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3 octobre 2017

Le fléau des mutilations génitales féminines : le cas djiboutien


Pâris Psychogyios
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

novembre
1991
Déclenchement d’une guerre civile au Djibouti

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

Les modifications corporelles pour des motifs religieux ou culturels sont présentes depuis l'ère du paléolithique (1). Que ce soit par des piercings ou des tatouages, elles ont toujours eu une place importante dans l'histoire. Elles ont cependant mené à des pratiques qui sont vivement dénoncées aujourd'hui. Les mutilations génitales, par exemple, datent de l'époque des pharaons et elles sont toujours d'actualité (2). Elles représentent une entrave majeure aux droits de l'homme, notamment à Djibouti où cette pratique est presque universelle.

Une convention sociale

Le Djibouti est l'un des pays où les mutilations génitales féminines (MGF) sont pratiquées de manière presque généralisée : selon le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF), en 2016, 93 % des Djiboutiennes avaient subi des MGF (3). Comparé au reste du monde, incluant les pays où les MGF sont présentes, ce pourcentage est très élevé. Selon la même étude, on constate une différence importante entre la prévalence des MGF et leur support au niveau de la population (4). Cela signifie que malgré une opposition à la pratique, les pressions familiales, religieuses et culturelles poussent souvent les femmes à perpétuer ce cycle de destruction sur leurs propres fillettes (5).

Trois types de MGF sont répertoriés à Djibouti : la « Sunna » (10,4 %), l'excision (14,7 %) et l'infibulation (72,5 %) (6). Ce dernier est le type pratiqué le plus fréquemment et ayant les conséquences les plus dévastatrices (7). La majorité des victimes de ces mutilations sont âgées entre cinq et neuf ans au moment de l'opération (8). De plus, au-delà de l'extrême douleur que cela représente, les MGF peuvent amener à long terme des douleurs chroniques, une qualité de vie sexuelle inexistante, des complications importantes à l'accouchement, voire la stérilité, et plus (9).

Droit de l'homme : des changements qui se font attendre

Le 10 décembre 1948, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la Déclaration universelle des droits de l'homme (10). Elle contient les droits de base, politiques et sociaux auxquels chaque humain a accès. Les MGF vont à l'encontre de cette Déclaration, en brimant les droits qu'elle assure. Cela est observable à plusieurs niveaux : elles empêchent l'accès au droit à la santé et au droit à l'intégrité physique et morale (11). De plus, elles sont discriminatoires et responsables d'un haut taux de décrochage chez les victimes, ce qui va à l'opposé du droit à l'éducation (12).

Le portrait global des droits de la personne est tout aussi sombre. En effet, Djibouti connaît plusieurs difficultés. En premier lieu, Reporters sans frontières classe Djibouti au 172e rang mondial de son palmarès sur la liberté de presse en 2017. C'est une baisse de 62 rangs depuis 2011 (13). L'organisme non gouvernemental (ONG) dénonce la situation en avançant que la : « loi sur la liberté de la communication est elle-même une entrave à la liberté d'expression [...] puisqu'elle prévoit, entre autres, des peines de prison pour les délits de presse et des contraintes d'âge et de nationalité pour créer un média (14) ». Humanium, une ONG dédiée aux droits des enfants, identifie les graves problèmes djiboutiens tels que : la prostitution, la pornographie juvénile, le mariage forcé, le travail des enfants et le manque d'éducation (15).

Dans son rapport sur l'indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique 2016, la fondation Mo Ibrahim démontre bien l'évolution depuis 2006. Deux indicateurs sont particulièrement révélateurs. Le premier, « Participation et Droits de l'Homme », démontre que depuis 2006 Djibouti a amélioré son indice de 3,1 %, ce qui est modeste (16). Pour l'indicateur « Développement humain », Djibouti se classe 30e avec une progression de 4,6 % depuis 2006, ce qui est dans la moyenne de progression (17). Cependant, dans les deux cas, en plus d'une progression insatisfaisante, Djibouti se retrouve encore sous la moyenne continentale, ce qui démontre bien les lacunes en matière de droits de l'homme du pays (18).

Des solutions simples pour une situation difficile

En 1995, le gouvernement de la république de Djibouti a adopté une loi interdisant la pratique des MGF sous peine de prison (19). C'est le premier obstacle aux MGF à Djibouti. Cependant, « la majorité de la population nationale n'étant pas encore préparée à renoncer à cette tradition ancestrale, cette décision reçoit une faible adhésion populaire, à l'exception des intellectuels, et son impact se limite à la capitale (20) ». Selon le quotidien djiboutien La Nation, ce n'est qu'en 2008 qu'un changement s'entame. C'est notamment grâce à des campagnes de sensibilisation, lancées par le gouvernement en collaboration avec le Programme des Nations Unies pour la Population et l'UNICEF, que ce changement s'active. On observe alors une nette différence de mentalité face aux MGF, spécialement dans la capitale (21).

