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23 octobre 2018

Des élections controversées au Cambodge


Gabriel Grégoire-Mailhot
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

juillet
1998
Tenue d'élections législatives au Cambodge

juillet
1979
Ouverture d'une conférence internationale sur les réfugiés de la mer en Asie du Sud-Est

janvier
1979
Début de l'occupation vietnamienne au Cambodge

avril
1975
Entrée des Khmers rouges à Phnom Penh

mars
1970
Coup d'État au Cambodge destituant le prince Norodom Sihanouk

août
1967
Création de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

Le 29 juillet 2018 ont lieu les élections législatives au Cambodge. Celles-ci maintiennent au pouvoir le Parti du peuple cambodgien (PPC) du premier ministre Hun Sen. Celui-ci occupe ce poste sans interruption depuis novembre 1998. Le taux de participation élevé de 82 % ainsi que la victoire importante du PPC lors de ces élections semblent légitimer le parti au pouvoir (1). Cependant, plusieurs États et de nombreux experts remettent en question la validité du scrutin (2). En effet, certains aspects, comme la répression faite contre le principal parti d'opposition, laissent planer des doutes quant à l'aspect démocratique de ces élections.

Une monarchie aux ambitions démocratiques

Le Cambodge est une monarchie constitutionnelle. Le Parlement compte deux chambres : le Sénat et l'Assemblée nationale. Le souverain du Cambodge est le roi Sihamoni. Celui-ci occupe un rôle plutôt symbolique, tel que défini dans la Constitution de 1993. En effet, il y est stipulé à l'article 7, entre autres : « Le Roi du Cambodge règne mais ne gouverne pas (3). »

Du côté du Parlement, l'Assemblée nationale est élective selon un mode de scrutin proportionnel. Ce système doit, en théorie, amener une meilleure représentativité des petits partis en réduisant la distorsion électorale. Par la suite, le gouvernement est formé par le parti ayant le plus de sièges à l'Assemblée nationale. Les deux chambres du Parlement peuvent émettre des textes de loi et les soumettre au vote. Cependant, dans les faits, seul le gouvernement peut faire préparer et soumettre un texte de loi (4).

Des élections sans opposition

Comme nous l'avons vu, le PPC est le parti au pouvoir depuis 1998 au Cambodge. Son principal objectif est de se maintenir au pouvoir et d'assurer la stabilité du pays. En effet, Hun Sen menace explicitement d'éliminer des opposants pour rester au pouvoir (5). Face à celui-ci, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC) est la formation qui réussit le mieux à talonner le parti d'Hun Sen. Le PSNC est en fait une coalition formée en 2012 qui a pour objectif de renverser le PPC.

Aux élections législatives de 2013, le PPC obtient 48,8 % des voix, ce qui lui permet d'avoir 68 des 123 sièges disponibles (6). Pour sa part, le PSNC réussit à obtenir 44,5 % des voix, ce qui lui donne les 55 autres sièges. Pour le PPC ces élections représentent une nette baisse par rapport aux élections de 2008, alors qu'il avait obtenu 90 sièges (7). Les résultats de 2013 ainsi que les nombreuses percées du PSNC au palier municipal donnent espoir à ce parti d'obtenir la majorité au Parlement lors des élections suivantes. Cependant, craignant de perdre le pouvoir, il apparait que le premier ministre a choisi d'évincer son parti rival avant les élections de 2018.

Pour ce faire, en septembre 2017, le chef du PSNC Kem Sokha est arrêté et mis en examen pour trahison et espionnage (8). Selon le premier ministre, Kem Sokha ferait partie d'un complot pour détruire le pays (9). À peine un mois plus tard, la Cour suprême interdisait le PSNC à tous les paliers. Cette décision surprit peu de gens puisque le président de cette cour est un membre du parti du premier ministre (10). Ainsi, en fonction du jugement de la Cour suprême, tous les députés et les 489 maires élus sous la bannière du PSNC ont été démis de leur fonction (11).

