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21 novembre 2017

Sénégal : l'islamisme radical, une simple menace ?


Jérémie Tessier-Vigneault
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

novembre
2014
Ouverture du quinzième Sommet de la Francophonie

mars
2012
Élection de Macky Sall à la présidence du Sénégal

mars
2000
Élection d'Abdoulaye Wade à la présidence du Sénégal

mai
1989
Ouverture du troisième Sommet de la Francophonie

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

décembre
1982
Début d'un conflit dans la région de la Casamance, au Sénégal

janvier
1982
Entrée en vigueur de la confédération de Sénégambie

janvier
1981
Accession d'Abdou Diouf à la présidence du Sénégal

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

mars
1963
Tenue d'un référendum au Sénégal

septembre
1961
Création de l'Union africaine et malgache

septembre
1960
Proclamation de l'indépendance du Mali

août
1960
Proclamation de l'indépendance du Sénégal

Le continent africain est une fois de plus aux prises avec un problème majeur, celui de l'expansion du djihadisme sur son territoire. L'Afrique est dans la tourmente d'une radicalisation islamique de plus en plus sévère. Alors que l'on oublie parfois que la religion n'est pas forcément politique, de plus en plus de groupes armés revendiquent la mise en place de gouvernements soumis aux principes religieux islamistes (1). Les années 2010 ont été particulièrement agitées, et ce, dans plusieurs régions africaines. Qu'il s'agisse de la persécution religieuse du groupe armé Boko Haram, ou de l'opposition entre salafistes et Islam malékite en Afrique de l'Ouest, plusieurs conflits ont éclaté lors des cinq dernières années.

Malgré une certaine stabilité politique et économique, le Sénégal n'échappe pas à ce phénomène d'islamisme radical. Même si depuis le passé colonial de ce pays l'Islam avait relativement bien imprégné les moeurs sociales et politiques, une vague de radicalisation religieuse s'est récemment fait sentir (2). Or, dans ce pays de 15 millions d'habitants en 2016 (3), la population sénégalaise est majoritairement musulmane à de 94 % (4). Sans jamais avoir réellement été confronté au radicalisme religieux, le Sénégal a subi les premières retombées d'attentats djihadistes à l'aube de 2015 (5). Faut-il s'inquiéter de cette situation ?

L'Islam sénégalais, un Islam convoité

Comment le Sénégal, ce pays pacifique, éduqué et religieusement stable, s'est retrouvé aux prises avec une radicalisation extrémiste ? Une piste de réflexion est avancée par le politologue, écrivain et journaliste Antoine Sfeir. Selon lui, le Sénégal, et le type d'Islam qu'il incarne, était la proie parfaite pour les djihadistes et les extrémistes religieux (6). Au Sénégal, c'est l'Islam marabout, l'Islam du pacifisme, soit l'Islam confrérique, qui règne. Cette « version » de la religion musulmane s'oppose à la « délaïcisation », et s'éloigne complètement des valeurs prônées par l'islamisme radical. Les groupes extrémistes étaient alors désireux de s'attaquer directement à cette vision du Coran, puisqu'elle s'écartait complètement de la leur.

En réussissant à troubler la religion sénégalaise et à implanter un islamisme radical au sein des institutions du pays, les groupes djihadistes obtiendraient une victoire symbolique. À ce propos, Sfeir compare le Sénégal à une vitrine religieuse et affirme que : « si vraiment l'islam extrémiste arrive à s'implanter au Sénégal, tout le reste de l'Afrique de l'Ouest va certainement devenir une forteresse radicale (7) ». En fait, selon le politologue, le plus grand danger derrière cette radicalisation est que : « Si la laïcité tombe, tous les autres pays deviennent poreux automatiquement (8) », et qu'une réaction en chaîne peut en découler.

Ce n'est pas sans rappeler le cas du Mali, voisin du Sénégal, qui fut une véritable porte d'entrée aux islamistes radicaux (9). Ce pays nord-africain s'était frotté à l'islamisme radical, alors qu'au début des années 2010, une branche d'Al-Qaïda (Aqmi) s'était propagée sur son territoire. Ce groupe financé principalement par le Qatar avait d'ailleurs tenté d'entrer directement au Sénégal, mais sans succès (10). Au final, plus de peur que de mal, mais la menace reste toujours réel.

Le radicalisme islamique tire également sa force dans la contestation de l'Islam traditionnel sénégalais (11). Ainsi, les idéologies salafistes et wahhabites voudraient s'insurger contre l'Islam confrérique implanté au Sénégal, alors qu'ils le jugeraient impur et que la charia devrait être implantée dans les affaires politiques (12).

Extrémisme religieux faut-il s'en inquiéter ?

Sans que de réels impacts se fassent sentir en réaction à ce phénomène de radicalisation, le gouvernement sénégalais reste sur ses gardes, et prêt à contrer la menace. En janvier 2015, le président Macky Sall avait d'ailleurs réuni son conseil de sécurité, afin de traiter de la question du terrorisme et des menaces djihadistes (13). De nouveaux postes frontaliers avaient été créés à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie afin de contrer la contamination par l'État islamique (14).

La plus grande menace qu'a subie à ce jour le Sénégal se nomme « Boko Haram ». En effet, en décembre 2015, on rapportait l'arrestation d'un groupe de militants djihadistes sénégalais. Ces derniers auraient tenté de : « créer dans leur pays une branche de Boko Haram et auraient même élaboré un projet d'attentat dans la capitale (15) ».

