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17 novembre 2015

Processus d'adhésion de la Turquie au sein de l'Union européenne : entre patience et espoir


Louis-Philippe Duhaime
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juin
2018
Réélection de Recep Tayyip Erdogan à la présidence de la Turquie

avril
2017
Tenue d’un référendum constitutionnel en Turquie

juillet
2016
Échec d'une tentative de coup d'État en Turquie

juin
2015
Tenue d'élections législatives en Turquie

mai
2013
Mouvement de contestation populaire en Turquie

juin
2011
Réélection en Turquie du Parti justice et développement de Recep Tayyip Erdogan

juillet
2007
Élection en Turquie du Parti justice et développement de Recep Tayyip Erdogan

août
1999
Tremblement de terre en Turquie

juin
1996
Accession de Necmettin Erbakan au poste de premier ministre de la Turquie

novembre
1983
Tenue d'élections législatives en Turquie

septembre
1980
Renversement du gouvernement de Süleyman Demirel en Turquie

août
1975
Signature à Helsinki d'un accord sur la sécurité en Europe

juillet
1974
Fin du régime des colonels en Grèce

juillet
1974
Intervention turque à Chypre

octobre
1973
Retour de la démocratie et élections législatives en Turquie

avril
1971
Imposition de l'état de siège en Turquie par le gouvernement de Cevdet Sunay

mars
1964
Arrivée des forces des Nations unies à Chypre

septembre
1961
Début des travaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques

juillet
1960
Proclamation de l'indépendance de Chypre

Le parti islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan, le Parti de la Justice et du Développement (AKP), a remporté les élections législatives turques le 1er novembre 2015. La victoire d'Erdogan va-t-elle rouvrir le débat portant sur l'adhésion de la Turquie au sein de l'Union européenne ? La candidature de la Turquie a été officialisée en 1999. Aujourd'hui, peu de progrès a été accompli.

Historique d'un long processus

La volonté de la Turquie de tisser des liens avec l'Europe a débuté avant même la création de l'Union européenne (UE). En 1963, la Turquie signa l'accord d'Ankara, prévoyant un renforcement économique et commercial avec la Communauté économique européenne (CEE). À la suite du passage de la CEE à l'Union européenne en 1993, l'organisation prit de l'expansion en augmentant le nombre de pays membres, dont l'Autriche et la Suède (1). Plusieurs autres pays se joindront à l'UE dans les années suivantes.

Or, ce n'est qu'en 1999 que la Turquie sera considérée comme candidate à l'adhésion de l'Union européenne. Malgré sa candidature, elle devra attendre 6 ans avant de pouvoir entreprendre des négociations avec l'UE. C'est en octobre 2005 que les deux camps ont commencé les négociations, au travers de 35 chapitres qui doivent être votés à l'unanimité par les pays membres de l'Union européenne.

C'est le premier ministre turc Erdogan qui porta le projet sur ses épaules. Ce dernier fit quelques réformes politiques et économiques afin de rapprocher l'UE et la Turquie. Entre 2007 et 2014, l'UE a donné 4,8 milliards d'Euros à la Turquie afin d'améliorer l'économie de marché, selon les critères de l'UE (2).

Les efforts faits par la Turquie ne semblent pas être suffisants. Après 10 ans de négociations, le processus n'a presque pas progressé. Sur les 35 chapitres, seulement 1 a été conclu et 14 sont en cours de négociations (3).

Points de vue des partisans de l'intégration

Selon les acteurs pour l'intégration de la Turquie au sein de l'UE, le processus d'adhésion ne devrait pas prendre si longtemps. À titre comparatif, la Croatie, dont les négociations ont été déclenchées à la même date, a fait son entrée comme pays membre de l'Union européenne en 2011 (4).

Pourtant, la Turquie comporte des avantages économiques considérables. Ayant le 17e PIB mondial, la Turquie, en entrant au sein de l'Union européenne, renforcerait considérablement les liens commerciaux et économiques avec celle-ci. Selon le journal Middle East Eye, l'Union européenne cherche à diversifier ses sources d'énergie, notamment après l'annulation du projet russe « south stream » (5). Ce projet de gazoduc est un circuit paneuropéen partant de la Russie et traversant l'Europe de l'Est pour finalement arriver en Europe de l'Ouest. À la suite des tensions entre la Russie et l'Union européenne, le gouvernement de Vladimir Poutine s'est tourné vers la Turquie afin de faire acheminer le gaz en provenance de Russie (6).

Outre l'économie turque, la situation géopolitique de la Turquie est avantageuse pour l'Union européenne. Ce pays de 75 millions d'habitants se trouve entre l'Europe et l'Asie (7). Selon le politologue Nicolas Monceau, si la Turquie, pays à majorité musulmane, fait son adhésion à l'Union européenne, cela démontrerait une volonté de dialogue entre l'Europe et le monde musulman (8). Ce type de discours s'inscrit dans celui tenu sur la sécurité européenne.

Dans le même ordre d'idées, la haute représentes aux Affaires étrangères et à la politique de sécurité de l'UE, Federica Morgherini, a déclaré que la sécurité entre l'Union européenne et la Turquie doit être renforcée (9). Les efforts doivent être mis dans une meilleure coordination, notamment dans le partage d'informations.

