Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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24 novembre 2015

Algérie : entre islamisme et islamisme radical, un éternel débat


Claudine Samson
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2007
Attentats terroristes en Algérie

avril
2001
Début du « printemps noir » en Algérie

septembre
1999
Tenue d'un référendum sur la politique d'amnistie en Algérie

septembre
1998
Création du Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat en Algérie

novembre
1995
Élection de Liamine Zéroual à la présidence de l'Algérie

février
1995
Émeute dans la prison de Serkadji, en Algérie

février
1992
Proclamation de l'état d'urgence en Algérie

janvier
1992
Démission du président algérien Chadli Bendjedid

octobre
1988
Émeutes en Algérie

novembre
1982
Manifestation islamiste d'envergure en Algérie

avril
1980
Début du «printemps berbère» en Algérie

février
1979
Élection de Chadli Bendjedid à la présidence de l'Algérie

avril
1975
Visite en Algérie du président français Valéry Giscard d’Estaing

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

septembre
1973
Tenue d'une conférence des pays non-alignés à Alger

janvier
1971
Implantation d'une réforme agraire en Algérie

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

juin
1965
Renversement du président Ahmed Ben Bella en Algérie

octobre
1963
Déclenchement de la guerre des sables entre le Maroc et l'Algérie

Les attentats terroristes survenus récemment dans la capitale française ont ébranlé le monde entier. Les attaques perpétrées sur des civils innocents, qui ont fait monter le bilan des victimes à plus de 130 morts, ont, sans aucun doute, choqué. Partout les gens ont été amenés à se poser des questions sur les guerres et crimes commis au nom de la religion. D'autant plus que le groupe terroriste État islamique n'a pas tardé à revendiquer les assauts.

Les attentats et l'attention médiatique reliés aux événements n'aident en rien à améliorer l'image de l'Islam. Ce n'est pas d'hier que cette religion est associée au terrorisme. L'Algérie est un exemple d'un pays marqué par l'Islam radical qui a contribué à une « sale guerre » tout au long de la décennie 90.

La sombre décennie

À la suite de l'indépendance algérienne en 1962, le pays n'a pas connu d'élections libres pendant près de 30 ans. Les groupes militaires, par l'entremise du Front de libération nationale (FNL), dirigeaient le pays (1). Durant cette période militaire et d'absence de démocratie, les Algériens ont commencé à développer une forme d'exaspération et de mécontentement envers le pouvoir qui réprimait toute forme d'opposition. De plus, à la fin des années 80, les conditions économiques et sociales étaient difficiles dans le pays, marqué par un taux de chômage élevé et une importante crise du logement (2). Plusieurs Algériens tenaient le FNL responsable de tous leurs malheurs. Souhaitant un vent de changement, le peuple est sorti dans les rues pour revendiquer la tenue d'élections libres. C'est ce contexte politico-économique difficile qui fut favorable à la montée de l'Islam radical.

En 1990, le FNL répond finalement aux revendications de la population en annonçant, pour la première fois, la tenue d'élections démocratiques. Le Front islamique du salut (FIS), parti islamiste radical, rassemble l'opinion populaire en présentant un discours rassembleur qui propose comme solution aux problèmes socio-économiques un gouvernement basé sur les principes radicaux de la charia (3). Craignant une victoire du FIS, qui a obtenu une avance considérable lors du premier tour des législatives, l'armée algérienne décida d'annuler les élections. Cette décision déclencha une guerre civile des plus meurtrières opposant l'armée nationale et les groupes islamistes (4). C'est cette « sale guerre » qui a coûté la vie à plus de 100 000 personnes (5).

Ce sombre conflit a pris fin avec l'élection à la présidence d'Abdelaziz Bouteflika en 1999, ce qui ramena le pays à une certaine stabilité. Pour arriver à mettre un terme aux violences, Bouteflika négocia des programmes d'amnistie avec les groupes islamistes et la dissolution complète des organisations radicales (6). Depuis, l'Algérie connaît un retour au calme après 10 ans de terreur. Cependant, les partis islamistes n'ont jamais totalement quitté la scène politique.

L'Islam : toujours présent

Actuellement, les partis islamistes sont peu représentés au Parlement, mais ils demeurent actifs sur la scène politique et tentent d'influencer l'opinion publique. Ces partis prônent la religion musulmane comme ciment de la société. Au contraire du FIS, qui revendiquait la mise sur pied d'un état dictatorial, radical et géré par la peur, des partis comme En-Nahda et Islah sont beaucoup plus modérés et attirent un électorat lors des scrutins (7). Aux législatives de 2002, les partis islamistes ont même été élus en tant qu'opposition officielle du gouvernement (8) : « Bien qu'il revête une dimension protestataire, l'islamisme algérien est devenu une constante politique, un phénomène structurel du champ politique algérien, dont les acteurs se trouvent depuis lors piégés par une position contradictoire de partis cooptés et opposants au régime (9). »

Cependant, lors de la présidentielle de 2014, les partis islamistes ont décidé de faire front commun et de boycotter les élections en décidant de ne pas présenter de candidature. Ils prétendaient que les résultats étaient joués d'avance (10). Les partis d'opposition ont accusé le gouvernement de Bouteflika d'être corrompu. D'autant plus qu'en 2008, la Constitution algérienne a été modifiée permettant à Bouteflika de reprendre le pouvoir pour un quatrième mandat (11). Pour la première fois depuis 1990, les partis islamistes n'étaient pas un choix pour les Algériens. Le taux de participation aux élections de 2014, 51,7 %, est l'un des plus bas enregistrés (12).