Somme toute, il reste à Djibouti un long chemin avant d'éradiquer cette pratique sur son territoire. Plusieurs avenues s'ouvrent à lui afin d'atteindre cet objectif. En premier lieu, un lien est clairement démontré par l'UNICEF entre le niveau de scolarisation et la probabilité de subir une MGF (22). De plus, il est intéressant de noter que les hommes sont plus souvent à l'encontre de cette pratique et que moins l'individu est éduqué, plus il a tendance à être en faveur des MGF (23). Il faut donc en conclure que Djibouti devrait investir dans l'éducation et sensibiliser sa population, spécialement les femmes, à se scolariser. De cette manière, le gouvernement pourra favoriser l'autodétermination de la femme djiboutienne, ce qui amènera le changement de mentalité entamé en 2008 à se propager dans le reste du pays.

Chose certaine, comme l'avance l'Organisation mondiale de la santé, l'administration djiboutienne devra tenter impérativement de saisir la dynamique sociale (24). Elle devra aussi travailler de concert avec les communautés, en les respectant. Surtout, elle devra travailler dans une perspective à long terme en soulignant l'importance des droits fondamentaux de la personne et de l'enfant (25). C'est avec cette vision, et en restant intègre et transparent avec sa population, que Djibouti pourra potentiellement régler ses problèmes majeurs en matière de droits humains.

Médiagraphie

(1) ROUERS, Bruno, Les marques corporelles des sociétés traditionnelles : un éclairage pour les pratiques contemporaines, Psychotropes, Vol. 14, 2008, p. 23-45.

(2) GONCALVES, Manuella, Les mutilations sexuelles féminines : Quelle prise en charge en maternité?, mémoire, Université de Nantes, p. 2.

(3) Ibid., p. 3.

(4) Ibid., p. 63.

(5) NATIONS UNIES, Mutilations génitales féminines, 2017, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 1 octobre 2017).

(6) CARILLON, Séverine et Véronique Petit, La pratique des mutilations génitales féminines à Djibouti : une « affaire de femmes » entre les mains des hommes, Autrepart, 2009, Vol. 4, No. 52, p. 13-29.

(7) Loc. Cit.

(8) OMS, Prévalence des mutilations sexuelles féminines, 2017, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 1 octobre 2017).

(9) OMS, Comprendre et lutter contre la violence à l'égard des femmes, 2012, 10 p.

(10) PERSPECTIVE MONDE, Adoption de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, 2016, [En ligne], [hyperlien] (Consulté le 1 octobre 2017).

(11) HAUT-COMISSARIAT DES NATIONS UNIES POUR LES DROITS DE L'HOMME, Rapport sur les droits humains et la pratique des mutilations génitales féminines/excision en Guinée, avril 2016, p 24-28.

(12) Loc. Cit.

(13) REPORTERS SANS FRONTIERES, Djibouti, 2017, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 2 octobre 2017).

REPORTERS SANS FRONTIERES, Classement mondial 2011/2012, 2012, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 2 octobre 2017).

(14) REPORTERS SANS FRONTIERES, Djibouti. Op. Cit.

(15) HUMANIUM, Concrétiser les Droits de l'Enfant au Djibouti, 2017, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 2 octobre 2017).

(16) FONDATION MO IBRAHIM, Dix ans de gouvernance en Afrique : Rapport annuel 2016, 2016, p. 37-45.

(17) Ibid. p. 61-69.

(18) Loc. Cit.

FONDATION MO IBRAHIM, op. cit., p. 37-45.

(19) LA NATION, Abandon de toute forme d'excision à Djibouti : Les mentalités locales évolues, 3 décembre 2015, [En ligne], [hyperlien] (Consultée le 2 octobre 2017).

(20) Loc. Cit.

(21) Loc. Cit.

(22) UNICEF, Female Genital Mutilation/Cutting : A statistical overview and exploration of the dynamics of change, 2015, 194 p.

(23) Loc. Cit.

(24) OMS, Comprendre et lutter contre la violence à l'égard des femmes, Op.Cit.

(25) Loc. Cit.



Dernière modification: 2017-10-09 12:32:38

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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