Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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4 avril 2017

La langue française en Afrique : un avenir incertain


Jean-Noël Morin
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

août
2016
Réélection d'Ali Bongo Ondimba à la présidence du Gabon

juin
2009
Décès du président gabonais Omar Bongo

mai
1990
Adoption du multipartisme au Gabon

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

décembre
1967
Accession d'Albert-Bernard Bongo à la présidence du Gabon

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Création de l'Union africaine et malgache

L'Afrique, et plus précisément la zone subsaharienne, est l'endroit où le français a connu la plus grande progression au cours des dernières années, avec une augmentation de 15 % des francophones entre 2010 et 2014 [1]. Selon les estimations fournies par l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l'Afrique devrait regrouper plus de 85 % des francophones d'ici 2050 [2]. Pour que cette estimation se réalise, l'OIF mise sur la progression de l'enseignement. Notamment, en mettant l'accent sur la formation des enseignants à travers l'initiative de formation à distance des maîtres [3]. Cette opération fut lancée au Bénin, au Burundi, en Haïti et à Madagascar.

Le particularisme lexical : un défi scolaire

Vingt-deux pays africains ont le français comme langue officielle ou co-officielle. Parmi ceux-ci, les pays ayant le plus haut pourcentage de francophones sont : le Gabon avec 61 %; le Congo-Brazzaville avec 58 %; la Tunisie avec 54 %; Djibouti avec 54 %; et la République démocratique du Congo avec 47 % [4]. Sur cette liste, le Gabon, le Congo-Brazaville et la RDC sont les seuls avec le français comme unique langue officielle.

Depuis les années 1970, l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) s'efforce de recenser les particularités lexicales des différents pays francophones d'Afrique. L'objectif est simple : différencier les erreurs dans l'apprentissage des particularismes régionaux [5]. L'AUF, en coopération avec le Bureau pour l'enseignement de la langue et de la civilisation française à l'étranger et le Centre de linguistique appliquée de Dakar (CLAD), tente d'en mesurer les écarts.

L'enjeu prioritaire actuel est celui de l'apprentissage du français dans les milieux scolaires. Le problème provient d'une dualité existante entre l'importance sociale du français et sa pratique réelle. Le français est principalement utilisé dans les milieux administratif et politique. Ce qui rend son utilisation courante très faible. Ainsi, dans bien des cas l'enfant envoyé dans une école francophone se heurte à des problèmes de compréhension dus au fait qu'il découvre l'existence du français sur place [6]. Afin de remédier à la situation, le CLAD lança un programme d'école bilingue pour permettre à l'enfant d'apprendre le français avec les bases de sa langue maternelle [7].

L'importance de la littérature

Au niveau littéraire, depuis la vague des indépendances, les auteurs africains ont su garder la vitalité de la littérature francophone [8]. Cependant, les fruits de cette production sont peu accessibles sur le territoire africain. Les livres étant principalement édités en Occident, le lectorat reste essentiellement à l'extérieur de l'Afrique. En dehors des milieux universitaires, les écrits français souffrent d'une faible visibilité. Les cultures locales sont davantage représentées dans les langues vernaculaires, par des chansons et des récits oraux [9].

Par contre, la perception du français littéraire africain est très positive. Il est perçu comme un vecteur, permettant de traduire les cultures locales dans une langue internationale [10]. Le français écrit n'est pas associé à la culture de la France, mais plutôt comme une porte d'entrée vers le lectorat francophone.

Le dualisme de la présence française

Depuis l'indépendance des pays d'Afrique, un paradoxe persiste au sein des communautés francophones. D'une part, le français est perçu comme la langue des colonisateurs, et donc de l'assujettissement [11]. De l'autre, il est encore utilisé comme langue de l'administration et de l'enseignement.

Dans les premiers temps qui suivirent les indépendances, l'influence de la métropole sur ses anciennes colonies resta forte. Par leurs liens avec les chefs d'État locaux, les métropoles purent conserver une forme d'hégémonie politique et économique. Encore aujourd'hui, les parents vont privilégier les écoles de langue française qu'ils considèrent comme la langue des classes dirigeantes, au détriment des écoles nationales.

Dans certains pays, la fin de la tutelle économique française n'a pas marqué la fin de l'influence française. Par exemple, le Gabon, pays africain ayant le plus grand pourcentage de francophones, a vu depuis son indépendance les entreprises françaises proliférer dans l'ensemble de ses secteurs économiques [12]. Le Gabon reste une exception africaine. Ce pays étant dépendant économiquement de l'ancienne métropole, le fait français n'a cessé d'y croître depuis son indépendance [13]. L'explication de cette croissance réside dans la perception de l'ancienne métropole. Celle-ci serait perçue comme un grand frère, plutôt qu'un colonisateur.

Le français à l'ère des communications

De nos jours, l'influence française a changé de visage dans certaines parties de l'Afrique. Depuis la fin du colonialisme, la présence de la France s'est transformée. En effet, la présence des médias occidentaux, et plus spécifiquement ceux français, est perçue par certains comme un impérialisme culturel. Au cours des dernières décennies, la stratégie médiatique française s'est transformée. En procédant par intégration locale, les géants télévisuels, en partenariat avec les entreprises locales, ont mis sur pied des chaines présentées comme « faites par des Africains pour des Africains [14]». L'objectif étant de légitimer la présence de médias francophones sur le territoire africain.