Malgré une faible présence d'extrémismes religieux, nous pouvons nous questionner quant à la portée d'une telle « radicalisation ». C'est d'ailleurs ce sur quoi le « timbuktu institute » (Observatoire des Radicalismes et Conflits religieux en Afrique) s'est penché dans ses plus récentes recherches (16). L'Observatoire s'est intéressé à la jeunesse sénégalaise, afin de connaître sa perception du terrorisme et des groupes radicaux. Ainsi, les études poursuivies par le chercheur Bakary Sambe tentaient de déterminer à quel point les jeunes sénégalais pouvaient être séduits par « l'idéologie djihadiste » (17).

Les données étaient directement tirées d'un échantillon de 400 Sénégalais âgés entre 18 et 35 ans. Une fois l'étude réalisée, trois constats ont pu en être déduits. Le premier, démontre que les jeunes sénégalais sont fortement éduqués, mais confrontés à la précarité, ce qui peut être une cause de radicalisation. Le deuxième constat est que les jeunes sont généralement méfiants face à la radicalisation et qu'ils restent toujours très proches des valeurs pacifiques de l'Islam confrérique. Finalement, on note que moins de 10 % d'entre eux seraient prêts à joindre un groupe radical (18). Somme toute, il serait faux d'écarter tout risque de dérives extrémistes au Sénégal. Cependant, selon cette étude, la situation est beaucoup moins alarmante qu'elle pourrait laisser paraître.

Quel avenir réserve le Sénégal à l'Islam?

L'Islam sénégalais reste à ce jour la plus grande protection contre les vagues d'extrémistes. Pratiqué depuis plus d'une centaine d'années, l'Islam confrérique se questionne et s'oppose à toute forme de radicalisation (19). Il est donc primordial de différencier l'islamisme radical de l'Islam lorsque l'on tente de comprendre l'état de la religion sénégalaise. L'institutionnalisation de cette religion de confrérie est le plus grand rempart contre les mouvements de djihadistes. Selon Sfeir, les confréries : « proposent une lecture beaucoup plus ouverte du Coran, que ne peuvent le faire les islamistes et les Salafistes (20) ».

En somme, puisque la menace est tout de même réelle, le Sénégal se devra de prendre certaines précautions similaires à celles mises de l'avant par le président Sall. Le pays devra ainsi combattre la corruption, mais également les écarts de richesses, afin d'éviter toute intervention gouvernementale des mouvements plus radicaux (21). L'équipe de l'observatoire « Timbuktu » propose également quelques solutions afin d'empêcher les jeunes de rejoindre les groupes radicaux. Ces prescriptions visent notamment à faire chuter le taux de chômage chez les 18 à 35 ans, mais également à soumettre un modèle de société plus égalitaire (22).

Seul l'avenir pourra nous dire si le Sénégal conservera ses valeurs politiques laïques tout en respectant l'Islam confrérique comme fondement de sa culture religieuse. Pour l'instant, le pays n'est pas la proie réelle des mouvements extrémistes.

Médiagraphie

(1) BAYART, Jean-François, « Pourquoi l'islam et le djihadisme s'étendent en Afrique », l'Express, 23 février 2013, [En ligne] [hyperlien] (Page consultée le 11 novembre 2017)

(2) Ibid.

(3) BANQUE MONDIALE, « Population du Sénégal en 2016 » 2017, [En ligne] [hyperlien] (Page consultée le 17 novembre 2017)

(4) WORLD CHRISTIAN DATABASE, « Pourcentage de musulmans au Sénégal en 2005 », Perspective Monde, 2017, [En ligne] [hyperlien] (Page consultée le 17 novembre 2017)

(5) BELSOEUR, Camille, « Entre islam radical et frontières poreuses, le Sénégal craint la contagion terroriste », Slate, 25 janvier 2016, [En ligne] http://www.slate.fr/story/112945/senegal-terrorisme-aqmi (Page consultée le 11 novembre 2017)

(6) SFEIR, Antoine, « Le Sénégal est la cible réelle des islamistes radicaux », Seneplus, 21 avril 2014, [En ligne] http://www.seneplus.com/article/le-s%C3%A9n%C3%A9gal-est-la-cible-r%C3%A9elle-des-islamistes-radicaux (Page consultée le 11 novembre 2017)

(7) Ibid.

(8) Ibid.

(9) Ibid.

(10) Ibid.

(11) TIMBUKTU, « Les enjeux de la radicalisation islamiste au Sénégal », 1er juin 2016, [En ligne] [hyperlien] consultée le 11 novembre 2017)

(12) Ibid.

(13) BELSOEUR,Camille, op. cit.

(14) Ibid.

(15) Ibid.

(16) GARÇON, Lou, « Sénégal: les jeunes et l'islam radical, une enquête inédite », RFI Afrique, 10 octobre 2016, [En ligne] http://www.rfi.fr/afrique/20161010-senegal-jeunes-islam-radical-une-enquete (Page consultée le 11 novembre 2017)

(17) Ibid.

(18) Ibid.

(19) SFEIR, Antoine, op. cit.

(20) Ibid.

(21) Ibid.

(22) GARÇON, Lou, op.cit.



Dernière modification: 2017-11-25 14:39:40

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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