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24 janvier 2017

De la Gambie d'un seul parti à la démocratie


Jean-Noël Morin
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

janvier
2017
Assermentation d’Adama Barrow à la présidence de la Gambie

juillet
1994
Renversement du président Dawda Jawara en Gambie

janvier
1982
Entrée en vigueur de la confédération de Sénégambie

janvier
1981
Accession d'Abdou Diouf à la présidence du Sénégal

La Gambie est un petit pays d'un peu moins de 2 millions d'habitants. Cette ancienne colonie britannique située dans le nord-ouest du continent africain fut le théâtre en 1994 d'un coup d'État qui plaça Yahya Jammeh au pouvoir. Par la suite, le pays fut dirigé pendant 22 ans par le parti de l'Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC).

À la suite de sa défaite aux élections du 1er décembre 2016, Yahya laissa la scène internationale sur le qui-vive jusqu'à la transition des pouvoirs, le 20 janvier 2017. Pour la première fois en Gambie un changement présidentiel s'est effectué de manière démocratique. Si la transition s'est faite sans effusion de sang, elle ne s'est cependant pas déroulée dans le calme.

Les régimes se suivent et se ressemblent

L'arrivée au pouvoir de Yahya Jammeh, en 1994, mit fin à 29 ans de monopole gouvernemental par le Parti populaire progressiste de Sir Daouda Jawara. Avant Yayha, la Gambie était considérée par certains comme un fer de lance de la démocratie en Afrique, ce que dément toutefois Carlene J. Edie, professeure de sciences politiques [1]. Selon elle, les éloges à l'endroit de l'ancien régime masqueraient une partie de la réalité au profit d'une vision idéaliste. Dans les faits, le régime pratiquait un contrôle médiatique, une marginalisation de l'opposition et un achat des votes. Ainsi, la vision populaire d'un gouvernement stable prônant l'égalité était biaisée. Les critiques à l'endroit du régime de Yahya sont donc assez similaires à celles adressées au gouvernement de Jawara. Ainsi, de 1962 à aujourd'hui, les élites gouvernementales se sont surtout concentrées sur leur maintien au pouvoir.

La première élection sous l'égide de Yahya Jammeh, en 1996, et celles qui suivirent laissèrent le doute planer sur leur crédibilité [2]. L'abolissement des partis d'opposition, durant la période transitoire, a laissé un vide au niveau des représentants locaux, donnant une majorité à l'APRC [3]. Malgré la présence d'un système électoral, plusieurs facteurs laissent planer un doute sur la qualité de cette démocratie.

D'abord l'influence de l'exécutif sur le juridique est jugée trop grande. Ensuite, le non-respect des organes onusiens. Notamment, par le refus de reconnaître la Cour pénale internationale (CPI) et, également, par l'expulsion de représentants de l'UNICEF [4]. Finalement, plusieurs accusations pèsent sur le régime : violations des libertés, assassinats, disparitions forcées et tortures. L'indice de démocratie, selon la revue The Economist, est une cote située entre 1 et 10 où 10 représente la note parfaite. Or, la Gambie, avec un score de 2,97, se retrouve au 40e rang en Afrique et au 140e rang mondial [5].

Une élection exemplaire

L'élection du 1er décembre 2016 marqua l'histoire démocratique du pays. La Commission électorale indépendante (CEI) introduisit pour la première fois le comptage des votes en temps réel [6]. Cette mesure permit d'apprendre en direct la victoire d'Adama Barrow, du Parti démocratique unifié [7]. Celui-ci écarta donc Yahya Jammeh du pouvoir qu'il occupait depuis 1994 avec l'APRC. À la stupéfaction internationale, avant même l'annonce finale des résultats, le président sortant Yahya félicita son homologue pour sa victoire imminente [8].

Cependant, le rêve d'une transition pacifique bascula lorsque le président revint sur sa parole en ne reconnaissant plus les résultats de l'élection [9]. Cette annonce survint peu de temps après la déclaration de Barrow sur une éventuelle inculpation de Yahya Jammeh devant la CPI [10]. Sourd aux pressions internationales, Yahya Jammeh a maintenu sa position et déclara l'état d'urgence [11].

En soutien au président élu, les pays de l'Afrique de l'Ouest ont constitué une force de 7000 soldats prêts à intervenir pour démettre le président sortant. Avec le support des Nations unies, l'armée pénétra sur le territoire gambien le 19 janvier 2017. Seulement quelques heures après le début de l'opération, la coalition militaire suspendit toute opération pour laisser place à la négociation. C'est sous la médiation du président guinéen que, le vendredi 20 janvier, le président quitta la Gambie en direction de la Guinée équatoriale.

En somme, malgré les bouleversements suivant l'élection, la Gambie peut se targuer d'avoir réussi une transition démocratique sans effusion de sang. Ainsi, le pays à la chance de créer un précédent et de mettre au placard les tares qui ont marqué les élites gouvernementales depuis 1962. Il faudra attendre pour voir quel chemin Barrow décidera de suivre.




Références:

1. J. EDIE, Carlene, « Democracy in The Gambia : Past, Present and Prospect for the future », Africa Developement, p. 1

2. AFP, « La Gambie depuis l'arrivée au pouvoir de Yahya Jammeh », Agence France-presse, mercredi 21 novembre 2011, [En ligne], http://nouveau.eureka.cc.ezproxy.usherbrooke.ca/Se... (page consultée le 18 janvier 2017)

3. Ibid.

4. AFP « Le président gambien expulse la représentante de l'Unicef », La Presse, 15 février 2010, [En ligne], http://www.lapresse.ca/international/afrique/20100... (page consultée le 18 janvier 2017)

5. Afrique - indice de démocratie, http://fr.actualitix.com/pays/afri/afrique-indice-... 2015, (page consultée le 18 janvier 2017)

6. All Africa, « Yahya Jammeh Imprévisible jusqu'au bout », All Africa, 5 décembre 2016, [En ligne], http://fr.allafrica.com/stories/201612050323.html, (page consultée le 18 janvier 2017)

7. Ndiaye AMADOU, « Gambie : après avoir appelé à manifester, le président élu Barrow appelle finalement au calme », LeMondeAfrique, 10 décembre 2016, p.6, (page consultée le 18 janvier 2017)

8. All Africa, « Yahya Jammeh imprevisible jusqu'au bout », op. cit.

9. Radio-Canada, « Gambie : le président élu appelle Yahya Jammeh à reconnaître sa défaite », 10 décembre 2016, [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1005105/gambie... (page consultée le 18 janvier 2017)

10. DIATTA, Jean-Michel, « Protection de Yahya Jammeh contre la CPI - Barrow dément », All Africa, 5 décembre 2016, [En ligne], http://fr.allafrica.com/stories/201612051050.html, (page consultéé le 18 janvier 2017)

11. JOHN, Abdoulie, « Gambien President Yahya Jammeh declares state of emergency after election loss », The Independant, 17 janvier 2017, [En ligne], http://www.independent.co.uk/news/world/africa/gam... (page consultée le 18 janvier 2017)

12. Reuteurs, « L'ex-président gambien part en exil », Radio-Canada, 21 janvier 2017, [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1012309/ex-pre... (page consultée le 21 janvier 2017)

Dernière modification: 2017-02-06 15:09:13

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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