ans plus tard, en 1978, il récidive avec la prise du palais national. Somoza est contraint aux négociations avec le FSLN et n'a d'autre choix que de répondre positivement aux revendications du groupe (5).

Toutefois, c'est l'assassinat du directeur du journal La Prensa, Pedro Joaquìn Chamorro, également instigateur d'un groupe de pression ouvertement contre le régime Somoza, qui mena le pays vers la guerre civile. Après plus d'un an de combat, le régime s'effondre en juillet 1979 (6).

Pendant les cinq années suivantes, le pays est dirigé par une junte de gouvernement de reconstruction nationale. Ortega, nommé coordonnateur en 1981, s'impose comme la figure dominante. Cependant, sa route vers l'accession au pouvoir en 1984 est grandement entravée par les contras, mouvement contre-révolutionnaire (7). C'est donc dans un contexte de guerre civile qu'il prend démocratiquement le pouvoir, alors que les contras tentent de l'en empêcher.

Une politique étrangère idéologique

Les années 80 ont été éprouvantes pour le Nicaragua du point de vue social, mais il ne faut pas oublier le contexte mondial. Ortega ne pouvait se soustraire à la guerre froide, guerre idéologique entre les deux grandes puissances, les États-Unis et l'Union Soviétique (URSS). Pendant qu'il combattait les forces contre-révolutionnaires sur son territoire, le président du Nicaragua (1985-1990) devait choisir son camp.

Pour Ortega, le choix semblait évident. Ouvertement socialiste révolutionnaire, il ne cadre pas avec le type de chef d'État que les États-Unis veulent appuyer. D'ailleurs, ces derniers financent les contras et imposent un embargo économique au Nicaragua en déclarant illégitime l'élection d'Ortega (8). Managua se tourne donc vers un allié plus naturel, l'URSS, ainsi que d'autres pays satellites comme Cuba et le Venezuela.

Cependant, en déclarant que le Nicaragua suivrait son chemin quoi qu'il arrive, Ortega fait un pied de nez aux États-Unis et s'inscrit de facto dans le bloc de l'Est (9). Ces paroles hostiles ne firent qu'augmenter l'aide apportée aux contre-révolutionnaires par Washington. L'appel à l'aide à l'URSS pour améliorer la défense nationale du Nicaragua devint inévitable et renforça la tendance qu'avait Ortega à se tourner vers ses alliés socialistes (10).

Finalement, le plus gros projet d'Ortega fut de mettre un terme à la montée des contre-révolutionnaires qui ratissaient large en Amérique centrale. Avec une guerre impliquant six États (Nicaragua, Guatemala, Honduras, Costa Rica, El Salavador et Panama), la stabilité sociale et économique de la région est mise à mal. Au terme de longues négociations, on arrive à une entente de paix avec les Accords Esquipulas II en 1987 (11).

L'apport de l'URSS est non négligeable puisqu'il permit de contrebalancer le financement américain. Bref, dans cette période de tourmente, Ortega a suivi une ligne idéologique pour sa politique étrangère et a tenté de mettre un terme aux différents conflits l'impliquant.

Un second mandat plus pragmatique

Après 17 ans d'absence du pouvoir et une succession de gouvernements idéologiquement près des États-Unis au Nicaragua, Daniel Ortega a dû grandement modifier son approche dans sa politique étrangère. Dès 2007, l'année de sa réélection, il déclara vouloir se rapprocher des États-Unis. Cependant, dès son inauguration, il mit de l'avant son alliance avec le président vénézuélien, Hugo Chavez, grand critique de l'hégémonie américaine. De plus, il tenta un rapprochement avec l'Iran, la Libye, et Taiwan (12).

Certains analystes mentionnent qu'Ortega tente toujours de tenir tête aux Américains avec des politiques anti-impérialistes comme lors de son premier mandat. En réalité, si Managua ne se rapproche pas des États-Unis et évite la Chine, il semblerait qu'il s'agisse d'une question financière plutôt qu'idéologique. Avec une aide de 385 millions de dollars US venant du Venezuela chaque année, le Nicaragua reçoit plus d'aide de cet allié que de tous les pays occidentaux combinés (13).

De plus, ce pragmatisme se démontre par les différentes ententes économiques du Nicaragua. En adhérant à l'Alliance bolivarienne (ALBA), il s'assure du maintien de ses assises économiques avec l'Amérique du Sud et continue de bénéficier du pétrole vénézuélien (14). Du même souffle, il négocie avec le Fonds monétaire international et accepte de faire partie du traité de libre commerce avec l'Amérique du Nord (CAFTA) (15).

En gardant un pied dans chaque camp, il démontre un changement de cap majeur par rapport à son premier mandat. Ortega tente de s'imposer au monde comme un leader pragmatique qui accepte de jouer le jeu économique: il ne veut plus être dépendant d'une superpuissance (16). D'ailleurs, son socialisme révolutionnaire se transforme vers un libéralisme prudent afin de permettre une croissance économique acceptable. L'idéologie sandiniste laisse graduellement place à un certain pragmatisme économique.




Références:

(1) BATAILLON, Gilles. « De Sandino aux Contras - Formes et pratiques de la guerre au Nicaragua », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 3, 2005, p. 660.

(2) Loc. cit.

(3) BENSAÏD, Daniel. Nicaragua - De quelques enseignements de la révolution sandiniste, 1982, http://danielbensaid.org/De-quelques-enseignements-de-la (Page consultée le 25 janvier 2015).

(4) BATAILLON, Gilles. Op. cit.

(5) ENCYCLOPEDIA BRITANNICA. Daniel Ortega, 2015, http://www.britannica.com/EBchecked/topic/433302/D... (Page consultée le 25 janvier 2015).

(6) ABC LATINA. Daniel Ortega, 2015, http://www.abc-latina.com/personnalites/daniel_ortega.htm (Page consultee le 25 janvier 2015).

(7) BENSAÏD, Daniel. Op. cit.

(8) GARDINI, Gian Luca et Peter Lambert. Latin American Foreign Policies - Between Ideology and Pragmatism, États-Unis, Palgrave Macmillan, 2011, pp. 201-203.

(9) R. LONG, William. « Nicaragua warns of "Total War" : Don't Serve US Aggression, Ortega Urges Neighbors, Los Angeles Times, 20 juillet 1986, http://articles.latimes.com/1986-07-20/news/mn-171... (Page consultee le 25 janvier 2015).

(10) GARDINI, Gian Luca et Peter Lambert. Op. cit.

(11) Loc. cit.

(12) RIBANDO SELKE, Clare. CRS Report for Congress - Nicaragua : Political situation and US Relations, 17 mars 2008, https://www.fas.org/sgp/crs/row/RS22836.pdf (Page consultée le 25 janvier 2015).

(13) GARDINI, Gian Luca et Peter Lambert. Op. cit.

(14) ROGERS, Tim. « Who will define Nicaragua's foreign policy? », The Nicaragua Dispatch, 14 décembre 2011, http://nicaraguadispatch.com/2011/12/who-will-defi... (Page consultée le 25 janvier 2015).

(15) BATAILLON, Gilles. « Nicaragua : Fraude électorale et coups de force », Esprit, vol. 6, 2009, p. 174.

(16) DUMÉNIL, Gérard. « Le progrès des gauches en Amérique latine : gouvernements, mouvements sociaux et luttes indigènes, Actuel Marx, vol. 2, no. 42, 2007, p. 119.

Dernière modification: 2015-02-02 07:51:09

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