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29 novembre 2016

Afghanistan : talibans 2.0 ?


Félix Turcotte
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

avril
2014
Élection présidentielle en Afghanistan

septembre
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

août
2009
Tenue d'une élection présidentielle en Afghanistan

octobre
2001
Bombardements par les Américains et les Britanniques en Afghanistan

septembre
1996
Prise de Kaboul, en Afghanistan, par les talibans

mai
1984
Annonce du boycott des Jeux olympiques de Los Angeles par l'Union soviétique

juillet
1980
Boycott des Jeux olympiques de Moscou par des pays occidentaux

décembre
1979
Intervention militaire soviétique en Afghanistan

juillet
1973
Proclamation de la République d'Afghanistan

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

Si les attentats du 11 septembre 2001 ont placé l'Afghanistan au coeur des questions de relations internationales, la situation semble s'être largement transformée quinze ans plus tard. Sujet totalement absent des débats présidentiels de 2016 aux États-Unis, la situation actuelle des talibans semble être redevenue un sujet obscur auquel les médias ne s'intéressent plus vraiment. Affaibli, mais certainement pas éradiqué par l'offensive de 2001, le mouvement des talibans est encore bien vivant et ne semble pas près de disparaître.

Montée surprenante

Le mouvement des talibans trouve son origine dans la guerre civile ayant rongé le pays durant les années 80. En effet, à la suite de la guerre d'Afghanistan (1979-1990), s'étant soldée par la retraite de l'Armée rouge et l'instauration d'un gouvernement de transition, le pays s'est retrouvé immédiatement en période de déséquilibre. Voyant le manque de stabilité des nouveaux dirigeants comme une occasion d'établir leur hégémonie dans la région, différentes puissances rivales tentèrent de profiter de la situation. Par exemple, l'Iran et l'Arabie Saoudite commencèrent à mener une guerre par proxy contre le gouvernement en place en finançant des milices rivales (1).

C'est dans ce contexte que se développe en 1994 le mouvement des talibans, un groupe d'étudiants sunnites, dans une école religieuse pour réfugiés afghans au Pakistan. Celui-ci se développe rapidement en groupe politico-religieux et en milice armée sous la gouverne du chef religieux Mohammad Omar. Ce groupe a su gonfler les rangs de son mouvement et asseoir son emprise dans le sud de l'Afghanistan, avant de finalement prendre la ville de Kaboul en 1996. Cette capture de la capitale, couplée à la pendaison du président en place, Mohammad Najibullah, a permis aux talibans d'établir leur Émirat islamique d'Afghanistan (2).

Ainsi, si le groupe sunnite ne contrôle pas encore la totalité du pays, il devient malgré tout le gouvernement « officiel » dès cette période. Celui-ci reçoit le support et la reconnaissance de seulement trois pays à ce moment : l'Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et tout particulièrement le Pakistan. En effet, le gouvernement Pakistanais s'est efforcé d'apporter un support financier et militaire aux talibans tout au long de leur campagne, avec le but avoué de se faire un allié contre son rival indien. Sous ce régime, les populations des villes contrôlées par le groupe se voient imposer la charia, une interprétation stricte du Coran ayant reçu de nombreuses critiques d'organisations internationales (3).

Les différentes milices opposées à Kaboul ayant subi d'importantes pertes se sont finalement alliées afin de former « l'Alliance du Nord », un groupe anti-taliban souhaitant reprendre le contrôle de la région. Les 5 années suivantes sont ponctuées de combats entre les deux mouvements, période durant laquelle les talibans continueront de recevoir l'appui financier et militaire du Pakistan (4).

