Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

23 octobre 2018

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28 November 2017

Le sida en Inde : une crise ébranlant la tradition


Jean-Philippe Benjamin
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

April
2014
Élection en Inde d'un gouvernement dirigé par le Parti Bharatiya Janata de Narendra Modi

April
2009
Tenue d'élections législatives en Inde

November
2008
Attentats terroristes à Bombay, en Inde

April
2004
Tenue d'élections législatives en Inde

January
2001
Tremblement de terre dévastateur à Gujarat, en Inde

September
1999
Tenue d'élections législatives en Inde

May
1998
Explosion d'une première bombe atomique par le Pakistan

February
1998
Tenue d'élections législatives en Inde

April
1996
Tenue d'élections législatives en Inde

May
1991
Assassinat de l'ex-premier ministre indien Rajiv Gandhi

November
1989
Élection d'un gouvernement du Front national en Inde dirigé par V. P. Singh

December
1984
Tragédie industrielle à Bhopal, en Inde

October
1984
Assassinat de la première ministre indienne Indira Gandhi

January
1980
Élection du parti du Congrès d'Indira Gandhi en Inde

October
1979
Attribution du prix Nobel de la paix à mère Teresa de Calcutta

March
1977
Élection du Parti Janata en Inde

June
1975
Proclamation de l'état d'urgence en Inde

May
1974
Explosion d'une première bombe atomique par l'Inde

December
1971
Proclamation de l'indépendance du Bangladesh

L'Inde est le deuxième pays le plus populeux avec ses 1,324 milliard d'habitants [1]. On en parle souvent dans l'actualité internationale comme d'une puissance émergente ou encore pour les tensions avec le Pakistan dans la région du Cachemire. Pourtant, bien d'autres sujets méritent l'attention médiatique, tels que la situation du sida dans le pays; celle-ci est inquiétante et doit être traitée de façon très sérieuse.

Une crise qui semble se calmer

Bien qu'en Occident le sida ne semble plus vraiment une menace, c'est loin d'être le cas dans les pays ayant moins de moyens pour lutter contre lui. En 2016 seulement, environ 80 000 personnes auraient contracté la maladie et 62 000 seraient mortes à cause de celle-ci [2]. L'Inde est le 3e pays en ce qui concerne l'importance de sa population séropositive [3]. ONUSIDA, un organe de lutte des Nations unies contre la maladie, estime à approximativement 2 100 000 le nombre de personnes infectées [4].

La maladie a fait du chemin depuis sa découverte en sol indien en 1985, alors que 6 travailleuses du sexe avaient été dépistées positives [5]. En 1992, une organisation gouvernementale est mise sur pied pour lutter contre son avancée [6]. À cette époque, le nombre d'individus séropositifs était aux alentours de 380 000 [7]. La barre du premier million fut atteinte en 1996 et celle du second en l'an 2000 [8].

Plusieurs raisons expliquent la rapide transmission de la maladie. L'absence d'éducation entourant la propagation et même l'existence de la maladie est criante. Malgré la propagation virale du virus, 40 % des femmes n'avaient jamais entendu parler de celui-ci en 2007 [9]. En Inde, la transmission de la maladie se fait majoritairement par actes sexuels, et ensuite par partage de matériel d'injections [10]. En fait, 86 % des contaminations seraient dues aux activités sexuelles [11]. L'infidélité de certains hommes serait une des raisons qui auraient aidé à propager la maladie [12]. Une des preuves de cette théorie serait le fait que 60 % des personnes infectées sont des hommes [13]. Des accidents sont aussi arrivés, tels que la distribution de sang contaminé auprès de 2000 personnes entre 2014 et 2016 [14].

Les moyens mis dans l'éradication de la maladie sont aussi insuffisants pour endiguer totalement son expansion. Sur les 2,1 millions de personnes estimées infectées, seulement 1,4 million connaissent leur statut [15]. Même quand un individu est diagnostiqué séropositif, il est fréquent qu'il ne soit pas suivi davantage par le système de santé après le diagnostic [16]. Pour contrer la propagation de la maladie, les institutions préfèrent mettre de l'avant la fidélité dans le couple, considérée comme plus près des « valeurs indiennes », au lieu d'un plan de sensibilisation, d'éducation et de distribution de condoms [17].

Les individus ayant le virus se retrouvent aussi discriminés; ils perdent leurs emplois, leur conjoint, leur famille [18]. Des efforts ont été faits pour tenter de diminuer cette marginalisation, par exemple des événements et des sites de rencontres ont été mis sur pied pour briser l'isolement apporté par la marginalisation suivant le diagnostic [19]. Le gouvernement vient également de mettre de l'avant une loi visant à enrayer lesdites discriminations [20].

La lutte entre la culture indienne traditionnelle et la science

Bien que le nombre de personnes contaminées semble inquiétant, la proportion par rapport à la population de l'Inde est bien faible (environ 0,16 %). De plus, depuis 2010, le taux d'infection a diminué de 46 %, tandis que le nombre de décès liés à la maladie a baissé de 22 % [21]. Pourtant, la crise est loin d'être passée. La discrimination que subissent les séropositifs force certains d'entre eux à cacher leur statut par peur de représailles et ainsi propager encore plus la maladie auprès de leur(s) partenaire(s).

La loi mise de l'avant par le gouvernement est aussi très critiquée par les militants et les personnes travaillant en première ligne pour enrayer la propagation [22]. Ceux-ci considèrent que la loi pourrait être pertinente si bien appliquée, mais justement rien n'indique vraiment que le gouvernement l'appliquera correctement [23].

