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29 novembre 2016

La Norvège, une « pétromonarchie »


Sarah Jeanne Racine Dupuis
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

juillet
2011
Attentats contre des cibles politiques en Norvège

janvier
1995
Entrée de l'Autriche, la Finlande et la Suède dans l'Union européenne

avril
1987
Dépôt du Rapport Brundtland sur l'environnement

août
1975
Signature à Helsinki d'un accord sur la sécurité en Europe

janvier
1973
Entrée du Royaume-Uni, de l'Irlande et du Danemark dans la CEE

janvier
1972
Signature des traités d'adhésion du Royaume-Uni, de l'Irlande, du Danemark et de la Norvège à la CEE

novembre
1966
Session constituante du tribunal Russell sur les crimes de guerre au Viêt Nam

septembre
1961
Début des travaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques

janvier
1960
Création de l'Association européenne de libre-échange

décembre
1959
Signature d'un traité international protégeant l'Antarctique

septembre
1957
Décès du roi Haakon VII de Norvège

mai
1949
Création du Conseil de l'Europe

avril
1949
Création de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord

avril
1948
Création de l'Organisation européenne de coopération économique

janvier
1948
Entrée en vigueur de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce

février
1946
Élection de Trygve Lie au poste de secrétaire général des Nations unies

Dans les années précédant le choc pétrolier, l'accélération de la mondialisation s'est fait de pair avec l'accumulation considérable de réserves de change pour les nations exportatrices de matières premières. Ce phénomène marque la montée en puissance d'importants acteurs financiers sur la scène internationale : les fonds souverains. La mutation du rôle de ce type d'investisseurs s'inscrit au coeur d'un nouveau débat, alors que des pays émergents tels que la Chine et la Russie sont aujourd'hui devenus créditeurs des pays industrialisés (1).

Un investissement à long terme

Le journaliste économique Pascal Junghans définit un fonds souverain, ou Sovereign Wealth Funds (SWFs), comme un « fonds de placement financier créé par un État et contrôlé par lui qui détient une partie de l'épargne nationale et la place dans des instruments financiers variés, comme des bons du Trésor, notamment américains, des actions, des obligations ou sur le marché immobilier (2) ». Bien qu'il n'existe aucune définition commune des fonds souverains en raison de leur caractère unique, il est généralement reconnu que les revenus opérés proviennent des excédents engendrés par l'extraction de matières premières d'un État ainsi que des réserves de change détenues par le pays concerné.

En effet, les exportations d'hydrocarbures et autres matières premières représentent les deux tiers des SWFs (3). Le Fonds monétaire international (FMI) relève quant à lui trois critères pour qualifier les fonds souverains. Ceux-ci doivent être possédés par un gouvernement national. De plus, la gestion des actifs financiers de ces derniers doit se faire dans une perspective de long terme. Enfin, leur politique d'investissement doit viser des objectifs macroéconomiques précis, tels que l'épargne intergénérationnelle ou la diversification du PIB national (4).

Le modèle norvégien : favoriser l'éthique à la rentabilité

Le Government Pension Fund-Norway ainsi que le Government Pension Fund-Global (GPFG) constituent les deux fonds souverains de la Norvège. Alors que le premier est employé pour soutenir et développer des entreprises norvégiennes, le second est destiné à assurer une équité entre la génération actuelle et les suivantes. Ce dernier, autrefois nommé « fonds pétrolier », a été mis en place en 1990 par la Norges Bank Investment Management (NBIM), dans l'objectif d'accueillir les excédents des recettes générées par le prélèvement du pétrole dans la mer du Nord depuis les années 1970.

Le secrétaire d'État aux Finances de la Norvège, Paal Bjørnestad, explique que le gouvernement ne prélève que les revenus de placements, dans l'objectif de protéger les finances de l'État des fluctuations du marché pétrolier : « On ne touche pas au capital pour que le fonds continue de générer des revenus pour nos descendants (5). » Cette stratégie semble avoir été payante pour ce pays d'Europe du Nord. Alors que la crise financière de 2008 a affecté toute la planète, la reprise rapide de l'économie de la Norvège à la suite du choc a certainement découlé en partie de l'accumulation de ses recettes pétrolières. Avec une production de plus de 1,5 million de barils de pétrole par jour (bpj), la Norvège est aujourd'hui le 17e producteur mondial (6). On la qualifie même parfois de « pétromonarchie ».

En 2015, le montant total d'actifs du fonds de pension global est évalué à plus de 835 milliards d'euros, ce qui en fait l'un des principaux fonds au monde (7). Les règles politiques fiscales sont très strictes, ce qui empêche les politiciens de trop dépenser. En effet, le professeur d'économie et conseiller du ministère des Finances pour la stratégie d'investissement du Fonds, Erling Steigum, indique qu'il n'est pas possible d'utiliser en moyenne plus de 4 % de la valeur du fonds dans le budget public (8). Cette partie des revenus est notamment utilisée pour maintenir le secteur secondaire, ce qui évite de négliger les autres domaines industriels d'exportation.

Le fonds souverain norvégien est en outre reconnu comme un modèle en matière de transparence et d'éthique. En effet, celui-ci est sujet à des rapports trimestriels et il publie un rapport annuel accessible au public. Un comité d'éthique a également été institué en 2004 afin d'investir de manière responsable ainsi que « renforcer la légitimité [du fonds] au sein de la population norvégienne et des investisseurs (9) ». Le comité veille à ce que tous les investissements soient en coordination avec les règles éthiques du fonds, excluant les sociétés impliquées dans la fabrication d'armes, la production de tabac, des violations importantes des droits humains ou la destruction de l'environnement (10). Par conséquent, le GPFG s'est retiré de 73 entreprises en 2015, « jugeant leur impact social ou environnemental néfaste à leur rentabilité (11) ».