Chute fulgurante

Les attaques du 11 septembre 2001 vont avoir un impact direct sur le régime taliban. En quelques semaines, les États-Unis réclament que celui-ci leur livre les leaders d'Al-Qaïda qu'il protège, et ce, sans condition (5). Washington présente une résolution aux Nations Unies (ONU) demandant la coopération de tous les États membres afin de faciliter la lutte au terrorisme. L'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) autorise également une intervention en Afghanistan, et ce, malgré l'opposition de l'ONU à ce projet (6). Les talibans demandent quant à eux des preuves de l'implication du leader présumé d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden, dans les attentats terroristes de 2001. Cette manoeuvre est vue comme une simple manière de gagner du temps par les États-Unis (7). Ne souhaitant pas s'opposer à leurs alliés américains, l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis retirent quant à eux leur reconnaissance à l'Émirat islamique d'Afghanistan comme gouvernement légitime du pays.

Le 7 octobre 2001, les forces de l'OTAN lancent l'opération « Enduring Freedom », ayant pour but officiel d'éradiquer le terrorisme à l'international. Les premières offensives se font majoritairement par bombardement aérien, afin de donner le temps aux troupes terrestres d'être déployées. Les forces spéciales tentent quant à elle de travailler avec l'Alliance du Nord afin d'améliorer leur puissance de frappe et profiter de leur connaissance du terrain (8). Incapables de faire face à l'artillerie moderne de leurs opposants, les talibans perdent rapidement du terrain. Kaboul tombe aux mains de la coalition internationale dès le 12 novembre, suivi en décembre par la ville de Kandahar. Bien vite, les talibans se replient dans le sud du pays ou au Pakistan, une situation qui les pousse à adopter de nouvelles stratégies pour faire face à l'opposition (9).

Consolidation dans l'ombre

Si la situation des talibans en 2016 est relativement difficile à déterminer sur le plan statistique, il est clair que ces derniers sont loin d'avoir été éradiqués lors de l'intervention de l'OTAN. Ceux-ci semblent avoir battu en retraite dans le sud du pays et au Pakistan, dans la province du Baloutchistan. Cette région permet essentiellement au groupe religieux de se réfugier de l'autre côté de la frontière pour s'y organiser et y faire du recrutement. Ce recrutement est d'autant plus facilité par les quelque 2,6 millions de réfugiés afghans placés dans différents camps au sud de la frontière, mais aussi par les populations locales prêtes à s'engager (10). De plus, ceux-ci semblent profiter grandement du support pakistanais toujours actif, bien que plus discret qu'auparavant (11).

Le groupe semble également s'être radicalisé dans ses méthodes, les attentats kamikazes sur les forces de l'OTAN s'étant multipliés au cours des dernières années. Il importe également de spécifier le net avantage que possède ce groupe en matière de recrutement par rapport aux autres milices. Leur célébrité, couplée à leur statut moral et religieux, leur permet d'attirer un grand nombre de recrues ainsi que de récupérer un support moral dans plusieurs régions plus « croyantes » (12).

En 2008, le général commandant les forces de l'OTAN en Afghanistan exprimait que « les insurgés demeurent peu coordonnés sur un plan opérationnel et stratégique (13). » Malgré tout, il semble que le mouvement compense ce manque d'organisation par une imprévisibilité et une détermination sans pareille (14). En effet, les talibans ont déjà exprimé à maintes reprises, à travers leur propagande, leur intention de mener cette guérilla aussi longtemps qu'il le faudra. Ceux-ci sont pleinement conscients des coûts économiques et politiques du maintien de troupes en Afghanistan. Pour cette raison, ils espèrent voir les forces d'occupation se lasser de cette bataille, quitter et leur laisser le champ libre pour reprendre le pouvoir dans un avenir proche (15).

La nouvelle stratégie des talibans semble avoir porté fruit au cours des dernières années. Leur conquête progressive de territoire au centre et dans le nord du pays semble indiquer que ceux-ci pourraient bien récupérer une position avantageuse dans un avenir prochain. Ainsi, devant un risque croissant de guerre civile en cas de retrait des forces d'occupation, il sera intéressant de voir si les Américains choisiront de quitter prématurément ce marasme ou de s'y réengager indéfiniment (16).




