21 juillet 2019 Recherche  
Pays     Statistiques    Années     Événements     Analyses     Biographies     Vidéos     Documents     Glossaire     Notes     Valeurs     Jeux   

8 novembre 2016

La Jordanie sous pression économique et sociale en raison de son rôle de pays d’accueil


Kouamé Perpetue Camille
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

février
1999
Décès du roi Hussein de Jordanie

novembre
1988
Proclamation de la création d'un État palestinien

septembre
1970
Signature de l'accord du Caire sur le conflit en Jordanie

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

juin
1967
Début de la guerre des Six jours au Moyen-Orient

janvier
1964
Voyage du pape Paul VI au Moyen-Orient

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

juillet
1951
Assassinat du roi Abdallah de Jordanie

avril
1950
Annexion de la Cisjordanie et proclamation du Royaume hachémite de Jordanie

mai
1946
Proclamation d'indépendance de la Transjordanie

Dans la foulée du Printemps arabe en 2011 et du déclenchement de la guerre en Syrie, une importante vague de réfugiés a bouleversé l’ordre mondial. De nombreux États ont été obligés d'apporter leur aide, notamment la Jordanie. Même si ce pays a accepté de recevoir des centaines de milliers de réfugiés, les enjeux de sécurité frontalière et sociale sont des questions existentielles pour ce pays d'accueil.

Une terre d’accueil

La Jordanie, pays d'environ 7,5 millions d'habitants, est familière avec les vagues d’immigrants (1). Dans le passé, ce pays fut confronté à « l’exode massif des Palestiniens de 1948 à 1967, puis à l’arrivée constante d’Irakiens depuis l’intervention militaire des États-Unis en mars 2003 (2) ». En février 2015, on comptait plus de 50 000 réfugiés irakiens, avec plus de 3560 Yéménites et 20 000 réfugiés palestiniens provenant de la Syrie (3).

Cependant, on ne retrouve pas que des réfugiés irakiens et palestiniens en Jordanie. Il est possible de parler du flux de réfugiés syriens provoqué par la guerre civile syrienne qui perdure depuis bientôt six ans. Depuis mars 2011, cette guerre a engendré un total de 4,8 millions de réfugiés (4), « qui fuient principalement vers les pays voisins, notamment la Jordanie, le Liban, l’Iraq, la Turquie (5) ». En effet, « seulement 5 % des réfugiés vont trouver l'asile en Europe, et les 95 % restant choisissent de s'installer dans les pays voisins (6)». Par ailleurs, « selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), en juillet 2015, 7,6 millions de Syriens avaient été déplacés à l’intérieur de la Syrie (7) ». Cette crise a donc « donné naissance à l’un des mouvements de réfugiés et de déplacés internes les plus importants au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale (8) ».

En mars 2016, on comptait « plus de 636 000 réfugiés syriens en Jordanie, dont plus de la moitié sont des enfants (9) ». La Jordanie compte trois camps officiels de réfugiés syriens dans les régions du Nord : le camp de Zaatari, celui d’Azraq et le camp de la Jordanie et des Émirats (10). De plus, « 16 % des réfugiés vivent dans des camps et 84 % d’entre eux vivent ailleurs que dans des camps (11) ».

Une solidarité volontaire mais dispendieuse

Aujourd’hui, la Jordanie héberge un grand nombre de réfugiés provenant de ses pays voisins, mais sa fraternité lui coûte cher. On compte actuellement « 87 réfugiés pour 1000 habitants, si l’on exclut les réfugiés palestiniens présents depuis 1948 qui forment près de la moitié de la population (12) ». Cela provoque des problèmes d’infrastructures, de services sociaux, de hausse des coûts de loyers, et une concurrence rude sur le marché du travail (13).

Dans les camps, l'organisation Médecins sans frontières annonçait en 2013 « que le surpeuplement engendre des tensions quotidiennes, des infections et de nombreux cas de déshydratation (14) », particulièrement dans le camp de Zaatari. Ce camp abrite 80 000 Syriens et on rapporte que malgré les efforts du gouvernement « dans les infrastructures du camp, la situation y reste précaire (15) ». En plus, la non-conformité des normes d’habitation, l’absence de travail et de besoins de base, comme les bons alimentaires ou l’électricité, minent aussi la qualité de vie d’un bon pourcentage des réfugiés syriens dans les camps.

