Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

14 août 2018

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28 March 2017

L'extrême droite en Ukraine : gains et recul


Audrey Anne Blanchet
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

July
2014
Écrasement d'un avion de la Malaysia Airline au-dessus du territoire ukrainien

March
2014
Tenue d'un référendum en Crimée

February
2014
Renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovytch

February
2010
Élection de Viktor Ianoukovytch à la présidence de l'Ukraine

December
2004
Élection de Viktor Yushchenko à la présidence de l'Ukraine

December
1991
Création de la Communauté des États indépendants

De novembre 2013 à février 2014, l'Ukraine a été le théâtre d'un vaste mouvement de protestation civique. La révolution du Maïdan débute le 21 novembre 2013, alors que le gouvernement ukrainien annonce qu'il ne signera pas l'accord d'association avec l'Union européenne (1). De milliers de manifestants prennent alors la rue afin de dénoncer les actions du gouvernement, craignant un futur rapprochement avec la Russie.

Depuis l'indépendance, en 1991, l'extrême droite a joué un rôle marginal dans l'espace public (2). Cependant, la révolution du Maïdan contribue à un changement. Effectivement, ce contexte incite plusieurs groupes de la droite radicale à joindre cette révolution. Cela favorise alors un intérêt envers ces groupes, qui jusqu'alors étaient peu visibles dans l'espace public.

Une idéologie ultranationaliste

Les groupes d'extrême droite ukrainiens, qualifiés d'ultranationalistes, partagent des fondements idéologiques ayant comme vecteur central la préservation de l'identité nationale. Selon eux, celle-ci est menacée principalement par la domination russe, mais aussi par la présence d'autres groupes minoritaires (3). À cet égard, le politologue Andreas Umland explique que la peur pathologique de perdre leur identité nationale ainsi que l'obsession des théories de conspiration sont les caractéristiques de la plupart des partis d'extrême droite (4).

La perception d'une menace russe incite donc les groupes d'extrême droite à défendre, par exemple, le renforcement de la langue ukrainienne et la rupture entre l'Église orthodoxe ukrainienne et le patriarcat de Moscou (5). Ce sentiment anti-russe est expliqué notamment par l'historique russo-ukrainien où la Russie a joué, et joue encore, un rôle influent en Ukraine en raison de la proximité géographique des deux États (6).

Aussi, on observe que l'extrême droite est teintée d'une idéologie antisémite (7). Une recherche menée par la politologue Lenka Bustikova montre, par exemple, qu'il y a un niveau élevé d'hostilité envers les Juifs chez les électeurs du parti d'extrême droite Svoboda, comparativement à tous les autres répondants (8). Bien que ces groupes tentent de se dissocier de cette étiquette, plusieurs intègrent des éléments antisémites dans leur discours. Par exemple, «l'Ukraine est contrôlée par “ une mafia russo-juive ”(9)» (Svoboda), ou «Pas de Juifs au gouvernement (10)» (Pravy sektor).

Svoboda : un parti ultranationaliste

Fondé en 1991, le Parti national socialiste d'Ukraine (SNPU) devient Svoboda en 2004. Il se présente comme un parti «ennemi de l'idéologie communiste (11)», se dissociant à la fois de l'idéologie communiste et du modèle démocratique occidental. À partir des années 2000, le parti effectue un virage idéologique. À partir de ce moment, il modère son discours et le centre « sur une critique acerbe du “système” (12)» ukrainien.

Présent sur la scène politique, ce parti fait peu à peu des gains tout en demeurant marginal lors des différentes élections. Majoritairement populaire dans l'ouest du pays, Svoboda gagne en popularité dans l'est en 2012. Cette même année, il connaît son apogée aux élections nationales, alors qu'il remporte 10,5 % des voix, notamment en raison de son discours anti-système qui joue en sa faveur (13). Aussi, ce discours le poussera à prendre part aux manifestations du Maïdan en 2013-2014.

Le nationalisme social défendu par Svoboda est basé sur les idées ultranationalistes de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Elles sont notamment développées dans l'ouvrage «Two Revolutions» écrit par Yaroslav Stetsko, un ancien dirigeant de l'OUN (14). Ainsi, pour rejoindre Svoboda, la principale condition est que les membres doivent appartenir à la nation ukrainienne (15). Les athées et les anciens membres du Parti communiste n'étaient pas admis (16). C'est pourquoi les minorités russes et juives, jugées comme menaçantes, sont les principales cibles des sentiments anti-minoritaires des dirigeants et partisans de Svoboda (17).