Un rôle stabilisateur sur le système financier international ?

Si le cas norvégien apparaît comme une réussite incontournable aux yeux de plusieurs spécialistes, l'influence des fonds souverains demeure contestée. La multiplication de nouveaux acteurs non membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) amène en effet des incertitudes quant aux ambitions géopolitiques des fonds.

Selon le docteur en économie Yves Jégourel, la nature « souveraine » des fonds pourrait justifier l'opacité de leurs objectifs et de leurs stratégies, servant ainsi d'outil à une nouvelle forme d'impérialisme économique (12). La puissance financière de fonds tels que le CIC (fonds chinois) inquiète donc les pays occidentaux, qui accusent notamment la Chine de vouloir manipuler sa monnaie dans « une stratégie de puissance, bien loin de stricts calculs commerciaux (13) ».

Le manque de transparence de certains fonds souverains engendre également des risques au niveau de la stabilité financière internationale : « If there is a belief that SWFs will follow a specified strategy, it may induce other market participants to anticipate the move, leading to destabilizing behaviour (14). » Néanmoins, de nombreux spécialistes mentionnent le rôle plutôt stabilisateur des fonds souverains sur les marchés financiers, puisqu'ils engendrent de la liquidité tout en atténuant la volatilité des changes (15).

Somme toute, les fonds souverains demeurent généralement perçus comme une force stabilisante sur les marchés internationaux. Cela se reflète sans aucun doute par le cas de la Norvège, alors que le fonds des générations a réussi à ralentir considérablement les effets de la crise financière mondiale en 2008. Lorsque questionné sur les enjeux stratégiques de certains fonds, le directeur du GPFG, Yngve Slyngstad, affirme que ses investissements sont purement financiers : « nous ne voulons pas imposer une vision norvégienne de ce qui doit être un investissement durable, nous nous basons sur des principes internationaux, dictés, notamment, par les Nations unies (16) ». Le secrétaire général de l'OCDE, Angel Gurria, souligne à cet égard les nombreux efforts de la Norvège : « Vous êtes un modèle pour d'autres pays. On a beaucoup à apprendre de vos expériences (17). »




Références:

(1) JÉGOUREL, Yves et Bertrand BLANCHETON. « Les fonds souverains : un nouveau mode de régulation du capitalisme financier ? », Revue de la régulation, Printemps 2009, [En ligne], https://regulation.revues.org/7500#quotation (Page consultée le 20 novembre 2016).

(2) JUNGHANS, Pascal. « Les fonds souverains, agents d'une vision patrimoniale de la mondialisation », Géoéconomie, n° 47, Avril 2008, p. 52, DOI 10.3917/geoec.047.0051.

(3) BERTIN DELACOUR, Caroline. « Fonds souverains : produits de l'énergie et investisseurs dans l'énergie », Géoéconomie, n° 51, Avril 2009, p. 77, DOI 10.3917/geoec.051.0077.

(4) DEMAROLLE, Alain et Henri JOHANET. « Rapport sur les fonds souverains », Ministère de l'économie, de l'industrie et de l'emploi, Mai 2008, p. 4, [En ligne], http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage... (Page consultée le 28 novembre 2016).

(5) ASSELIN, Pierre. « Pétrole : le modèle norvégien », La Presse, 19 janvier 2014, [En ligne], http://www.lapresse.ca/le-soleil/z/archives/vu-dai... (Page consultée le 27 novembre 2016).

(6) ADRIAN, Jean-François. « Norvège : quel avenir pour le premier fonds souverain mondial ? », Institut de la gestion publique et du développement économique, no 74, Juin 2015, p. 1, [En ligne], http://www.economie.gouv.fr/files/files/directions... (Page consultée le 20 novembre 2016).

(7) Ibid.

(8) TRUC, Olivier. « Le Fonds norvégien du pétrole pour "les générations futures" change de patron », Le Monde, 1er octobre 2007, [En ligne], http://www.lemonde.fr/economie/article/2007/10/01/... (Page consultée le 20 novembre 2016).

(9) DAMGÉ, Mathilde. « Le fonds souverain norvégien vers une gestion éthique plus réactive », Le Monde, 12 novembre 2013, [En ligne], http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/11/12/... (Page consultée le 27 novembre 2016).

(10) ADRIAN, Jean-François. Op. cit, p. 2.

(11) AFP. « Le fonds souverain norvégien s'est retiré de 73 entreprises en 2015 », La Presse, 4 février 2016, [En ligne], http://www.lapresse.ca/environnement/201602/04/01-... (Page consultée le 20 novembre 2016).

(12) JÉGOUREL, Yves. « Fonds souverains : comment repenser le capitalisme d'État ? », Géoéconomie, n° 63, Avril 2012, p. 86, DOI 10.3917/geoec.063.0085.

(13) JUNGHANS, Pascal. « Les fonds souverains, agents d'une vision patrimoniale de la mondialisation », Géoéconomie, n° 47, Avril 2008, p. 56, DOI 10.3917/geoec.047.0051.

(14) GOMES, Tamara. « The Impact of Sovereign Wealth Funds on International Financial Stability », Bank of Canada, Septembre 2008, p. 9, [En ligne], http://www.bankofcanada.ca/wp-content/uploads/2010... (Page consultée le 20 novembre 2016).

(15) Ibid, p. 8.

(16) ADRIAN, Jean-François. Op. cit, p. 2.

(17) STIEL, Nicolas. « Yngve Slyngstad, l'homme qui valait 850 milliards de dollars », Challenges, 10 juin 2016, [En ligne], http://www.challenges.fr/entreprise/energie/yngve-... (Page consultée le 29 novembre 2016).

Dernière modification: 2016-12-05 07:33:27

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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