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1 novembre 2016

Le franc CFA : outil de développement ou abus de pouvoir colonial ?


Kouamé Perpetue Camille
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

février
2005
Décès du président togolais Gnassingbé Eyadéma

août
1993
Tenue d’une élection présidentielle au Togo

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

février
1975
Signature de la Convention de Lomé I au Togo

janvier
1967
Renversement du président Nicolas Grunitzky au Togo

janvier
1963
Renversement du président togolais Sylvanus Olympio

Depuis l'indépendance des pays africains, rares ont été les analyses concernant les problèmes du système économique et monétaire africain face au sous-développement (1). Cependant, en décembre 2015, le franc CFA célébrait ses 70 ans, accentuant ainsi la controverse sur la pertinence de son utilisation. Devenu moins tabou, le débat sur cette monnaie africaine fait l'objet de nombreuses tables rondes.

Sous surveillance française

La Zone franc apparaît pendant la Seconde Guerre mondiale. Sa monnaie est le franc CFA, signifiant à cette époque « franc des colonies françaises d'Afrique ». Il est crée le 26 décembre 1945, « le jour où la France ratifie les accords de Bretton Woods et procéde à sa première déclaration de parité au Fonds monétaire international (FMI) (2) ».

Cette devise représente deux monnaies communes appartenant à quatorze États africains constitués en deux zones. D'une part, la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), représentée par la Banque des États de l'Afrique centrale (BEAC) (3). Elle regroupe le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad (4). D'autre part, on retrouve l'Union économique et monétaire Ouest africaine (UEMOA). Elle réunit le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Son institut d'émission est la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) (5).

Depuis 1948, le CFA bénéficie de la « libre convertibilité ». Cette liberté restreinte octroie à la Banque de France le droit de surveiller les politiques monétaires de la BCEAO et de la BEAC. Celle-ci s'engage aussi à leur fournir des devises, si elles épuisent leurs réserves (6). Pour mieux exercer son contrôle, la Banque de France « fait centraliser les réserves de change auprès du Trésor français qui détient un « compte d'opération » au nom de chacune des banques de la Zone franc » (7).

Une monnaie coloniale qui empêcherait le développement de l'Afrique

Une fois leurs indépendances acquises, les pays de la Zone franc critiquent la nature de l'idéologie derrière le CFA. Selon eux, ce système les prive d'un réel pouvoir monétaire qui est synonyme d'une réelle indépendance. Ce qui favorise, en mai 1962, la signature des accords bilatéraux de coopération monétaire, dits « accords de Matignon », entre la France et les États de l'UEMOA (8).

Aujourd'hui, on parle de « sortir l'Afrique de la servitude monétaire ». Ce slogan est le titre de l'ouvrage récent d'un groupe d'économistes, comprenant des personnalités africaines, telles que l'ex-ministre togolais, Kako Nubukpo. Ils critiquent le fait que la politique monétaire du CFA sert principalement les intérêts des groupes européens et qu'elle est l'un des principaux outils par lesquels la France « continue d'exercer sa tutelle sur les politiques économiques de certains pays en Afrique (9) ». Ce qui brime toute possibilité de développement et de progrès social (10). En effet, « nulle part, on n'a vu un pays se développer avec une monnaie contrôlée par un autre pays, comme c'est le cas du franc CFA (11) ». Selon Nubukpo et ses collègues, la mainmise de la France sur cette monnaie est une « confiscation de la souveraineté » des pays africains.

De plus, l'obligation des pays de la Zone franc à déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français est un handicap pour eux (12). Cela signifie que la BCEAO et la BEAC doivent négliger leur besoin de financement pour développer leurs économies en construction, afin de se conformer aux politiques monétaires de la Banque centrale européenne (13).

Cependant, des économistes comme Paul Derreumaux estiment que le franc CFA n'est pas la seule cause du retard de l'émergence africaine. Selon Derreumaux, la mauvaise gouvernance des dirigeants africains, ainsi que « la politique de réduction des barrières douanières imposées par la Banque mondiale (14) », ont plus d'impact que la monnaie. Il rappelle le succès économique de la Côte d'Ivoire, « à qui la zone franc n'empêche pas actuellement des avancées importantes dans la transformation de ses matières premières agricoles (15) ».

En conclusion, l'une des solutions suggérées par les économistes africains serait l'adhésion à une nouvelle monnaie commune, qui ne serait plus soumise à une parité fixe avec l'euro (16). Toutefois, rien de tel ne semble possible à court terme.




Références:

(1) AGBOBLI, Christian, « Pourquoi un débat scientifique sur le franc CFA est-il tabou? », Le Monde, 06 septembre 2016, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/06/04/p... (page consultée le 28 octobre 2016).

(2) BCEAO, Histoire du Franc CFA, 2012, http://www.bceao.int/Histoire-du-Franc-CFA-55.html, (page consultée le 28 octobre 2016).

(3) Loc. cit.

(4) Loc. cit.

(5) Loc. cit.

(6) PRAO YAO, Seraphin, « Le franc CFA, une monnaie coloniale qui retarde l'Afrique», Le Grand Soir, 3 février 2011, http://www.legrandsoir.info/Le-franc-CFA-une-monna... (page consultée le 28 octobre 2016).

(7) Loc. cit.

(8) MINISTÈRE DE L'ÉCONOMIE ET DES FINANCES, 40 ans d'histoire de la Zone franc, 27 septembre 2013, http://www.tresor.economie.gouv.fr/8047_40-ans-dhi... (page consultée le 28 octobre 2016).

(9) NUBUKPO, Kako et al, « Regain de rébellion africaine contre « la servitude monétaire » du franc CFA », Le Monde, 30 septembre 2016, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/09/30/d... (page consultée le 28 octobre 2016).

(10) Loc. cit.

(11) MBOG, Raoul, « Le franc CFA freine le développement de l'Afrique », Le Monde, 08 juillet 2015, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/08/l... , (page consultée le 29 octobre 2016).

(12) GALLANT, Nicolas, « A quoi sert encore le franc CFA, après 70 ans d'existence ? », Capital, 14 avril 2016, http://www.capital.fr/bourse/devises/actualites/a-... (page consultée le 29 octobre 2016).

(13) Loc. cit.

(14) DERREUMAUX, Paul, « Non, le franc CFA n'est pas responsable de l'immobilisme de l'Afrique francophone», Le Monde, 30 septembre 2016, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/09/30/n... (page consultée le 29 octobre 2016).

(15) Loc. cit.

(16) GALLANT, Nicolas, op. cit.

Dernière modification: 2016-11-07 07:41:12

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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