Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

18 décembre 2018

Pays | Statistiques | Années | Événements | Analyses | Biographies | Vidéos | Documents | Glossaire | Notes | Valeurs | Jeux | Recherche

30 October 2018

Nicaragua : le président Daniel Ortega s'accroche au pouvoir


Charles-Édouard Têtu
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

February
1990
Élection de Violeta Chamorro à la présidence du Nicaragua

November
1987
Publication du rapport d'une Commission d'enquête sur l'affaire Iran-Contra

February
1987
Dévoilement du plan Arias pour la paix en Amérique centrale

November
1984
Élection de Daniel Ortega à la présidence du Nicaragua

January
1981
Création des Contras au Nicaragua

July
1979
Démission du président du Nicaragua, Anastasio Somoza Debayle

August
1978
Assaut des rebelles sandinistes sur l'Assemblée nationale au Nicaragua

January
1978
Assassinat de l'homme politique nicaraguayen Pedro Chamorro

December
1974
Émergence du Front sandiniste de libération nationale au Nicaragua

December
1972
Tremblement de terre dévastateur au Nicaragua

July
1969
Déclenchement d'un conflit entre le Salvador et le Honduras

December
1960
Création d'un Marché commun de l'Amérique centrale

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

September
1956
Assassinat du président du Nicaragua, Anastasio Somoza

March
1948
Création de l'Organisation des États américains

Depuis le 18 avril 2018, le Nicaragua vit une crise sociale généralisée. Le président Daniel Ortega avait alors annoncé une restructuration du programme de pensions de retraite en augmentant les cotisations des entreprises et des contribuables, tout en diminuant les ristournes de 5 % (1). Les manifestations, qui étaient d'abord organisées par les étudiants universitaires, ont finalement pris de l'ampleur dans la population. L'intervention gouvernementale mena à des démonstrations de répression publique par les forces de l'ordre faisant 25 morts en une semaine (2).

Une population debout

Le mouvement débuta en réalité le 16 avril 2018, alors que des étudiants ont manifesté dans la capitale Managua, dénonçant la mauvaise gestion gouvernementale des feux de forêt dans la réserve naturelle d'Indio Maiz (3). L'annonce de la réforme des pensions deux jours plus tard mena des groupes de retraités, d'ouvriers ainsi que le Conseil supérieur de l'entreprise privée à se joindre aux étudiants (4). Malgré le recul d'Ortega sur la réforme du programme de pensions le 22 avril, le mouvement s'est transformé, demandant désormais le départ du président (5).

L'opposition citoyenne s'est rapidement regroupée à partir des premières semaines de manifestation, demandant une réelle démocratie (6). Ce nouveau mouvement prodémocratie se compose essentiellement de l'Église, de syndicats, de regroupements d'entreprises privées et d'étudiants (7). En mai, une tentative de négociation est initiée par l'Église qui préside le « Dialogue pour la paix », regroupant des représentants du gouvernement, de la société civile ainsi que la Commission interaméricaine des droits de l'homme (8). L'exercice échoua.

Le bilan de septembre présentait 330 morts depuis le début de la crise (9). Les protestations ont aussi dégénéré en violence, alors que des groupes armés pro-Ortega défilent maintenant dans les différentes villes du pays, terrorisant les populations sur place (10). Ces milices progouvernementales ont pour objectif de décourager les acteurs de l'opposition de manifester en attaquant les églises et campus où se trouvent généralement ces groupes (11). De leur côté, les groupes de la société civile, tels que l'Alliance civique pour la justice et la démocratie, estiment toujours que « le dialogue est l'unique voie (12) » d'en arriver à un terrain d'entente.

De révolutionnaire à dictateur

La carrière politique de Daniel Ortega débute lors de la révolution sandiniste de 1979. Ortega dirige le Front sandiniste de Libération nationale (FSNL), et joue un rôle majeur dans le renversement du pouvoir de la famille Somoza (13). À l'époque, le FSNL bâtit sa politique autour des services sociaux, de santé ainsi que l'alphabétisation et l'anti-impérialisme (14). Ortega devient en 1984 le premier président élu de l'histoire du Nicaragua (15). En 1990, il perd l'élection face à Violeta Barrios de Chamorro représentante de l'Union d'opposition nationale (UNO), une coalition centriste de 14 partis (16).

