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1 décembre 2015

Relations Géorgie - Russie : le conflit oublié


Philippe Antoine Régnier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

août
2008
Cessez-le-feu dans le conflit entre la Géorgie et l'Ossétie du Sud

novembre
2003
Démission du président de la Géorgie, Edouard Chevardnadze

Durant les années 90, profitant du déclin de l'empire soviétique, plusieurs pays se libèrent de la domination russe et obtiennent leur indépendance. C'est le cas de la Géorgie, un petit pays situé à la frontière de l'Asie et au sud de la Russie. Depuis le début des années 1800, la Géorgie était sous domination russe et ce n'est qu'en 1991 qu'elle réussit à retrouver sa souveraineté.

Malgré la fin de la domination politique, les relations entre la Géorgie et la Russie ne sont pas cordiales. En effet, plusieurs accrochages ont eu lieu entre les deux États, dont une guerre majeure en 2008. Alors que plusieurs conflits d'envergure prennent place actuellement, comme la guerre en Ukraine ou celle contre l'État islamique, les tensions qui ont opposé la Russie et la Géorgie sont reléguées en arrière-plan. Toutefois, cet antagonisme illustre bien la complexité des relations entre les deux ainsi que l'enjeu majeur qu'elles représentent sur l'échiquier mondial.

Malgré un calme relatif depuis la fin des combats de 2008, une certaine tension règne entre les deux. De la domination russe à la guerre de 2008, l'analyse de cette période permet de mieux comprendre les relations actuelles entre les deux États.

De 1802 à 1991 : l'emprise russe

En 1800, à la suite de la mort du monarque géorgien, l'empire russe annexe le territoire géorgien qui devient une de ses provinces. Malgré la domination russe, le climat politique est stable. On estime d'ailleurs que c'est durant cette période que la société et la culture géorgienne connaissent un développement remarquable (1). C'est également durant cette période qu'un mouvement nationaliste prend forme.

Profitant de la chute du tsar en Russie, la Géorgie obtient son indépendance en 1918. Elle sera de courte durée. Effectivement, le nouveau régime communiste en Russie reprend le contrôle du territoire en 1921 (2). La Géorgie connaît alors un exode de son élite, qui se croit convaincue de pouvoir reconquérir le pays de l'extérieur. Cette domination soviétique se caractérise par des épisodes violents de nettoyage politique et d'oppression envers toute personne opposée au communisme (3). Ce n'est qu'en 1970 qu'une opposition et un nationalisme fort prennent forme.

Alors que le bloc communiste s'effrite et perd en puissance à la fin des années 80, les autorités politiques géorgiennes modifient la Constitution et mettent fin au monopole du Parti communiste, permettant des élections multipartites (4). Dans cette optique de libéralisation, un référendum sur l'indépendance est proposé et accepté à 99,6 %. Ainsi, le Parlement géorgien adopte à l'unanimité une déclaration d'indépendance en 1991. Cependant, l'obtention de cette indépendance ne rime pas avec stabilité (5). En effet, les années suivantes seront marquées par une série de conflits politiques et militaires.

Période post-indépendance : une souveraineté difficile à gérer

Les relations entre les deux pays ne s'améliorent pas avec le temps. Du refus de l'adhésion à la Communauté des États indépendants à la demande du retrait des forces russes sur le territoire, les Géorgiens tentent de s'imposer. Bref, l'indépendance géorgienne est une nuisance aux intérêts russes dans la région.

Une des principales craintes des Russes est de voir un de leurs voisins rejoindre une organisation dont ils ne sont pas membres, comme l'Union européenne (UE) ou l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN). Or, dès 2004, la Géorgie manifestait son désir de rejoindre l'UE (6). Le rapprochement entre l'OTAN, l'administration américaine et la Géorgie est également loin de plaire aux Russes. Dans l'optique de maintenir la Géorgie sous son influence, mais surtout de l'éloigner de l'OTAN, la Russie supporte les deux régions séparatistes de la Géorgie, soit l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Les nombreux accrochages violents entre la Géorgie et ses deux régions séparatistes vont grandement nuire à son processus d'adhésion, tant à l'UE qu'à l'OTAN (7).

Malgré les nombreux accrochages et accusations, il est arrivé à quelques moments que les deux pays coopèrent. Malgré le support public de la Russie pour les régions indépendantistes de Géorgie, les Russes sont parfois intervenus contre les séparatistes. Les forces géorgiennes et russes ont travaillé ensemble pour récupérer des villes portuaires vitales pour les deux États (8). Les intérêts économiques communs semblent être le seul point sur lequel ils sont capables de s'entendre. Cependant, les enjeux économiques sont également la source principale de conflit entre les deux.

Guerre d'Ossétie du Sud : l'ombre de l'OTAN ?

En 2008, alors que la Géorgie travaille toujours à rejoindre les grandes organisations internationales occidentales, un conflit se dessine entre la Russie et la Géorgie. Outre le rapprochement avec l'Occident, c'est également la hausse des tensions entre les séparatistes d'Ossétie du Sud et les Géorgiens qui est l'élément déclencheur de ce conflit (9). Ainsi, après plusieurs incidents avec les séparatistes d'Ossétie du Sud, la Géorgie donne l'assaut dans la nuit du 7 août. La Russie perd plusieurs soldats qui étaient présents en guise de force de maintien de la paix. La Russie réplique rapidement et, le 16 août, un cessez-le-feu est signé et le conflit est terminé.

