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11 avril 2017

Le travail infantile africain : une question de survie?


Mélissa Nilsson
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juillet
2011
Proclamation de l'état de famine en Somalie par les Nations unies

avril
1988
Signature d'un accord de paix mettant fin à la guerre de l'Ogaden

juin
1977
Début de la guerre entre la Somalie et l'Éthiopie

octobre
1969
Accession au pouvoir de Muhammad Siyaad Barre en Somalie

mars
1964
Conclusion d'un cessez-le-feu mettant fin à un conflit entre la Somalie et l'Éthiopie

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

L'Organisation internationale du travail (OIT) fixe que l'âge minimal général d'admission à l'emploi ne devrait pas être inférieur à 15 ans ou à l'âge de l'achèvement de la scolarité obligatoire(1). Or, encore aujourd'hui sur plusieurs continents, le travail des enfants de moins de 15 ans continue d'être une réalité. Selon les dernières données à jour de l'OIT, 168 millions d'enfants âgés de 5 à 17 ans occupaient des postes « à abolir » en 2012 dans le monde(2). Près de la moitié de ces enfants évoluent dans des domaines dits dangereux(3), comme : enfants-soldats, prostitution, pornographie, trafics et activités illicites(4).

Bien que la proportion d'enfants au travail ait globalement diminué depuis la dernière décennie, certains continents restent toutefois en marge de cette tendance générale. C'est particulièrement le cas du continent africain, qui possède le plus grand nombre d'enfants qui travaillent au monde(5).

L'école du marché du travail

L'Afrique subsaharienne est la région africaine où les enfants sont les plus susceptibles de travailler(6). En effet, avec 26,4 % des enfants qui travaillent, cette région africaine possède le plus « haut taux d'incidence du travail des enfants(7) » au niveau mondial. C'est 69 millions d'enfants, âgés entre 6 et 17 ans, qui sont employés prématurément et parfois même contre leur gré. Ce qui représente une proportion de plus d'un enfant sur cinq(8). La moitié d'entre eux occupe des postes dans les principaux secteurs de l'activité économique : 69 % travaillent dans l'agriculture, 22 % dans le secteur des services et 9 % dans l'industrie(9). Cependant, l'autre moitié évolue dans des domaines dangereux, que ce soit dans les carrières de pierres, dans les mines, ou encore comme esclaves sexuels ou enfants-soldats(10). Pour ce qui est de l'Afrique du Nord, c'est environ un douzième de la population totale des enfants, soit 9 millions d'enfants, qui effectue des travaux « à abolir »(11).

De plus, certains facteurs d'exclusion sociale pesant sur les enfants africains influencent « le type et la quantité de travail exercé(12) ». En effet, le sous-investissement dans le développement des filles, justifié par leur « vulnérabilité(13) », ou encore, la priorité accordée à l'éducation des garçons, justifiée par les traditions patriarcales et les modèles de rôle sociaux « sexués » (14), parce que « genrés », induisent des relations d'inégalité entre les sexes(15). Cette discrimination sexuelle se répercute sur le travail des enfants. En effet, selon les chiffres de l'OIT, 62 % des garçons africains travaillent, contre seulement 38 % des filles(16). De plus, le travail des jeunes filles « consiste la plupart du temps à être domestiques ou commerçantes ambulantes et pour les jeunes garçons à être apprentis mécaniciens, bergers ou cultivateurs(17) ».

La pauvreté : une des principales explications du phénomène

L'insuffisance de revenu des Africains les pousse à faire travailler leurs enfants « à partir du moment où le revenu du ménage chute à un niveau inférieur à celui du seuil de subsistance familiale(18) ». C'est que les enfants africains peuvent apporter une aide financière complémentaire à leur famille, « qui peut s'élever à la hauteur de 20 % de la consommation des ménages(19) ». Pour ces familles, ce revenu complémentaire est, en soi, une « stratégie individuelle » de survie quotidienne.

Les causes probantes obligeant les familles africaines à faire travailler leurs enfants résident dans l'évolution du système économique mondial tendant vers un libéralisme économique(20). Cette logique capitaliste, où la nécessité marchande repose sur les gains monétaires(21), la croissance économique et la main-d'oeuvre bon marché(22), a fait plonger les Africains dans une « économie informelle, où les conditions de travail sont précaires et où la sécurité, sociale et physique, fait défaut(23) ». S'en est suivi une réduction des dépenses publiques, qui a eu pour effet de limiter les moyens financiers, notamment dans le secteur de l'éducation(24). Ne pouvant plus accéder à un enseignement gratuit et de qualité ainsi qu'à des professeurs formés et compétents, les enfants africains ont été poussés sur le marché du travail(25). Au fil du temps, cette réalité est devenue coutume, puisque les parents africains considèrent comme un double frais de devoir dépenser pour scolariser leurs enfants et, du même coup, perdre leur contribution en tant que main-d'oeuvre(26).

En plus de la combinaison de ces facteurs potentiellement explicatifs du travail des enfants en Afrique, d'autres circonstances auraient pu accroître la vulnérabilité des Africains et de leurs enfants, amplifiant ainsi le phénomène. La pandémie du sida(27), les changements climatiques, les catastrophes écologiques et les conflits armés, avec le problème des enfants-soldats(28), en sont quelques bons exemples.

Des stratégies de lutte efficaces?