Ensuite, il s'avère que la situation des réfugiés qui vivent hors des camps est meilleure que celle de leurs confrères dans les camps. En effet, « la Jordanie n’est pas signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, mais elle leur offre son service de santé et d'éducation (16) ». Selon le HCR « 145 000 élèves syriens étaient inscrits dans les écoles publiques jordaniennes en 2015 (17) ».

Cela s’annonce positif, mais selon un article publié en 2015 par d'Ali Fakih et Walid Marrouch, deux professeurs adjoints au Département d'Économie à l'Université américaine libanaise, le gouvernement aurait énormément dépensé entre 2013 et 2015. Par exemple, en 2013, avec 81,4 millions USD pour l'éducation des enfants, puis 257 millions USD pour les infrastructures en 2015 (18). Ces dépenses représentent « 35 % du budget jordanien, ce qui force le gouvernement à s'endetter et à dépendre fortement de l'aide internationale [...] (19) ». Il existe également « une concurrence accrue sur le marché du travail, où le taux de chômage des Jordaniens a augmenté de façon significative entre 2011 et 2014, passant de 14 à 22 % (20) ».

Des mesures pour s’adapter

La présence des réfugiés au sein des camps ou hors des camps engendre aussi des tensions sociales et politiques. « La majeure partie des réfugiés sont installés dans les régions marginalisées de la Jordanie, où se trouvent aussi les minorités religieuses et ethniques du pays (21) », ce qui crée des tensions qui pourraient, à long terme, causer des troubles politiques. Par conséquent, le gouvernement a décidé de restreindre son ouverture aux réfugiés dans le but d’atténuer les problèmes de sécurité.

À cet effet, le roi jordanien Abdallah II fit appel à la communauté internationale : « Je pense que le barrage sera bientôt explosé (sic)... [...]. Maintenant nous demandons votre aide et vous ne pouvez pas nous la refuser (22) ». À la suite de quoi, on annonçait que la Jordanie recevrait un don de « 700 millions de dollars d'aide directe chaque année durant trois ans pour améliorer les services dans les villes et les camps où vivent les réfugiés (23) ». Quant à elle, la Jordanie a enfin ouvert son marché du travail aux réfugiés par son accord avec l’Union européenne en juillet 2016 (24). Les entreprises jordaniennes qui emploient « un certain nombre de réfugiés paieront moins de taxes, ou aucune taxe, [...] au cours des 10 prochaines années (25) ».

Le ministre jordanien du Plan, Imad Fakhouri, déclarait même que « C’est une chance de transformer la crise des réfugiés syriens en occasion économique (26). » Pour ce faire, il faudrait cependant que le flux d’immigrants n’augmente pas.




Références:

(1) THE WORLD BANK, Jordan, 2016, http://www.worldbank.org/en/country/jordan, (page consultée 4 novembre 2016).

(2) YOUNES, Ilham, La Jordanie face à la crise syrienne, 10 février 2014, http://www.lesclesdumoyenorient.com/La-Jordanie-fa... (page consultée 4 novembre 2016).

(3) COMMISSION EUROPÉENNE, « Jordanie : crise syrienne », juin 2016, p.1, http://ec.europa.eu/echo/files/aid/countries/facts... (page consultée 4 novembre 2016).

(4) PAPIN, Delphine et al, « Comprendre la situation en Syrie en 5 minutes », Le Monde, 27 octobre 2015, http://www.lemonde.fr/proche-orient/video/2015/10/... (page consultée 4 novembre 2016).

(5) CITOYENNETÉ ET IMMIGRATION CANADA, « Profil de population : Réfugiés syriens », novembre 2015, p.4, http://www.cpa.ca/docs/File/Cultural/FR%20Syrian%2... (page consultée 4 novembre 2016).

(6) JI, David et TREMBLAY, Gabrielle, « Jordanie : terre d’accueil pour les Syriens », Huffington Post Quebec. 15 mai 2016, http://quebec.huffingtonpost.ca/monde68/jordanie-r... (page consultée 6 novembre 2016).