Malgré sa défaite en 1990, Ortega demeure un acteur d'influence sur la scène politique du Nicaragua. En 1996, le Parti libéral constitutionnel (PLC) d'Arnoldo Aléman est élu avec l'aide du FSNL de Ortega (17). Le rapprochement des deux partis est scellé par un pacte datant de 1999, selon lequel le PLC accorde à Ortega et son parti le contrôle sur certaines institutions étatiques comme le Conseil suprême électoral ainsi que la Cour suprême de justice (18). C'est ce pacte qui permet à Ortega et Aléman de réformer la Constitution afin d'abaisser de 45 % à 35 % le seuil nécessaire de voix afin d'être élu au premier tour (19). Ortega tirera avantage de cette réforme qui lui permet de reprendre le pouvoir en 2006 avec seulement 38 % des voix (20).

Depuis l'élection d'Ortega en 2006, l'opposition lui reproche de ramener le Nicaragua à l'ère de la dictature familiale, comme ce fut le cas sous Anastasio Somoza. Le président et sa famille ont le contrôle du pouvoir exécutif, du Congrès, du parti sandiniste, des forces policières, de l'armée ainsi que d'une majeure partie du pouvoir judiciaire (21). La même année, tous les partis s'étaient ouvertement opposés au pacte entre Aléman et Ortega, soit : le Mouvement rénovateur sandiniste (MRS), le Parti conservateur (PC) et le Parti mouvement pour l'unité de la Côte atlantique (PAMUC). Ceux-ci n'ont pu participer aux élections municipales de 2008 puisqu'il leur était interdit d'être représentés sur le Conseil suprême électoral (22). Certains accusaient même Ortega et ses proches de fraude et corruption (23).

Daniel Ortega rapprocha aussi son pouvoir de la dictature lorsqu'il tira avantage de sa proximité avec le pouvoir judiciaire afin de modifier la Constitution. En effet, à quelques mois des élections de 2016, les alliés politiques d'Ortega au Congrès firent abolir la limite de mandats présidentiels (24). La Cour suprême empêcha aussi Eduardo Montealegre, un leader de l'opposition, de se présenter contre Ortega, qui refusa une observation indépendante lors de l'élection (25).

Une opposition politique quasi absente

L'élection de 2016 marqua l'essoufflement des partis d'opposition, alors que le FSLN remporta aussi les deux tiers des sièges au Congrès (26). Les différents partis d'opposition ont aussi remis en question le taux de participation officiel émis par le gouvernement, affirmant que, selon eux, le taux d'absentéisme atteignait les 70 % (27). Le Front large de la démocratie, une coalition d'opposition, qualifia l'élection d'Ortega de farce, surtout vu l'empêchement de la Cour suprême de présenter Montealegre au scrutin (28).

Une opposition vient toutefois de l'extérieur. Les États-Unis ainsi que les Nations unies (ONU) ont tous deux dénoncé les politiques d'Ortega. Les États-Unis ont émis des sanctions politiques visant les dirigeants politiques du Nicaragua, alors que de son côté l'ONU dénonça la répression faite par le gouvernement, qui bafoue les droits démocratiques de la population (29).

Après plus de 6 mois d'affrontements dans les rues du pays, la crise semble avoir stagné. Les négociations entre les différents partis n'ont toujours pas repris, alors que la crise força plus de 23 000 Nicaraguayens à migrer vers le Costa Rica en quête de sécurité (30).




Références:

(1) Sibaja, Marco, « Nicaragua : Le président sous pression malgré l'abandon de sa réforme », Le Devoir, le 23 avril 2018, url : https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/525964/ni... , Consulté le 27 octobre 2018

(2) Ibid.

(3) Ausloos, Manuel, « La crise politique au Nicaragua en 9 dates », Le Monde, le 24 août 2018, Url : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/08/2... , Consulté le 27 octobre 2018

(4) Sibaja, Marco, Op. Cit.

(5) Ausloos, Manuel, Op. Cit.

(6) Lopez Ocampo, Ismael et Sarah Kinosian, « The people lost their fear: How Nicaragua's new revolution took shape », The Washington Post, le 26 avril 2018, Url: https://www.washingtonpost.com/world/the_americas/... , Consulté le 27 octobre 2018

(7) Loc. Cit.

(8) Ausloos, Manuel Op. Cit.