À partir des années 1990, l'OIT a mis en place plusieurs stratégies pour lutter contre ce phénomène. Soulignons, entre autres, le Programme international pour l'abolition du travail des enfants (IPEC), la Convention sur l'âge minimum et la Convention sur les pires formes de travail des enfants(29). S'en est suivi la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant (CRC)(30).

L'OIT a également soutenu plusieurs pays africains dans le développement « de leurs capacités institutionnelles et techniques nationales pour la mise en oeuvre des plans d'action de lutte contre le travail des enfants en Afrique(31) ». Dix programmes nationaux ont été lancés en 2000-2001 pour abolir les pires formes du travail des enfants(32). L'OIT a également lancé le Centre de ressources intégrées sur le travail des enfants « Clic-AFRICA(33) ».

Grâce à toutes ces initiatives internationales et nationales pour lutter contre le travail infantile, le nombre d'enfants qui travaillent a baissé d'un tiers à l'échelle mondiale depuis 2000, passant de 246 à 168 millions(34). Cependant, l'Afrique constitue toujours le continent où les progrès vers la réalisation de ces objectifs sont les plus lents(35). En effet, « près de la moitié des 54 pays de la région n'ont pas encore commencé à concevoir leurs programmes d'action nationaux(36) ». Cela s'expliquerait en partie parce que « les programmes de travail des enfants ont tendance à recevoir une faible attention dans les priorités nationales de développement(37) ». Il serait alors judicieux de se demander si les Africains désirent vraiment changer cette tendance. Car sans la volonté de ceux-ci, il sera très ardu pour l'Afrique d'y mettre fin.

Il faut savoir que, pour les Africains, interdire le travail à un enfant qui n'est pas instruit serait préjudiciable, car ces enfants sans diplôme ni travail seraient plus portés à s'orienter vers la délinquance(38). Comme la plupart des Africains n'ont pas les moyens d'inscrire leurs enfants dans une institution d'éducation, ils croient qu'il vaut mieux les faire travailler. En effet, selon eux, faire travailler les enfants « n'est pas si problématique, tant que ces travaux s'exercent dans un environnement sain et que les activités qui leur sont confiées sont à leur portée(39) ».

Partant de ce constat, rendre l'éducation gratuite en Afrique et mettre à la disposition des enfants issus de familles défavorisées des bourses ou autres incitatifs fiscaux, afin de compenser la perte de main-d'oeuvre gratuite dont les parents ne pourraient plus bénéficier, pourraient-elles être de bonnes solutions? Seul l'avenir nous le dira!




Références:

(1) Bureau international du travail. « Déclaration relative aux Principes et Droits fondamentaux au Travail : le travail des enfants en afrique », [En ligne], s.d., http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---ed_norm... (Page consultée le 3 avril 2017).

(2) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants? Présupposé à débattre », Centri, [En ligne], 2009, http://www.cetri.be/Contre-le-travail-des-enfants-1101 (Page consultée le 8 avril 2017).

(3) Organisation internationale du travail. « Tendances mondiales du travail des enfants de 2008 à 2012 », [En ligne], s.d., http://ilo.org/ipec/Informationresources/WCMS_IPEC... (Page consultée le 9 avril 2017).

(4) YEDAN, Ali. « Problématique du travail des enfants en Afrique », Terangaweb, [En ligne], s.d., http://terangaweb.com/problematique-du-travail-des... (Page consultée le 3 avril 2017).

(5) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(6) Organisation internationale du travail. « Le travail des enfants en Afrique », [En ligne], s.d., http://ilo.org/ipec/Regionsandcountries/Africa/lan... (Page consultée le 3 avril 2017).

(7) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(8) RFI Afrique. « En Afrique subsaharienne, un enfant sur cinq est contraint de travailler », [En ligne], 12 juin 2016, http://www.rfi.fr/afrique/20160611-journee-lutte-t... (Page consultée le 3 avril 2017).

(9) YEDAN, Ali. « Problématique du travail... », op. cit.

(10) RFI Afrique. « En Afrique subsaharienne... », op. cit.

(11) Organisation internationale du travail. « Tendances mondiales... », op. cit.

(12) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(13) Organisation international du travail. « Gender, Equality and Diversity Branch (GED) », [En ligne], s.d., www.ilo.org/gender (Page consultée le 9 avril 2017).

(14) Ibid.

(15) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(16) Ibid.

(17) YEDAN, Ali. « Problématique du travail... », op. cit.

(18) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(19) Ibid.

(20) Ibid.

(21) Ibid.

(22) CHAMPAGNAT, Jean-Charles. « Le travail des enfants : Le continent africain », [En ligne], s.d., http://www.droitsenfant.fr/travail_afrique.htm (Page consultée le 3 avril 2017).

(23) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(24) Ibid.

(25) Ibid.

(26) YEDAN, Ali. « Problématique du travail... », op. cit.

(27) CHAMPAGNAT, Jean-Charles. « Le travail des enfants... », op. cit.

(28) LEROY, Aurélie. « Contre le travail des enfants?... », op. cit.

(29) Bureau international du travail. « Déclaration relative aux Principes... », op. cit.

(30) Ibid.

(31) Organisation internationale du travail. « Le travail des enfants en Afrique... », op. cit.

(32) Bureau international du travail. « Déclaration relative aux Principes... », op. cit.

(33) Organisation internationale du travail. « Le travail des enfants en Afrique... », op. cit.

(34) Ibid.

(35) Ibid.

(36) Ibid.

(37) Ibid.

(38) YEDAN, Ali. « Problématique du travail... », op. cit.

(39) Ibid.

Dernière modification: 2017-04-17 09:36:21

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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