Ainsi, Svoboda souhaite évidemment limiter l'influence russe, mais aussi limiter l'immigration, bien qu'elle soit faible (18). En plus, il souhaite restreindre la citoyenneté ukrainienne aux Ukrainiens de sang, ainsi qu'interdire l'avortement, les manifestations publiques et l'homosexualité, entre autres (19).

Pravy sektor : les forces militaires de l'extrême droite

Créé en 2014, le Pravy sektor (secteur droit) est une coalition rassemblant plusieurs groupes radicaux d'extrême droite (20). Selon Viatcheslav Avioutskii, chercheur associé à l'Institut français de géopolitique, il s'agit d'un groupe paramilitaire ultranationaliste peu visible dans l'espace public (21). Cette organisation souhaite un changement du système ukrainien et milite pour la mise en place d'un gouvernement nationaliste et libre. Ce groupe se qualifie comme «nationalist, defending the values of white, Christian Europe against the loss of the nation and deregionalisation (22)».

Ce groupe est connu notamment pour sa branche paramilitaire qui est principalement active à la frontière de l'est du pays afin de libérer les territoires de l'emprise russe. Cette branche sert à contrecarrer l'armée ukrainienne, qui selon elle est infiltrée et corrompue par l'armée russe (23). À cet égard, les membres se qualifient de révolutionnaires, conservateurs et patriotiques et refusent toute «étiquette» politique (24).

Pravy sektor use de violence et de force dans ses actions. Cette violence est présente sur le terrain où les membres affrontent les forces policières munis de bâtons et battes de base-ball ainsi qu'en se présentant encagoulés et protégés d'un équipement (25).

Enfin, Pravy sektor a aussi une branche politique. Son chef, Iouri Mindiouk, estime qu' « [il] faut libérer l'initiative privée, exterminer la corruption, libérer également l'homme de la bureaucratie, baisser les impôts et améliorer le climat d'investissement. Il ne faut pas se contenter d'un changement de façade (26).»

Depuis la révolution du Maïdan, la visibilité du groupe s'est accrue en raison de son implication dans le mouvement. Cependant, la popularité de la branche politique de Pravy sektor demeurerait très faible.

Une menace réelle?

De manière générale, les observateurs occidentaux notent que le rôle de l'extrême droite est largement surestimé, notamment en raison de l'instrumentalisation médiatique russe à son égard (27). Or, il est vrai que les groupes d'extrême droite ont connu une montée en popularité pendant et à la suite du Maïdan. Ces ultranationalistes ont bénéficié d'un soutien de l'opinion publique en raison de leur discours anti-système qui leur ont permis d'être perçus comme des protecteurs, et non plus seulement comme les défenseurs d'une idéologie d'extrême droite (28).

Toutefois, après la victoire du Maïdan, ils ont cessé d'être perçus comme un élément indispensable. À cet effet, Viatcheslav Avioutskii explique que dans la résolution du conflit, la solution n'est pas détenue par des groupuscules ou par la violence, mais par «une solution négociée et politique (29)».

Ainsi, Viatcheslav Likhatchev et Viatcheslav Avioutskii s'entendent sur le fait que ces groupes se sont marginalisés d'eux-mêmes, en raison, notamment, de leur penchant pour des activités extrémistes incontrôlées qui les discrédite face à la population (30). Par le fait même, leur montée en popularité et leur poids politique se sont estompés «graduellement avec l'institutionnalisation de la révolution du Maïdan (31)».

Cinq ans après les événements du Maïdan, on constate que l'extrême droite a laissé des marques dans l'espace public. Malgré son recul après 2014, l'extrême droite demeure présente au Parlement, dans la nouvelle bureaucratie et sur le terrain. Effectivement, la visibilité de ces groupes dans l'espace public s'est accrue, même si leur popularité a diminué. À cet égard, il sera intéressant de suivre les prochaines élections législatives nationales et présidentielle de 2019, afin de voir quelle place ces groupes occuperont dorénavant.




Références:

(1) COURRIER INTERNATIONAL, «Ukraine : chronologie d'une révolution», 26 février 2014, http://www.courrierinternational.com/article/2014/... (26 mars 2017).

(2) LIKHATCHEV, Viatcheslav, «Les radicaux de droite dans le conflit russo-ukrainien», Russie,Nei,Visions, no. 95, juillet 2016, p. 7, https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/fil... (18 mars 2017).

(3) UMLAND, Andreas, «A Typical Variety of European Right-Wing Radicalism?», Russian Politics and Law, vol. 51, no. 5, septembre-octobre 2013, p. 88. DOI: 10.2753/RUP1061-1940510505.

