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22 novembre 2016

Crise démographique : un avenir incertain pour l'Arménie


Alex Paquette Guay
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

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1991
Création de la Communauté des États indépendants

septembre
1991
Proclamation officielle d'indépendance de l'Arménie

août
1991
Proclamation d'indépendance de l'Azerbaïdjan

Cent ans après le génocide qui avait supprimé et disséminé une grande partie de sa population, l'Arménie semble aujourd'hui éprouver des difficultés quant à son avenir, notamment à cause d'une crise démographique de plus en plus inquiétante. Actuellement plongés dans un contexte économique, social et géopolitique précaire, des dizaines de milliers d'Arméniens quittent le pays chaque année.

Un pays qui se vide de ses habitants

Le phénomène est si frappant que le directeur de l'Association sociologique arménienne, Guevorg Poghossian, considère que ce qui se passe en Arménie « n'est plus une migration, mais une dépopulation (1) ». Poghossian ajoute que d'ici une dizaine d'années, la population actuelle, qui est de 3 millions d'habitants selon les données de la Banque mondiale (2), sera réduite de moitié. De plus, selon le quotidien Azernews, 22 200 personnes auraient quitté le pays pour de bon en 2016 (3). Alors que le vieillissement de la population est combiné à des départs massifs du peuple arménien, le phénomène n'est cependant pas nouveau.

L'Arménie obtint son indépendance en 1991 et effectua un passage relativement difficile vers l'économie de marché après la chute de l'Union soviétique. À l'époque, cette République postsoviétique souffrait déjà de l'exode de masse de sa population, et ce, en raison de la crise énergétique qui paralysait le pays (4). Cela est toujours valable actuellement, puisque le gouvernement a augmenté les tarifs de l'électricité quatre fois cette année. Par contre, il faut ajouter à cette cause que la crise démographique est aujourd'hui accentuée par un contexte social problématique : le chômage, évalué à 17,9 %, serait en réalité à 20 % (5). De plus, l'absence de foi en l'avenir peut s'expliquer par la chute du taux de fécondité, qui est passé de 2,5 enfants par femme, lors de l'éclatement du bloc soviétique, à seulement 1,7 enfant. Ce chiffre stagne depuis déjà quelques années (6).

Les experts de la Banque mondiale estiment d'ailleurs que cette république soviétique serait la seule région du monde dont la population connaît un tel vieillissement. Ce qui, combiné aux mauvaises conditions de vie ainsi qu'aux failles des réformes économiques, sociales et politiques, menace gravement les économies locales et les structures étatiques (7).

Alors que les Arméniens sont emprisonnés dans la pauvreté, le manque d'emploi et l'absence de rémunération convenable, le géopolitologue Gaïdz Minassian estime que la croissance actuelle du pays n'est pas assez forte pour en faire profiter la population : « Il faudrait qu'elle atteigne au moins 10 % pour que les Arméniens puissent bénéficier des retombées. Car l'économie est aux mains des oligarques, le pays est gangréné par la corruption et le marché noir. Les rentrées fiscales sont donc insuffisantes (8). » D'ailleurs, Minassian qualifie le pays de « République des oligarques (9) ». Selon lui, la seule issue pour la population arménienne semble être le départ, l'émigration.

Dans le même ordre d'idées, le contexte politique n'aide en rien le choc démographique. Ajoutons à cela le manque d'indépendance du pouvoir judiciaire ainsi que les atteintes aux droits de l'homme, qui font aussi en sorte que les Arméniens souhaitent quitter leur pays. Selon l'organisation non gouvernementale Transparency International, l'Arménie se situe pratiquement au bas de l'échelle, soit au 108e rang sur 142, en ce qui concerne l'indépendance de la branche judiciaire (10).

D'autres données sont également frappantes. Selon un sondage effectué auprès de la population arménienne, 32 % des répondants seraient prêts à quitter le pays à cause du manque d'emploi, 30 % par désespoir, 20 % à cause du manque de transparence du système judiciaire et 17 % en raison du faible niveau de vie (11). Un autre sondage, conduit par le Armenian office of the Helsinki Citizens' Assembly, révèle que 42 % des Arméniens rêvent de quitter leur pays de façon définitive (12).

Par conséquent, « ce pays de 3,2 millions d'habitants, confronté à une économie dégradée et une corruption endémique, connaît une hémorragie de sa population qui va grossir la diaspora, surtout en Russie (13) ». La Russie semble à cet égard une destination de choix pour près de 80 % des émigrants arméniens, puisqu'ils ont de la difficulté à obtenir des visas en Europe (14). En conséquence, la relation entre ces deux pays est devenue de plus en plus importante, notamment depuis 2013. L'Arménie avait dû choisir entre une union pro-occidentale avec l'Union européenne ou un partenariat économique avec la Russie. Cette dernière fut privilégiée (15). Depuis, ce petit pays d'Asie occidentale subit les contrecoups de l'affaiblissement du rouble, la Russie étant son premier partenaire économique.