Les intérêts russes dans la région sont nombreux. Ayant supporté les mouvements d'indépendance d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, la Russie s'assure ainsi de maintenir son influence et d'assurer sa présence dans la région (10). Sa présence an Abkhazie lui sert d'accès à la mer Noire, tandis que l'Ossétie du Sud est un endroit stratégique pour le transport du gaz russe (11). Du côté géorgien, ces régions font partie de son territoire et la présence russe est perçue comme une violation de sa souveraineté.

Cette guerre a beaucoup bouleversé l'espace international. Depuis le début des années 2000, les États-Unis insistaient auprès de l'OTAN pour inclure la Géorgie au sein de l'organisation. Dans le camp russe, cette possible expansion de l'OTAN chez un autre de ses anciens satellites est sentie comme une tentative d'encerclement de son territoire (12). L'administration de George W. Bush a notamment apporté son support aux Géorgiens et de l'aide militaire. Cependant, cette courte guerre a démontré les limites de l'influence de l'OTAN et le maintien de la domination russe dans la région (13). Les autorités géorgiennes ont cru à tort être supportées par les États-Unis, qui ne sont jamais intervenus dans le conflit, expérience qui sera répétée en Ukraine en 2013.

Le calme avant la tempête?

En 2013, l'arrivée de Gueorgui Margvelachvili au pouvoir représente une rare occasion de calmer les tensions avec Moscou. Il affirme que la Géorgie se doit d'être réaliste dans ses ambitions et qu'elle doit être consciente de son petit rôle dans la région (14). Une levée des sanctions économiques infligées lors du conflit de 2008 a été le début de la reprise du dialogue.

Toutefois, cette détente dans les relations a ses limites. Effectivement, la Géorgie n'abandonne toujours pas son rêve de rejoindre les grandes organisations politiques occidentales (15). La Géorgie représente donc encore un endroit stratégique au plan économique et militaire pour les Russes et, par conséquent, pour l'OTAN également. Cette petite région du monde pourrait ainsi devenir le prochain terrain de conflits majeurs.




Références:

(1) CHICLET, Christophe, «Le conflit russo-géorgien», Confluences Méditerranée, 2008, p. 111 à 115.

(2) ibid.

(3) ibid.

(4) BREAULT, Yann, «Géorgie : Entre dépendance et confrontation avec la Russie», Presses de Sciences Po, 2003, p. 348.

(5) ibid.

(6) LEFEBVRE, Maxime, Le conflit de Géorgie : un tournant dans les relations avec la Russie, IRIS-France, 27 octobre 2008, http://www.iris-france.org/docs/pdf/forum/2008_10_... site consulté le 23 novembre 2015.

(7) SOURANDER, Dag, Consequences of the South Ossetia War, European Parliament, 13 août 2008, http://www.europarl.europa.eu/meetdocs/2004... site consulté le 28 novembre 2015.

(8) SMITH, Ben, U.S pondered military use in Georgia, Politico, 2 mars 2010, http://www.politico.com/story/2010/02/us-po... site consulté le 28 novembre 2015.

(9) JENTZSCH, Greg, What are the main causes of conflict in South Ossetia?, University of Kent, 2009, https://www.kent.ac.uk/brussels/documents/journal/... site consulté le 28 novembre 2015.

(10) LEFEBVRE, Maxime, Le conflit de Géorgie : un tournant dans les relations avec la Russie, IRIS-France, 27 octobre 2008, http://www.iris-france.org/docs/pdf/forum/2008_10_... site consulté le 23 novembre 2015.

(11) PURVIS, Andrew, Who Started the War in Georgia? Time, 3 septembre 2008, http://content.time.com/time/world/article/... site consulté le 28 novembre 2015.

(12) THOREZ, Julien, Géorgie-Ossétie-Russie, Une guerre à toutes les échelles, Écho Géo, 2009, https://echogeo.revues.org/10890, site consulté le 23 novembre 2015.

(13) PAUL, David, Russia-Georgia War in 2008 Told the West ? and Putin What Was Coming, Huffington Post, 3 mars 2014, http://www.huffingtonpost.com/david-paul/russia-ge... site consulté le 28 novembre 2015.

(14) JÉGO, Marie, Géorgie : le nouveau président veut des relations apaisées avec la Russie, Le Monde, 20 octobre 2013, http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/10/28/le... site consulté le 23 novembre 2015.

(15) Ibid.

Autres références

BBC, Five years on, Georgia makes up with Russia, BBC News, 25 juin 2013, http://www.bbc.com/news/world-europe-23010526, site consulté le 23 novembre 2015.

BORGER, Julian, Defiant Cheney vows Georgia will join NATO, The Guardian, 5 septembre 2008, http://www.theguardian.com/world/2008/sep/05/georgia.nato, site consulté le 28 novembre 2015.

NATO, NATO's relations with Georgia, NATO, 26 octobre 2015, http://www.nato.int/cps/en/natolive/topics_38988.htm, site consulté le 28 novembre 2015.

SERRANO, Silvia, «La Géorgie et ses voisins caucasiens», Courrier des pays de l'Est, 2004, p. 37 à 50.

Dernière modification: 2015-12-07 07:39:27

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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