(4) Ibid. ... Viatcheslav, op. cit., p. 7-8.

(6) UMLAND, Andreas, op. cit. p. 88.

(7) Loc. cit.

(8) BUSTIKOVA, Lenka, «Voting, identity and security threats in Ukraine: who supports the Radical ”Freedom“ Party?», Communist and Post-Communist Studies, vol. 48, no. 2-3, juin-septembre 2015, p. 245.

(9) OFFICE FRANÇAISE DE PROTECTION DES RÉFUGIÉS ET APATRIDES, «L'extrême droite ukrainienne», 3 juin 2016, p.4, https://ofpra.gouv.fr/sites/default/files/atoms/fi... (17 mars 2017).

(10) STERN, David, «Extrême droite ukrainienne : “ Pas de Juifs au gouvernement! ”», Le Monde juif, 23 juillet 2015, http://www.lemondejuif.info/2015/07/extreme-droite... (26 mars 2017).

(11) OFFICE FRANÇAISE DE PROTECTION DES RÉFUGIÉS ET APATRIDES, op.cit., p. 12.

(12) Ibid., p. 4

(13) Loc. cit.

(14) SVOBODA, «About party», (18 mars 2017).

(15) Loc. cit.

(16) Loc. cit.

(17) BUSTIKOVA, Lenka, op. cit., p. 245.

(18) FRANCE 24, «La montée de l'extrême droite ukrainienne», 12 décembre 2012, http://www.france24.com/fr/20121206-ukraine-opposi... (17 mars 2017).

(19) FRANCE 24, «La montée [...]», op. cit. ; OFFICE FRANÇAISE DE PROTECTION DES RÉFUGIÉS ET APATRIDES, op. cit., p. 5.

(20) OFFICE FRANÇAISE DE PROTECTION DES RÉFUGIÉS ET APATRIDES, op. cit., p.6.

(21) FRANCE 24, «Ukraine : quelle est l'influence de l'extrême droite», 4 septembre 2015, http://www.france24.com/fr/20150904-ukraine-groupe... (17 mars 2017).

(22) OPENDEMOCRACY, « A new (order) Ukraine? Assessing the relevance of Ukraine's far right in an EU perspective », World Security Network, 6 mars 2014, http://www.worldsecuritynetwork.com/Russia-Europe-... (26 mars 2017).

(23) FRANCE 24, «Ukraine : quelle est [...]», op. cit.

(24) Loc. cit.

(25) JACOBSEN, Katherine, «Ukraine's far-right: Popular of propaganda?», Aljazeera, 20 mai 2014, http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/05/... (17 mars 2017).

(26) AVRIL, Pierre, «Les idées nationalistes du Secteur droit prospèrent en Ukraine», Le Figaro.fr, 25 octobre 2014, http://www.lefigaro.fr/international/2014/10/25/01... (17 mars 2017).

(27) FRANCE 24, «Ukraine : quelle est [...]», op. cit., ; OPENDEMOCRACY, op. cit.

(28) LIKHATCHEV, Viatcheslav, op. cit., p. 5-6.

(29) FRANCE 24, «Ukraine : quelle est [...]», op. cit.

(30) LIKHATCHEV, Viatcheslav, op. cit., p. 16.

(31) FRANCE 24, «Ukraine : quelle est [...]», op. cit.

Autres références

AFFAIRES MONDIALES CANADA, «Ukraine», février 2017, 1p., http://www.canadainternational.gc.ca/ci-ci/assets/... (27 mars 2017).

DREYFUS, Emmanuel, «Ukraine beyond politics», Le Monde diplomatique, mars 2014, http://mondediplo.com/2014/03/02ukraine (18 mars 2017).

LICOURT, Julien, «Le rôle de l'extrême droite dans la révolte ukrainienne», Le Figaro.fr, 28 janvier 2014, http://www.lefigaro.fr/international/2014/01/28/01... (17 mars 2017).

OLIPHANT, Roland, «Far-Right group Pravy Sektor challenges Ukraine government after shootout», The Telegraph, 12 juillet 2015, http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/u... (18 mars 2017).

SMOLAR, Piotr, «L'Ukraine est confrontée à la montée inédite de l'extrême droite», Le Monde.fr, 10 février 2011, http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/02/10/l-... (18 mars 2017).

ZAZULYA OSTRIITCHOUK, Olha, «Le conflit identitaire à travers les rhétoriques concurrentes en Ukraine post-soviétique», Autrepart, vol. 2008, no.48, 2008, p.59-72 https://www.cairn.info/revue-autrepart-2008-4-page...

Dernière modification: 2017-04-03 09:06:21

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