(9) Le Monde, « Au Nicaragua, grève d'ampleur à Managua à l'appel de l'opposition », Le Monde, le 7 septembre 2018, Url : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/09/0... , Consulté le 27 octobre 2018

(10) Partlow, Joshua, « They took my humanity. Pro-Ortega paramilitaries terrorize Nicaraguan protesters », The Washington Post, le 2 août 2018, Url: https://www.washingtonpost.com/world/the_americas/... , consulté le 27 octobre 2018

(11) Partlow, Joshua, « They are shooting at a church. Inside the 15 hour siege by Nicaraguan paramilitaries on university students », The Washington Post, le 14 juillet 2018, Url: https://www.washingtonpost.com/world/students-in-n... , consulté le 27 octobre 2018

(12) Le Monde , Op. Cit.

(13) Bataillon, Gilles, «Anatomie de la révolution sandiniste » dans Problèmes d'Amérique Latine, vol 2 n 105 2017, Url : https://www-cairn-info.ezproxy.usherbrooke.ca/revu... consulté le 27 octobre 2018

(14) Moallic, Benjamin, « Les usages politiques de la mémoire en Amérique Centrale » dans Problèmes d'Amérique Latine, vol 4 n 86 2012, url : https://www-cairn-info.ezproxy.usherbrooke.ca/revu... , consulté le 27 octobre 2018

(15) Société Radio-Canada, « Au Nicaragua, bras de fer entre l'opposition et le président Ortega », le 3 août 2018, Url : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1116142/nicar... , consulté le 27 octobre 2018

(16) Ibid

(17) Giraud, Véronique, « Le Nicaragua, de la révolution à la mondialisation », dans Mouvements, vol 5 n 18 2001, Url : https://www-cairn-info.ezproxy.usherbrooke.ca/revu... , Consulté le 27 octobre 2018

(18) Chamorro, Carlos F, « Le pouvoir citoyen au Nicaragua, démocratie participative ou populisme autoritaire? », dans Problèmes d'Amériques Latines, vol 1 n 71 2009, Url : https://www-cairn-info.ezproxy.usherbrooke.ca/revu... , Consulté le 27 octobre 2018

(19) Ibid.

(20) Ibid.

(21) Della Costa Stuenkel, Oliver et Andreas E. Feldmann, « The unchecked demise of Nicaraguan democracy », Rising democraties network, le 16 novembre 2017, Url: https://carnegieendowment.org/2017/11/16/unchecked... , consulté le 27 octobre 2018

(22) Bataillon, Gilles, «Chasse aux sorcières à Managua » Esprit, vol 11, novembre 2008, Url : https://www-cairn-info.ezproxy.usherbrooke.ca/revu... consulté le 27 octobre 2018

(23) Giraud, Véronique , Op. Cit.

(24) Partlow, Joshua, « From rebel to strongman: How Daniel Ortega became the thing he fought against » The Washington Post, le 24 août 2018, Url: https://www.washingtonpost.com/world/the_americas/... , consulté le 28 octobre 2018

(25) Ibid.

(26) Burleigh, Marc, « Un 4e mandat pour Ortega, l'opposition proteste » Le Devoir, le 8 novembre 2016, Url : https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/484093/ni... , consulté le 27 octobre 2018

(27) Ibid.

(28) Ibid.

(29) Edmondson, Catie, « US impose sanctions on 3 top Nicaraguan officials after violent crackdown », The New York Times, le 5 juillet 2018, Url: https://www.nytimes.com/2018/07/05/us/politics/us-... , consulté le 27 octobre 2018

(29) Cumming-Bruce, Nick, « U.N sounds alarm on repression in Nicaragua » The New York Times, le 29 août 2018, Url: https://www.nytimes.com/2018/08/29/world/americas/... , Consulté le 27 octobre 2018

(30) Ausloos, Manuel, Op. Cit.

Dernière modification: 2018-11-05 06:59:30

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.

Liens internes

Les objectifs de Perspective monde
Son équipe au fil des ans
Les sources et les mises à jour
Récupérer des éléments de Perspective monde

Pour en savoir plus

Pour nous écrire un commentaire
Pour visionner la vidéo d'introduction
Bilan du siècle, sur le Québec contemporain
Dimension, sur le langage statistique R

Liens externes

Observatoire des politiques publiques
Observatoire des Amériques
Politique appliquée.tv
Cahiers de recherche

Directeur: Jean-Herman Guay, Ph.D. Tous droits réservés © Perspective monde Version 6.7.2016