Ces déclarations s'inscrivent dans le contexte de la guerre syrienne. Ce conflit a engendré de gigantesques vagues de réfugiés fuyant les zones de combats, vers l'Europe, en transitant par la Turquie (10). La chancelière allemande Angela Merkel, reconnue pour son opposition à l'adhésion de la Turquie au sein de l'Union européenne, serait ouverte à la réouverture des négociations. Selon The Guardian, Berlin serait prêt à tout afin d'avoir plus de contrôle sur le flux migratoire (11). L'Allemagne souhaiterait établir un système de quotas de migrants vers l'Europe. Ce système déterminerait le rôle de la Turquie qui serait de bloquer toute migration supplémentaire (12).

La Turquie et l'UE : incompatibles sur plusieurs points

Bien que la crise migratoire soit un argument pour l'adhésion, elle n'est qu'un aspect des réticences des Européens face au rapprochement entre l'UE et la Turquie. Beaucoup d'Européens craignent que l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne augmente le flux migratoire de façon considérable (13). En effet, un des critères d'Ankara à l'adhésion est la libre circulation de tous les citoyens turcs dans la zone Schengen. En plus des citoyens turcs pouvant circuler librement, la protection des frontières turques contre le flux migratoire syrien et irakien coûterait excessivement cher à l'Union européenne selon The Guardian (14).

Selon le politologue Nicolas Monceau, sur le plan politique, pour l'UE, le poids démographique de la Turquie donnerait trop de pouvoir aux députés turcs au Parlement de l'UE (15).

De plus, la situation de l'île de Chypre représente un obstacle majeur aux négociations. Les 17 chapitres bloqués l'ont été soit par Chypre ou par la France. La partie nord de cette île, membre de l'Union européenne, est occupée depuis 1974 par les troupes turques (16).

Enfin, malgré les efforts d'Erdogan pour s'adapter aux revendications de l'Union européenne en matière de politique intérieure, cela ne semble pas suffisant aux yeux de l'UE. La Turquie connaît encore à ce jour de l'instabilité domestique. La dérive autoritaire du président Erdogan ainsi que la question du droit des minorités, notamment kurde, soulèvent des inquiétudes à Bruxelles (17). Le conflit opposant la Turquie aux Kurdes, ces derniers revendiquant un État indépendant, a fait 40 000 morts en trois décennies (18).

Le blocage des négociations a amené la Turquie à se tourner vers l'est. Récemment, Ankara a manifesté l'option de privilégier ses rapprochements avec l'Asie et la Russie (19).La réélection du parti d'Erdogan, le 1er novembre 2015, va-t-elle relancer la volonté du peuple turc d'adhérer à l'Union européenne ? Il y a 10 ans, plus de 70 % des Turcs étaient pour l'entrée dans l'UE. Aujourd'hui, moins de 40 % le sont (20). Du côté européen, les chiffres sont encore moins encourageants pour l'union entre les deux camps. Selon un sondage publié en 2014 par IFOP, 83 % des Français étaient contre l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne.




Références:

(1) France diplomatie, « L'Union européenne et la Turquie », 23 juin 2015, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/tur... (page consultée le 13 novembre 2015)

(2) Hélène Sallon, « Le long chemin de l'adhésion turque à l'Union européenne », Le Monde, 29 janvier 2014, http://www.lemonde.fr/international/article/2014/0... (page consultée le 9 novembre 2015)

(3) Cagri Ozdemir, « La Turquie et l'UE en passe de raviver la flamme ? », Middle East Eye, http://www.middleeasteye.net/fr/reportages/la-turq... (page consultée le 14 novembre 2015)

(4) France diplomatie, op.cit.

(5) Cagri Ozdemir, op.cit.

(6) South Stream, « The project », https://www.south-stream-transport.com/project/ (page consultée le 14 novembre 2015)

(7) Hélène Sallon, op.cit.

(8) Loc.cit.

(9) Cagri Ozdemir, op.cit.

(10) Euronews, « Vers du mieux dans les relations entre l'Union européenne et la Turquie ? », 20 octobre 2015, http://fr.euronews.com/2015/10/20/vers-du-mieux-da... consultée le 14 novembre 2015

(11) Ian Traynor, « Erdoğan's election win means he can dictate terms to EU on refugees », The Guardian, 2 novembre 2015, http://www.theguardian.com/world/2015/nov/02/erdog... (page consultée le 14 novembre 2015)

(12) Loc.cit.

(13) Hélène Sallon, op.cit.

(14) Ian Taylor, op.cit.

(15) Hélène Sallon, op.cit.

(16) Le Monde, « La Turquie est la « mère-patrie » de la partie turque de Chypre, rappelle Erdogan », 27avril2015, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/04/27/la... (page consultée le 14 novembre 2015)

(17) Hélène Sallon, op.cit.

(18) Cécile Mathy, « Regain de violences dans les régions kurdes de Turquie », Euronews, 1er octobre 2015, http://fr.euronews.com/2015/10/01/regain-de-violen... (page consultée le 14 novembre 2015)

(19) Hélène Sallon, op.cit.

(20) Spiegel, « To Progress and Back: The Rise and Fall of Erdogan's Turkey », 24 septembre 2015, http://www.spiegel.de/international/europe/turkey-... (page consultée le 14 novembre 2015)

Dernière modification: 2015-11-23 07:50:04

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