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28 novembre 2017

Coupe du Monde 2022 au Qatar : le côté sombre du football international


Olivier Valois
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

Alors que les derniers préparatifs pour la Coupe du monde de football de 2018 sont mis en place en Russie, c'est plutôt la prochaine édition, au Qatar, qui retient l'attention des gouvernements, observateurs et médias. Annoncée en 2010, l'attribution du Mondial de 2022 au Qatar fait polémique (1). En effet, les circonstances dans lesquelles le Mondial fut attribué au Qatar par la Fédération internationale de football association (FIFA), les conditions de travail sur les chantiers qataris ainsi que les récents développements géopolitiques dans la région soulèvent inquiétudes et doutes quant au bon déroulement, voire à la légitimité de ce tournoi.

Un choix nébuleux

Dès son annonce, l'attribution du Mondial de 2022 au Qatar fit sourciller partisans et médias, d'abord pour des raisons géographiques et logistiques (2). Lorsque le Qatar remporta le vote du comité exécutif de la FIFA devant les États-Unis, la Corée du Sud, le Japon et l'Australie, beaucoup furent déçus de voir le Mondial se tenir hors d'un pays plus « traditionnellement » fervent de football. La FIFA justifia son choix en évoquant sa politique de variation géographique des pays organisateurs. Il est en effet coutume que chaque édition de la compétition se tienne sur un continent différent selon une rotation plus ou moins stricte : elle fut tenue en Asie (Japon-Corée du Sud) en 2002, en Europe (Allemagne) en 2006, en Afrique (Afrique du Sud) en 2010 et en Amérique du Sud (Brésil) en 2014.

En plus de l'éloignement géographique des masses de partisans, les conditions climatiques désertiques amenèrent médias et athlètes à questionner la logique de cette attribution. Alors que le Mondial devait se tenir aux mois de juin et juillet, les températures du torride été qatari étaient prévues s'élever jusqu'à 36,5° en juillet. Cela aurait mis en péril la sécurité même des athlètes et des partisans. La FIFA sauva cependant la mise en annonçant la tenue de la Coupe du monde à l'hiver et la construction de stades climatisés (3).

Le rapport Garcia : la pièce à conviction

Si les conditions climatiques du Qatar et sa distance des grandes bases partisanes sonnèrent quelques cloches, un véritable gong résonna aux quatre coins du monde du football à l'été 2017. Des extraits du rapport Garcia, une enquête interne de l'ex-procureur américain Michael Garcia sur l'attribution des mondiaux de 2018 et 2022, furent publiés sur le site du quotidien allemand Bild le 26 juin 2017 (4). À la suite de ces fuites d'informations, la FIFA fut contrainte à publier l'intégralité du rapport qui avait été remis à l'interne et dont le contenu était gardé secret depuis le 5 septembre 2014 (5).

Si le rapport ne fut pas le coup d'éclat que certains espéraient, il révéla cependant des détails forts intéressants, confirmant notamment certains soupçons de corruption au sein de la FIFA. Il fut entre autres révélé que 2 millions USD furent versés à la fille, âgée de 10 ans, d'un des membres du comité exécutif de la FIFA (6). Le rapport Garcia conclut également que le comité de candidature qatari avait été activement impliqué dans la manipulation des membres de la FIFA disposant d'un droit de vote (7).

Il apparaît donc que la corruption et l'ingérence dans le processus décisionnel ont influencé la décision de la FIFA. Certes, la corruption de la FIFA ne date pas d'hier (8). Cependant, lorsque l'on observe de plus près son plus récent partenaire d'affaires qatari, le château de cartes qu'est le Mondial de 2022 pourrait bien s'effondrer.

L'enfer des travailleurs

En vue du Mondial, le Qatar se tourna vers une main d'oeuvre-immigrée pour construire les infrastructures nécessaires à un évènement d'une telle envergure. Près de 90 % de la main-d'oeuvre qatarie est constituée de travailleurs migrants, principalement indiens, népalais, bangladais, égyptiens et philippins (9). Un rapport de l'organisation non gouvernementale (ONG) Amnesty International, publié en 2016, dénonça des conditions de travail inhumaines et opprimantes sur les chantiers de la Coupe du monde : confiscation de passeport, suspension de salaire, travail forcé dans des conditions climatiques insoutenables, logements non-sanitaires, promesses salariales mensongères, restriction de liberté de mouvement et bien d'autres (10).

Ce piètre bilan en matière de droit des travailleurs au Qatar venait s'ajouter à un rapport de la firme d'avocats DLA Piper, commandé par le gouvernement qatari en 2014. Selon celui-ci, plus de 1800 travailleurs indiens, népalais et bangladais étaient morts sur des chantiers de construction au Qatar entre décembre 2010 et avril 2014 (11).

Les efforts de censure du gouvernement qatari, notamment l'arrestation d'une équipe de la BBC enquêtant sur les conditions des travailleurs en 2015, furent pour le moins futiles et contre-productifs (12). Face à la grogne internationale, le Qatar annonça une réforme de son milieu du travail, comportant entre autres l'établissement d'un salaire minimum (13). Cette mesure législative d'apparence progressiste fut cependant ternie par la mort d'un travailleur britannique pour laquelle Doha n'offrit aucune explication, refusant de divulguer le rapport sur l'accident causant cette tragédie (14).