(7) CITOYENNETÉ ET IMMIGRATION CANADA, op. cit, p.4.

(8) DORAI, Kamel, « La Jordanie et les réfugiés syriens », La Vie des idées, 7 juin 2016, http://www.laviedesidees.fr/La-Jordanie-et-les-ref... (page consultée 4 novembre 2016).

(9) COMMISSION EUROPÉENNE, op. cit, p.2.

(10) CITOYENNETÉ ET IMMIGRATION CANADA, op. cit, p.9.

(11) Loc. cit.

(12) DORAI, Kamel, op. cit.

(13) COMMISSION EUROPÉENNE, op.cit, p. 2.

(14) JI, David et TREMBLAY, Gabrielle, op. cit.

(15) Loc. cit.

(16) Loc. cit.

(17) DORAI, Kamel, op. cit.

(18) JI, David et TREMBLAY, Gabrielle, op. cit.

(19) Loc. cit.

(20) DORAI, Kamel, op. cit.

(21) JI, David et TREMBLAY, Gabrielle, op. cit.

(22) SPUTNIK, « Réfugiés syriens en Jordanie : l’Europe ne connait rien de la crise des migrants », 10 février 2016, https://fr.sputniknews.com/international/201602101... (page consultée 6 novembre 2016).

(23) Loc. cit.

(24) RADIO CANADA, « Accord entre l’UE et la Jordanie sur les réfugiés syriens », 21 juillet 2016, http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international... (page consultée 6 novembre 2016).

(25) Loc. cit.

(26) Loc. cit.

Dernière modification: 2016-11-17 15:32:45

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
Notes de recherche

Islam et antiaméricanisme: le premier nourrit-il le second?
Une analyse empirique sur la base de l'Arab Barometer de 2013.
Jean-Herman Guay, Sami Aoun et Eugénie Dostie-Goulet.

Le vote des jeunes: les motifs de la participation électorale au Canada
Une analyse empirique sur la base de données recueillies en 2011
Jean-Herman Guay, Anthony Desbiens et Eugénie Dostie-Goulet.

Cohérence idéologique et classes sociales: la pertinence de l'axe gauche/droite
Une analyse empirique sur la base du World Values Survey
Jean-Herman Guay.

Les impacts idéologiques des facteurs sociodémographiques en Amérique latine
Une analyse empirique sur la base du World Values Survey
Laurie Morelli-Valiquette.

Nouveau management public et notation financière souveraine: réévaluation de la prépondérance des valeurs hoodiennes dans la gestion de l'État
Une analyse empirique
Alexandre Millette.

Autres analyses

Le camp de Zaatari en Jordanie : un casse-tête complexe
>octobre 2018


Jordanie : une dette écrasante
>septembre 2018


La voix controversée du Jordanien Nahed Hattar réduite au silence
>janvier 2017


La Jordanie sous pression économique et sociale en raison de son rôle de pays d’accueil
>novembre 2016


Jordanie: entre revendication sociale et stagnation économique
>janvier 2013


Le Front islamique menace de boycotter les élections jordaniennes
>novembre 2010


La politique en Jordanie : Une histoire de famille ?
>février 2010


Le crime d'honneur n'est pas une chose du passé en Jordanie
>février 2010


Triple attentat en Jordanie
>novembre 2005


Pour la liste complète de nos bulletins sur l'actualité, consultez la rubrique analyse. Ces bulletins sont rédigés par des étudiants et étudiantes du programme d'Études politiques appliquées de l'Université de Sherbrooke. La recherche et la rédaction sont supervisées par notre rédacteur en chef Serge Gaudreau.

Liens internes

Les objectifs de Perspective monde
Son équipe au fil des ans
Les sources et les mises à jour
Récupérer des éléments de Perspective monde

Pour en savoir plus

Pour nous écrire un commentaire
Pour nous suivre sur Facebook
Bilan du siècle, sur le Québec contemporain
Dimension, sur le langage statistique R

Liens externes

Observatoire des politiques publiques
Observatoire des Amériques
Politique appliquée.tv
Cahiers de recherche

Directeur: Jean-Herman Guay, Ph.D. Tous droits réservés © Perspective monde Version 16.7.2019