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18 septembre 2016

Cameroun : encore des embûches malgré le chemin accompli


Yolande Mindjongo Mvogo
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

mars
1992
Tenue d'élections multipartites au Cameroun

mai
1990
Manifestations publiques au Cameroun

avril
1984
Tentative de coup d'État au Cameroun

novembre
1982
Accession de Paul Biya à la présidence du Cameroun

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Création de l'Union africaine et malgache

janvier
1960
Proclamation de l'indépendance du Cameroun

« L'Afrique en miniature ». Cette appellation communément attribuée au Cameroun tire sa source de la diversité de ses milieux naturels. Pays d'Afrique centrale de 475 440 km², le Cameroun possède une population de 23 739 218 âmes (1). Malgré son potentiel humain et naturel, ce pays affiche des indicateurs de développement qui stagnent, voire qui se dégradent, depuis quelques décennies. La situation socio-politique camerounaise pourrait être une cause importante du retard de son développement.

Une paix sociale fragile

Comme la quasi-totalité des États africains, le Cameroun a une population multiethnique, multiculturelle et multireligieuse. Plus de 250 langues nationales y sont parlées. Ce morcellement a favorisé le maintien du français et de l'anglais comme langues officielles du Cameroun après son indépendance (2). Ainsi, le Nord du pays est majoritairement composé de musulmans francophones, alors que le Sud, l'Ouest et l'Est sont à majorité chrétienne, francophone et anglophone.

Des heurts ethniques ou religieux ne font pas partie de l'histoire politique récente du Cameroun. D'ailleurs, les institutions républicaines sont dirigées par les ressortissants de toutes les régions du pays, selon le principe d'équilibre régional en vigueur depuis 1975 (3). La politique des quotas d'admission aux concours publics selon l'appartenance régionale a contribué à donner à l'administration publique camerounaise un visage laïc et équitable (4).

Toutefois, ces mesures n'ont pas permis d'éviter la dégradation croissante du tissu social camerounais au cours des dernières années. Les commentaires intolérants à caractère ethnique, qui pullulent dans les médias sociaux, démontrent qu'il existe aujourd'hui un profond malaise au sein de la population. Ce phénomène pourrait s'expliquer par une situation politique délétère.

Une gérontocratie décriée

Depuis son indépendance, en 1960, le Cameroun n'a connu que deux présidents de la République. Malgré une population dont l'âge médian est de 18 ans, la gestion des affaires politiques du pays est prise en otage par une élite politique dont l'âge médian est de 77 ans (5). Le président Paul Biya est âgé de 83 ans, alors que son dauphin constitutionnel, le président du Sénat, est âgé de 81 ans. De plus, le leader de l'opposition camerounaise, Ni John Fru Ndi, est âgé de 74 ans. L'Assemblée nationale et la Cour suprême sont également dirigées par des septuagénaires.

Il est plausible de penser qu'un tel clivage générationnel pourrait contribuer à créer des frustrations au sein d'une population jeune. Ces frustrations pourraient se nourrir du fait que Paul Biya est à la tête du pays depuis 34 ans. Ainsi, malgré le respect de l'équilibre régional dans l'administration publique, le long règne de Paul Biya à la tête de l'État ainsi que les postes importants occupés par ses amis annihilent les espoirs de la jeunesse.

Revendications politico-religieuses inexistantes

Traditionnellement, les populations musulmanes camerounaises n'ont pas de revendications religieuses. Au Cameroun, le calendrier des jours religieux fériés prend en compte les fêtes chrétiennes et musulmanes à parts égales. Le fait que la secte islamiste Boko Haram sévisse dans le grand nord camerounais pourrait susciter des inquiétudes en terme d'éventuelles revendications à caractère politico-religieux des musulmans du Cameroun. Cependant, les populations nordistes du Cameroun ne sont pas des populations opprimées ou marginalisées. Les ressortissants nordistes bénéficient de 30 % des places qui leur sont accordées aux concours publics (6). Cette mesure n'a d'ailleurs jamais été remise en question par le reste de la population camerounaise.

La menace Boko Haram est une menace étrangère, en l'occurrence nigériane. Le conflit frontalier de la presqu'île de Bakassi témoigne du fait que le Cameroun est souvent visé par des attaques des groupes armés nigérians (7). Par ailleurs, Boko Haram n'a pas pu se nourrir des frustrations issues des injustices institutionnalisées pour recruter, comme c'est le cas dans certains contextes de radicalisation terroriste.