Un contexte géopolitique défavorable

Le contexte géopolitique arménien semble d'autant plus complexe, que le pays est largement isolé sur ses flancs est et ouest, en raison de relations historiques tendues avec ses voisins. Selon l'historien Yves Ternon, ces relations tendues avec la Turquie et l'Azerbaïdjan favorisent également l'hémorragie de la population arménienne (16). L'Arménie et l'Azerbaïdjan s'opposent toujours au sujet du territoire du Haut-Karabakh. Alors que l'Azerbaïdjan est un allié historique de la Turquie, l'Arménie, quant à elle supportée par la Russie, fait donc face à un « blocus turc ». Cela n'aide en rien sa situation économique fragile.

Près de l'Iran et du Moyen-Orient, cette région est également stratégique pour le transport des hydrocarbures. En avril 2016, des violences ont repris dans la région et se sont transformées en « Guerre de quatre jours » (17). Selon un journaliste de RFI, Piotr Moszynski, ces affrontements sont « les pires dans la région depuis vingt-deux ans (18)».

Alors que l'Arménie est embourbée dans ce conflit sans fin, certains experts estiment que cette tendance à l'exode des habitants menace sa sécurité nationale. Effectivement, on estime que la population de ses voisins doublera d'ici 2030 (19).

Vivre avec espoir

Les solutions quant à l'avenir démographique de l'Arménie ne font pas consensus et les experts sont pessimistes. D'après le démographe et économiste Ruben Yeganyan, il y aurait deux solutions possibles pour faire croître la population. La première serait d'augmenter le taux de natalité, et la deuxième serait de favoriser l'importation d'étrangers (20). Toutefois, cela semble impossible étant donné que le gouvernement actuel préfère rester enfermé dans son système oligarchique, plutôt que de remédier efficacement à la situation : « il faut combattre réellement les monopoles, ce qui nécessite une réelle volonté politique qui n'existe pas aujourd'hui (21) ».

Enfin, pour Emmanuel Daniel, rédacteur pour le quotidien Slate, l'expansion des mouvements civiques laisse cependant entrevoir des lueurs d'espoir dans la population qui reste au pays. À titre d'exemple, le mouvement écologiste qui a émergé l'an dernier avait permis d'empêcher la construction d'une centrale hydraulique. Ce genre d'initiative reste néanmoins modeste. Aussi, les élections législatives prévues pour 2017 seront peut-être un moyen de constater si nous assistons, ou non, à une forme de réveil du peuple arménien.




Références:

(1) KEO. « En Arménie, il ne s'agirait plus d'émigration, mais de dépopulation ? », Ararat Nouvelles, [En ligne], 25 juin 2013, https://araratnouvelles.wordpress.com/2013/06/25/e... (Page consultée le 19 novembre 2016).

(2) BANQUE MONDIALE. « Arménie », [En ligne], 2015, http://donnees.banquemondiale.org/pays/armenie?view=chart (Page consultée le 13 novembre 2016).

(3) SHIRINOV, Rashid. « Demographic crisis : 22,000 people left Armenia for good in 2016 », Azernews, [En ligne], 15 septembre 2016, http://www.azernews.az/aggression/102265.html (Page consultée le 13 novembre 2016).

(4) GADIMOVI, Nazrin. « Armenia : face to face with demographic crisis », Azernews, [En ligne], 17 février 2016, http://www.azernews.az/aggression/92962.html (Page consultée le 12 novembre 2016).

(5) MANDRAUD, Isabelle. « La contestation s'installe en Arménie », Le Monde, [En ligne], 25 juin 2015, http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/06/25/la... (Page consultée le 13 novembre 2016).

(6) FRANCE DIPLOMATIE. « Présentation de l'Arménie », [En ligne], 9 mars 2016, http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-p... (Page consultée le 10 novembre 2016).

(7) DANIEL, Emmanuel. « L'Arménie, un pays sans avenir », Slate, [En ligne], 11 septembre 2012, http://www.slate.fr/story/61293/armenie-pays-sans-... (Page consultée le 10 novembre 2016).

(8) loc. cit.

(9) loc. cit.

(10) TRANSPARENCY INTERNATIONAL. « Corruption by country », [En ligne], 2015, https://www.transparency.org/country/#ARM (Page consultée le 11 novembre 2016).

(11) GADIMOVI, Nazrin, op. cit.

(12) SHIRINOV, Rashid, op. cit.

(13) LA CROIX. « Des Arméniens dans le monde entier », [En ligne], 24 avril 2015, http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Des-Armeni... (Page consultée le 19 novembre 2016).

(14) DANIEL, Emmanuel, op. cit.

(15) LE MONDE. « L'Arménie renonce au libre-échange avec l'Union européenne », [En ligne], 2 octobre 2016, http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/10/02/l-... (Page consultée le 13 novembre 2016).

(16) LA CROIX, op. cit.

(17) MOSZINSKY, Piotr. « Retour sur les récents affrontements meurtriers entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan », RFI, [En ligne], 8 avril 2016, http://www.rfi.fr/hebdo/20160408-armenie-azerbaidj... (Page consultée le 20 novembre 2016).

(18) loc. cit.

(19) ASBAREZ. « Armenia facing demographic crisis, experts said », [En ligne], 25 juillet 2007, http://asbarez.com/55555/armenia-facing-demographi... (Page consultée le 18 novembre 2016).

(20) DANIEL, Emmanuel, op. cit.

(21) loc. cit.

Dernière modification: 2016-11-28 07:52:04

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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