Ce résultat témoigne d'un manque d'intérêt certain de la population face à la politique. Aussi, celle-ci se questionne de plus en plus sur les capacités de Bouteflika à diriger le pays qui souffre actuellement de dégradation économique et sociale (13). Les parallèles à faire avec le début des années 1990 sont flagrants.

Nouveau souffle pour l'islamisme

Malgré leur présence active sur la scène politique depuis 1999, les partis islamistes n'ont pas réussi à prendre la tête de l'Algérie. Il est aussi possible de noter un déclin de la représentation de ces partis au Parlement algérien. Aux législatives de 2012, seulement 48 sièges sur 462 ont été remportés par les partis islamistes (14). Par contre, cela ne veut pas dire qu'au sein de la population une montée de l'islamisme est totalement impossible.

Les pratiques religieuses reliées à l'Islam sont actuellement en hausse. Par exemple, 50 à 70 % des femmes portent le voile. La classe moyenne demeure très traditionnelle et accorde une importance considérable à la religion musulmane et aux pratiques qui s'y rapportent (15). Au cours de l'année 2012 seulement, 12 000 nouvelles mosquées étaient en construction et les experts notent aussi une recrudescence de l'affluence des Algériens dans les lieux de culte (16).

Même si l'Islam est la religion d'État, le gouvernement Bouteflika tente de gouverner sans trop s'y référer. Cependant, quand les groupes islamistes se prononcent, leurs opinions sont considérées. Par exemple, en avril dernier, ceux-ci se sont opposés à la libéralisation du commerce de l'alcool et le gouvernement leur a concédé le point (17). Malgré leur volonté de ne pas faire entrer la religion dans les décisions gouvernementales, les hommes politiques demeurent influencés par leurs croyances et, aussi, par le fait que plus de 95 % de la population algérienne pratique la religion musulmane. Ces cas démontrent que la mentalité musulmane est encore bien ancrée. Les Algériens sont très attachés à leur religion qui dicte les grandes lignes de leur mode de vie et leur façon de penser.

Malgré cela, la décennie 90 a indéniablement marqué l'esprit collectif des Algériens. Sans aucun doute, ils ne veulent pas revivre les années sombres de la guerre civile. Cependant, il est possible de remarquer que l'Islam est encore aujourd'hui partie intégrante de la société et que l'avènement de l'Islam modéré au pouvoir pourrait être une solution, un regain à la vie politique. Un Islam dont le but est de servir l'État et non un Islam revendicatif, ou comme le dit Mohamed Aïssa, ministre des Affaires religieuses : « Il faut réhabiliter notre islam ancestral. Celui de Cordoue. Un islam accepté par l'autre et acceptant l'autre [...] "Notre islam est celui des Lumières, pas celui de la roqia ["exorcisme"] (18). »




Références:

(1) Ici Radio-Canada. « Algérie : entre espoir et recul », [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/alge... (page consultée le 20 novembre 2015).

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Stratfor. « Algeria's Government Alters Its Relationship With Islamists », 19 décembre 2014, [En ligne], https://www.stratfor.com/analysis/algerias-governm... (page consultée le 20 novembre 2015).

(5) TFI News. « Algérie : retour sur la décennie noire du terrorisme », 18 janvier 2013, [En ligne], http://lci.tf1.fr/monde/afrique/algerie-retour-sur... (page consultée le 20 novembre 2015).

(6) Stratfor, op. cit.

(7) Magazine Moyen-Orient. « L'islamisme algérien : de la réconciliation à l'échec de la participation politique », août 2010, [En ligne], http://www.moyenorient-presse.com/?p=326, (page consultée le 20 novembre 2015).

(8) Ibid.

(9) Ibid.

(10) Le Monde. « Les partis islamistes boycottent la présidentielle algérienne », 20 février 2014, [En ligne], http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/02/20/l... (pas consultée le 20 novembre 2014).

(11) Magazine Moyen-Orient, op. cit.

(12) Le Monde. « Algérie : 51,7% de participation à l'élection présidentielle », 18 avril 2014, [En ligne], http://www.lemonde.fr/afrique/article/2014/04/18/a... (page consultée le 20 novembre 2015).

(13) Le Monde. « Dix-neuf personnalités s'inquiètent de l'état de l'Algérie », 11 septembre 2015, [En ligne], http://www.lemonde.fr/international/article/2015/1... (page consultée le 20 novembre 2015).

(14) Jeune Afrique. « Islam : l'Algérie et la halamania, ou l'empire de la bigoterie », 8 octobre 2014, [En ligne], http://www.jeuneafrique.com/43411/politique/islam-... (page consultée le 20 novembre 2015).

(15) Carnegie Middle East Center. « Agleria's Islamist Reviva », 26 juin 2015, [En ligne], http://carnegie-mec.org/2015/06/26/social-and-cult... (page consultée le 20 novembre 2015).

(16) Ibid.

(17) Ibid.

(18) Jeune Afrique, op. cit.

Dernière modification: 2015-11-30 07:43:05

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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