Des comités de vigilance se sont formés bénévolement par les jeunes du Nord pour débusquer d'éventuels membres de la secte islamiste (8). Dans ces comités d'autodéfense, on retrouve des jeunes chômeurs qui, par patriotisme, servent d'agents de renseignements importants pour l'armée et les forces de sécurité camerounaises (9). D'ailleurs, il n'est pas rare que ces jeunes soient victimes des représailles de Boko Haram, comme ce fut le cas à la fin du mois de juin 2016 (10). Une situation qui démontre que Boko Haram peine à recruter des jeunes nordistes musulmans camerounais. Il est également important de noter que le nord du Cameroun abrite des paysages touristiques qui sont une source de revenus pour les travailleurs locaux. Les populations nordistes sont donc conscientes des enjeux économiques liés à l'éradication de la secte islamiste Boko Haram.

Une Afrique en miniature ?

Le Cameroun est non seulement le poumon économique de la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEMAC), mais aussi sa locomotive grâce à son économie diversifiée (11). Cependant, la situation socio-politique camerounaise est un frein à son expansion économique. La faiblesse ou l'absence de l'État de droit ont souvent compromis l'investissement direct étranger dans les pays africains. Le Cameroun n'est pas en reste, bien que ses institutions existantes aient su faire participer tous les Camerounais dans la construction de l'identité nationale. La confiscation du pouvoir par une élite souvent perçue comme corrompue et vieillissante a occulté cette équité, exposant ainsi le pays aux risques de contestations politiques sur une base ethnique. L'alternance politique, qui est considérée comme un élément fondamental dans la consolidation de la démocratie, fait cruellement défaut au Cameroun. Or, l'alternance s'ancre progressivement dans la culture politique de certains pays africains tels que le Ghana, le Nigeria et le Benin.

Il est donc pertinent que le Cameroun remette en question son mythe d'Afrique en miniature, car son déficit de démocratie lui ôte de facto la légitimité nécessaire pour exercer un leadership stratégique sur la scène continentale et internationale.




Références:

(1) STATISTIQUES MONDIALES. « République du Cameroun-statistiques », [en ligne] http://www.statistiques-mondiales.com/cameroun.htm consulté le 2 juillet 2016

(2) TCHINDJANG, Mesmin, Louise Angéline NGAMNGNE et Athanase BOPDA, « La cartographie linguistique, traceuse de l'histoire, des civilisations et des cultures : une application au Cameroun », UNESCO [en ligne] http://www.unesco.org/culture/ich/doc/src/00280-FR.pdf, consulté le 2 juillet 2016

(3) YODOU SIBEUDEU, Alain Patrick, « Justice politique et prévention des conflits dans les sociétés pluriethniques : cas de la politique de l'équilibre régionale au Cameroun. », Memoireonline [en ligne] http://www.memoireonline.com/11/13/7922/m_Justice-... consulté le 5 juillet 2016

(4) Ibid.

(5) KAKDEU, Louis-Marie. « Cameroun : La gérontocratie est-elle un régime politique crédible ? », Libre Afrique en ligne le 3 septembre 2014, http://www.libreafrique.org/KAKDEU-gerontocratie-030914, consulté le 12 août 2016

(6) YODOU SIBEUDEU, Alain Patrick, Op. cit.

(7) RADIO FRANCE INTERNATIONAL « Le Cameroun repousse une attaque près du Nigéria », en ligne le 20 octobre 2010, http://www1.rfi.fr/actufr/articles/106/article_73726.asp, consulté le 11 août 2016

(8) RADIO-CANADA AVEC AGENCE France-PRESSE, ASSOCIATED PRESS ET REUTERS, « Au moins onze morts lors d'attentats au Cameroun » , en ligne le 1er juillet 2016 http://nouveau.eureka.cc.ezproxy.usherbrooke.ca/Se... consulté le 26 juillet 2016

(9) TILOUINE, Joan. « Au Cameroun, des milices villageoises contre Boko Haram », Le Monde, en ligne le 23 juillet 2016, http://nouveau.eureka.cc.ezproxy.usherbrooke.ca/Se... consulté le 26 juillet 2016

(10) RADIO-CANADA AVEC AGENCE France-PRESSE, ASSOCIATED PRESS ET REUTERS, Op. cit.

(11) FANUCCHI, Bruno. « Champion d'Afrique méconnu, le Cameroun veut attirer plus d'investisseurs », La Tribune en ligne le 11 août 2016, http://nouveau.eureka.cc.ezproxy.usherbrooke.ca/Se... consulté le 12 août 2016

Dernière modification: 2016-09-19 08:18:29

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