Références:

(1) Khan, Jooneed, « Afghanistan : Des talibans pour l'après-guerre froide ? », La Presse, 22 février 1995, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b71... (Page consultée le 22 novembre 2016).

Muqarrab, Akbar, « A Critical Analysis of Taliban's Emergence in Afghanistan », Pakistan Journal of Social Science, 30 juin 2015, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(2) loc. cit.

Hayes, Laura & Brunner, Borgana, « Timelin : The Taliban », Infoplease, 2016, [En Ligne] http://www.infoplease.com/spot/taliban-time.html (Page consultée le 22 novembre 2016).

(3) Muqarrab, Akbar, « A Critical Analysis [...] » op. cit.

(4) BBC, « Who are the Northern Alliance ? », 13 novembre 2001, [En Ligne] http://news.bbc.co.uk/2/hi/south_asia/1652187.stm (Page consultée le 22 novembre 2016).

(5) Afsar, Shahid & all, « The Taliban, an organizational analysis » JSOU University, http://www.dtic.mil/dtic/tr/fulltext/u2/a485136.pdf (Page consultée le 22 novembre 2016).

(6) Nations Unies, Conseil de sécurité, « Resolution 1373 (2001) », 2001, [En Ligne] https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N01/... (Page consultée le 22 novembre 2016).

OTAN, « Statement by the North Atlantic Council », 2001, [En Ligne] http://www.nato.int/docu/pr/2001/p01-124e.htm (Page consultée le 22 novembre 2016).

(7) Burns, John, F, « A nation challenged : Last chance; Taliban refuse quick decision over bin Laden », The New York Times, 18 septembre 2001, [En Ligne] http://www.nytimes.com/2001/09/18/world/a-nation-c... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(8) Zimmerman, Dwight Jon, « 21st Century Horse Soldiers – Special Operations Forces and Operation Enduring Freedom », Defense Media Network, 16 septembre 2011, [En Ligne] http://www.defensemedianetwork.com/stories/operati... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(9) CNN, « Operation Enduring Freedom Fast Facts », 5 octobre 2015, [En Ligne] http://www.cnn.com/2013/10/28/world/operation-endu... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(10) CIA, « The World Factbook : Pakistan », 2016, [En Ligne] https://www.cia.gov/library/publications/resources... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(11) Gall, Carlota, « Taliban resilience frustrates U.S. In Afghanistan », International Herald Tribune, 5 août 2008, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(12) loc. cit.

(13) loc. cit.

(14) Schmidle, Nicholas, « Next-Gen Taliban », The New York Times, 6 janvier 2008, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(15) Akbar, Muqarrab, « US Withdrawal from Afghanistan: Implications for Afghanistan and Pakistan », Pakistan Journal of Social Sciences, 31 décembre 2015, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

(16) BBC, « US troops to stay in Afghanistan in policy shift », 15 octobre 2015, [En Ligne] http://www.bbc.com/news/world-us-canada-34536833 (Page consultée le 22 novembre 2016).

Autres références

Rouard, Danielle, « Un affrontement a eu lieu entre les "taliban" et les forces présidentielles afghanes », Le Monde, 8 mars 1995, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b71... (Page consultée le 22 novembre 2016).

Saint-Hexupéry, Patrick de, « Massoud négocie son entrée à Kaboul », Le Figaro, 28 juillet 1997, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b71... (Page consultée le 22 novembre 2016).

Frantz, Douglas, « A NATION CHALLENGED: SUPPLYING THE TALIBAN; Pakistan Ended Aid to Taliban Only Hesitantly », The New York Times, 6 janvier 2008, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

Onishi, Norimitsu, « A NATION CHALLENGED : KANDAHAR; Taliban Find Themselves Isolated in the South, With Escape Routes Cut Off », The New York Times, 27 novembre 2001, [En Ligne] http://nouveau.eureka.cc/Link/unisher1/news%c2%b72... (Page consultée le 22 novembre 2016).

Dernière modification: 2016-12-05 07:32:11

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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