Le traitement immoral et illégal des travailleurs migrants au Qatar peut donc être perçu comme le talon d'Achille de la candidature qatarie. Toutefois, l'accroissement des tensions politiques dans la péninsule Arabique pourrait bien être la goutte qui fait déborder le vase.

Le Qatar isolé

La position géopolitique du Qatar est de plus en plus précaire depuis l'été 2017. Le 5 juin dernier, Doha a vu ses principaux alliés dans la région - l'Arabie Saoudite, l'Égypte, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Yémen - rompre tous liens diplomatiques avec l'émirat en raison de propos controversés attribués à l'émir du Qatar, publiés sur le site de son agence de presse officielle (15). Le Qatar nie fermement ces allégations. Il soutient que ces propos pro-Iran, le rival de l'Arabie Saoudite dans la région, sont fabriqués de toutes pièces et que le site de l'agence en question a été piraté (16). Cette dénégation ne fut toutefois pas suffisante pour convaincre la coalition des pays arabes. Accusant le Qatar de financer et soutenir des groupes terroristes dans le but de déstabiliser la région, l'Arabie saoudite et Bahreïn ont annoncé la suspension de toute liaison terrestre, aérienne et maritime.

Ces mesures diplomatiques viennent bloquer le transport de marchandises via l'Arabie Saoudite, ce qui pourrait retarder la construction des installations prévues pour la Coupe du Monde (17). En plus de poser un problème de logistique, une telle instabilité dans la région pourrait poser un risque de sécurité et décourager certaines équipes et leurs partisans de venir à Doha en 2022. Il est cependant trop tôt pour se prononcer sur une telle éventualité, puisque les choses pourraient évoluer significativement d'ici 2022.

Le Qatar et la FIFA, deux partenaires aux pratiques douteuses tant au niveau légal que moral, semblent donc faits l'un pour l'autre. Il faut cependant reconnaître que la dénonciation par les politiciens, médias et ONG du processus décisionnel corrompu de la FIFA et des violations des droits humains par le Qatar semblent avoir un impact relativement positif sur ces deux acteurs. Il reste maintenant à voir comment la situation évoluera d'ici 2022. Parmi les nombreuses inquiétudes et allégations, il semble que la seule chose certaine en vue de cette Coupe du monde est la controverse et la désunion qu'elle cause avant même que le coup d'envoi soit donné dans la péninsule arabique.




Références:

(1) FIFA. «La Russie et le Qatar accueilleront respectivement les Coupes du monde de 2018 et 2022», [En ligne], 2 décembre 2010, http://fr.fifa.com/worldcup/russia2018/media/newsi... (Page consultée le 20-11-2017)

(2) DUPRÉ, Rémi. «Le mondial de 2022 de football au Qatar continue de susciter la controverse», Le Monde, [En ligne], 1er septembre 2014, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/0... (Page consultée le 20-11-2017)

(3) Ibid.

(4) DUPRÉ, Rémi. «FIFA : le rapport Garcia (enfin) révélé, nouveaux soupçons sur l'Attribution du Mondial au Qatar», Le Monde, [En ligne], 27 juin 2017, http://www.lemonde.fr/football/article/2017/06/27/... (page consultée le 20-11-2017)

(5) BORBÉLY, Cornel. GARCIA, Michael. «Report on the Inquiry Into the 2018/2022 FIFA World Cup Bidding Process », FIFA, [En ligne], 27 juin 2017, http://resources.fifa.com/mm/document/affederation... (Page consultée le 20-11-2017)

(6) Ibid.

(7) Ibid.

(8) BBC. «FIFA corruption crisis: Key questions answered», [En ligne], 21 décembre 2015, http://www.bbc.com/news/world-europe-32897066 (Page consultée le 20-11-2017)

(9) AMNESTY INTERNATIONAL. «The ugly side of the beautiful game ; Exploitation of Migrant Workers on a Qatar 2022 World Cup Site», [En ligne], 30 mars 2016, https://www.amnesty.org/en/documents/mde22/3548/2016/en/ (Page consultée le 20-11-2017)

(10) Ibid.

(11) DLA PIPER, «Migrant Labour in the Construction Sector in the State of Qatar», [En ligne], avril 2014, http://www.engineersagainstpoverty.org/documentdow... (Page consultée le 20-11-2017)

(12) LOBEL, Mark. «Arrested for reporting on Qatar's World Cup labourers», BBC, [En ligne], 18 mai 2015, http://www.bbc.com/news/world-middle-east-32775563 (Page consultée le 20-11-2017)

(13) BBC. «Qatar introduces minimum wage for first time», [En ligne], 25 octobre 2017, http://www.bbc.com/news/world-middle-east-41752490 (Page consultée le 20-11-2017)

(14) WINTOUR, Patrick. «Qatar World Cup bosses offer no explanation for British worker's death», The Guardian, [En ligne], 11 novembre 2017, https://www.theguardian.com/world/2017/nov/11/qata... (Page consultée le 20-11-2017)

(15) LE MONDE. «Accusé de soutenir le terrorisme, le Qatar mis au ban par l'Arabie saoudite et ses alliés», [En ligne], 5 juin 2017, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/0... (Page consultée le 19-11-2017)

(16) Ibid.

(17) BARTHE, Benjamin. «Après la visite de Donald Trump à Riyad, les monarchies du Golfe se déchirent», Le Monde, [En ligne], 25 juin 2017, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/0... (Page consultée le 19-11-2017)

Dernière modification: 2017-12-01 07:02:36

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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