Un chercheur indien, Aoiffe Duff, a effectué une étude sur la relation entre le VIH et la culture indienne. Cette étude nous apprend que le simple sujet du sexe en Inde est vu de façon négative et les infections transmissibles sexuellement sont surnommées « maladies secrètes [24]». Une frange majoritaire de la population refuse tout simplement de discuter du sujet comme l'ont rapporté des chercheurs travaillant sur les habitudes sexuelles des Indiens [25]. Cela ferait en sorte que les informations sur le sida circulent difficilement dans la population, rendant l'éducation concernant la maladie ardue [26]. La manière de véhiculer la documentation utilisée est aussi déconnectée de la réalité de certaines couches de la société atteintes, par exemple la distribution de dépliants écrits auprès d'analphabètes [27].

Duff démontre que la stigmatisation des séropositifs va aussi plus loin que la perte d'emploi. Certains ont été battus, brulés, lynchés et leurs cérémonies funéraires ont été annulées [28]. Ce stigma irait jusqu'à la relation patient-médecin, alors que certains hôpitaux, privés comme publics, refuseraient de traiter des séropositifs [29].

Les résultats de Duff avancent que certains aspects culturels et religieux sont quand même importants pour cette analyse. Les principes de karma, soit d'une destinée prédéterminée par nos vies précédentes, ainsi que du dharma, le devoir devant sa position sociale, pourraient jouer un impact sur la manière dont la maladie est vue en Inde [30]. Ces concepts font en sorte que, pour une partie de la population, ceux ayant contracté la maladie méritaient de l'attraper ou auraient échoué à leur rôle social. Ces mentalités ont aussi une approche fataliste face à la contagion: se protéger ne sert à rien selon celles-ci, car elle fait partie de la « destinée » des gens, tel un événement hors de leur contrôle. Bien que les concepts éthiques provenant de ces philosophies sont beaucoup plus complexes, leur rôle dans la contagion ne peut être ignoré [31].

Au-delà du débat entourant les valeurs traditionnelles, le problème du système de traitement défaillant est aussi pressant. Si la culture de marginalisation des séropositifs rend la propagation plus propice, le laxisme dans le traitement risque la création d'une souche de super-virus [32]. Si les doses sont mal données, qu'elles soient trop petites ou sur des périodes trop espacées, cela augmente les risques qu'une partie active du virus survive et développe une défense face aux médicaments [33].

Ainsi, la culture traditionnelle indienne entourant la sexualité est un problème majeur concernant l'endiguement de l'épidémie. À la lumière de cette analyse, il est évident qu'un cercle vicieux existe où lorsqu'une personne est déclarée séropositive, elle se voit stigmatisée par le reste de la société y compris le système de santé, ce qui la pousse à avoir des attitudes risquées provoquant ainsi d'autres contagions [34]. Ainsi, pour endiguer la crise, le gouvernement doit intervenir et faire des campagnes de sensibilisation sur le sida, tenter d'éduquer la population sur la maladie ainsi que combattre la marginalisation des séropositifs.

Médiagraphie

[1] THE WORLD BANK, India, The world Bank, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 23 novembre 2017)

[2] UNAIDS, « India », UNAIDS, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[3] PTI, « India has 3rd-highest number of HIV-infected people: UN », The Hindu avec PTI, 22 avril 2016, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[4] UNAIDS, Op. Cit.

[5] PANDEY, Geeta, « The woman who discovered India's first HIV cases », BBC News, 30 août 2017http://www.bbc.com/news/magazine-37183012 (consulté le 18 novembre 2017)

[6] VYAWAHARE, Malavika, « Health Minister Questions Stress on Condoms in AIDS Fight », New York Times, 23 juin 2014, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[7] UNAIDS, Op. Cit.

[8] Loc. cit.

[9] BBC NEWS, « 'Promiscuous men' fuel India HIV », BBC News, 16 juillet 2007, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[10] PTI, 14,632 HIV positives identified in Mizoram, India today avec PTI,16 novembre 2017, [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[11] DUFF, Aoife, Bidirectional interactions between HIV/Aids and indian culture, Indian culture, p. 188 [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[12] BBC NEWS, Op. Cit.

[13] Loc. cit.

[14] FRANCE INFO, « Plus de 2.000 Indiens atteints du sida après des transfusions sanguines », France Info, 1er juin 2016, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[15] HUSSAIN, Sajjad, « Santé: face au fléau du sida, l'Inde a décidé de réagir », Radio France internationale, 24 juillet 2017, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[16] Loc. cit.

[17] VYAWAHARE, Malavika, Op. Cit.

[18] DUFF, Aoife, Bidirectional interactions between HIV/Aids and indian culture, p. 188 [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[19] KHANNA, Rajeev, « India HIV couples to tie the knot », BBC News, 2 octobre 2006, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

TNN, « Marriage portal for HIV+ people », The Times Of India, 30 août 2017, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[20] DHILLON, Amrit, « India takes flawed first step towards ending HIV and Aids prejudice », The Guardian, 13 avril 2017, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[21] UNAIDS, Op. Cit.

[22] DHILLON, Amrit, Op. Cit.

[23] Loc. cit.

[24] DUFF, Aoife, Op. Cit., p. 190.

[25] Loc. cit.

[26] Ibid., p. 191.

[27] Ibid., p. 192.

[28] Ibid., p. 193.

[29] Ibid., pp. 193 et 194.

[31] Ibid., pp. 193 et 194.

[32] WALIA, Kamini, India must take the lead in dealing with the threat of antimicrobial resistance, Hindustan times: Analysis, 16 novembre 2017, [en ligne] [hyperlien] (consulté le 18 novembre 2017)

[33] Loc. cit.

[34] DUFF, Aoife, Op. Cit., p. 208.



Dernière modification: 2017-12-02 10:31:14

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