La prolifération des médias francophones en Afrique subsaharienne a permis l'émergence d'un français populaire africain (FPA). Variant d'un pays à l'autre, le FPA est la langue de tous les jours, beaucoup plus fluide et moins rigide que le français enseigné dans les écoles. Il permet une communication à multiples registres entre les locuteurs [15]. Jusqu'au milieu des années 1990, les animateurs publics devaient avoir une maîtrise du français exemplaire. Cependant, avec le temps, un assouplissement est apparu et, de nos jours, le FPA est de plus en plus présent dans l'espace médiatique.

Cette mutation a créé une dualité dans l'utilisation et la perception de la langue française. En adaptant la langue à l'auditeur et à la population locale, le français gagne en légitimité. Cependant, il complique les possibilités de l'enseignement de la langue, car en multipliant les dialectes, les systèmes scolaires auront peine à s'adapter aux nouveaux particularismes linguistiques.

Les enjeux entourant le français en Afrique sont donc nombreux. D'une part, il y a la perception de la langue, entre langue de noblesse et langue d'oppression. D'autre part, la difficulté d'uniformiser l'enseignement, dans une Afrique plurilinguistique. Cependant, un enjeu épineux est celui des organisations internationales pour la francophonie. En effet, la critique la plus virulente est que ces organismes sont devenus des endroits de réseautage pour la formation de partenariats économiques [16]. Ils délaisseraient par le fait même leur objectif initial qui est l'avancement de la langue française dans le monde.




Références:

[1] Radio-Canada, « Plus de francophones dans le monde, surtout en Afrique », 6 novembre 2014, [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/692640/rapport... (Page consultée le 26 mars 2017)

[2] JACOT, Martine et BRAFMAN, Nathalie, « L'Afrique, phare de l'avenir », Le Monde géo et politique, 3 août 2012, [En ligne], http://www.lemonde.fr/international/article/2012/0... (Page consultée le 26 mars 2017)

[3] Ibid.

[4] OLIVIER, Mathieu, « Francophonie : où parle-t-on le plus français en Afrique? », Jeune Afrique, 6 novembre 2014, [En ligne], http://www.jeuneafrique.com/40545/politique/franco... (Page consulté le 26 mars 2017)

[5] FÉRAL, Carole, « Les “variétés” du français en Afrique. Stigmatisations, dénominations, réification : à qui la faute? », Cahiers de sociolinguistique, 1/2010 (n° 15), p. 41-53, [En ligne], http://www.cairn.info.ezproxy.usherbrooke.ca/revue... (Page consultée le 26 mars 2017)

[6] CANUT, Cécile, « “À bas la francophonie!” De la mission civilisatrice du français en Afrique à sa mise en discours postcoloniale », Langue française, 3/2010 (n° 167), p. 141-158, [En ligne], http://www.cairn.info.ezproxy.usherbrooke.ca/revue... #anchor_citation (Page consultée le 26 mars 2017)

[7] NADJO, Léon, « Du latin au français d'Afrique noire », 2010, Éditions l'Harmattan, p.243, [En ligne], http://www.harmatheque.com.ezproxy.usherbrooke.ca/... (Page consulté le 26 mars 2017)

[8] CHEMAIN, Arlette, « Engagement, Ressourcement, Imaginaire : cinquante ans de subsahariennes de langue française. Quelques repères », Outre-mers,, 2010, tome 97, n.368-369, p.266, [En ligne], http://www.persee.fr.ezproxy.usherbrooke.ca/docAsP... (Page consultée le 27 mars 2017)

[9] CHEMAIN, Roger, « Sur l'indépendance : cinquante ans de littérature subsharienne en langue française », Outre-mers,, 2010, tome 97, n.368-369, p.248, [En ligne], http://www.persee.fr.ezproxy.usherbrooke.ca/docAsP... (Page consultée le 26 mars 2017)

[10] RUFIN, Didzambou, « Entreprises françaises au Gabon et développement économique et social 1960-2110 », Outre-mers, 2010, tome 97, n.368-369, p.196-216, [En ligne], http://www.persee.fr.ezproxy.usherbrooke.ca/docAsP... (Page consultée le 26 mars 2017)

[11] NADJO, Léon, Op. cit. p.243

[12] RUFIN, Didzambou, Op. cit.

[13] CANUT, Cécile, Op. cit.

[14] MAOMRA.B, Jean-Jacques, « Étude de la perception du public ivoirien dans la stratégie d'intégration locale des médias français en Afrique francophone », Global Media Journal, 2016, vol 9, n.1, p.103-118, [En ligne], http://www.gmj.uottawa.ca/1601/v9i1_bogui.pdf, (Page consulté le 26 mars 2017)

[15] DRESCHER, Martina, « Médias et dynamique du français en Afrique subsaharienne », juillet 2015, édition Peter Lang, 318 p., [En ligne], https://ebookcentral.proquest.com/lib/usherbrookem... (Page consulté le 26 mars 2017)

[16] CANUT, Cécile, Op. cit.

Autres références

Monographie

BAL, Willy, « Enjeux et atouts du français en Afrique Noire », 2006, Éditions L'Harmattan, 272p, [En ligne], http://liseuse.harmattan.fr/?sj=HTQ3bc68016a7eddcc... (Page consulté le 26 mars 2017)

Périodiques

BAT, Jean-Pierre, « Antoine Glaser. Arrogant comme un Français en Afrique », Afrique contemporaine, 4/2015 (n° 256), p. 144-146, [En ligne], http://www.cairn.info.ezproxy.usherbrooke.ca/revue... (Page consultée le 26 mars 2017)

GEORGES, Matoré, « Inventaire des particularités lexicales du Français du Mali », C.N. R.S, N.18, 1983, p.44, [En ligne], http://www.persee.fr/docAsPDF/igram_0222-9838_1983... (Page consultée le 26 mars 2017)

Dernière modification: 2017-04-10 07:44:21

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