L'absence du principal parti d'opposition permet au PPC de remporter l'ensemble des 125 sièges avec 77 % des voix lors des élections de juillet 2018 (12). Cette victoire fait en sorte que le parti d'Hun Sen est au pouvoir dans les deux chambres du Parlement et qu'il ne semble pas en voie de perdre son influence au Cambodge.

Une victoire non reconnue

Dans ce contexte, la victoire du PPC ne convainc pas beaucoup d'acteurs internationaux de la légitimité du gouvernement en place. Par exemple, le ministère canadien des Affaires étrangères a remis en question la validité des élections en raison des pratiques d'intimidation relevées le jour des élections ainsi que de l'oppression faite contre le PSNC (13). À l'instar du Japon et des États-Unis, la France critique le processus électoral qui ne représente pas une démocratie crédible (14). Pour sa part, la Chine maintient son support au gouvernement en place et le félicite de sa victoire à la suite des résultats annoncés (15).

Selon l'organisation Human Rights Watch, le contexte des élections prive la population cambodgienne de son droit à choisir son gouvernement (16). Aussi, en se référant à l'indice de démocratie développé par The Economist, il est possible de relever une diminution marquée de la qualité de la démocratie au Cambodge. Cet indice positionne les pays sur une échelle de 1 à 10, 10 étant une démocratie représentative, tandis que 4 et moins signifie un régime autoritaire. De 2016 à 2017, le Cambodge est passé de 4.27 à 3.63, ce qui fait en sorte qu'il est maintenant considéré comme un régime autoritaire (17).

Ainsi, le Cambodge semble reprendre la forme d'un État à parti unique, comme il l'a été avant les élections de 1993 organisées par les Nations unies. Bien qu'il y ait toutes les raisons de croire que les résultats et le processus aient été truqués, certains experts soutiennent que le parti de Hun Sen aurait fort probablement remporté les élections sans ces procédés (18). En effet, pour plusieurs, le souvenir de l'instabilité et des violences sous le régime de Pol Pot est suffisant pour encourager les Cambodgiens à soutenir un parti unique qui assure les protéger de celles-ci.

Médiagraphie

(1) PHILIP, Bruno, « Cambodge : forte participation aux législatives, le parti au pouvoir revendique la victoire », Le Monde, 29 juillet 2018, URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)

(2) Radio-Canada, «Élections au Cambodge : le parti au pouvoir dit avoir récolté tous les sièges », 30 juillet 2018, URL [hyperlien] (consulté 20 octobre 2018)

(3) Cambodge, « Constitution du 21 septembre 1993 », URL [hyperlien] (consulté 21 octobre 2018)

(4) CROUZATIER, Jean-Marie, « Transitions politiques en Asie du Sud-Est : les institutions politiques et juridictionnelles du Cambodge », chap. 3, p. 118.

(5) MOTIN, Pierre, « Au Cambodge, le Premier ministre règne depuis 33 ans, et est prêt à tout pour que ça continue », Slate, 23 août 2018, URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)

(6) Universalis, « 28 juillet 2013 : Cambodge. Victoire du parti au pouvoir aux élections législatives », URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)

(7) The Committee for Free and Fair Elections in Cambodia, « 2008 National Assembly Elections», 2008, p. 64, URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)

(8) RFI, « Cambodge: Kem Sokha mis en examen pour «trahison et espionnage» », 5 septembre 2017, URL [hyperlien] (consulté le 20 octobre 2018)

(9) loc. cit.

(10) THIBAULT, Harold, « Au Cambodge, l'opposition interdite », Le Monde, 16 novembre 2017, URL [hyperlien] (consulté le 20 octobre 2018)

(11) loc. cit.

(12) MOTIN, Pierre, op. cit.

(13) AFP, « Cambodge: Hun Sen réélu, le Canada critique les élections », La Presse, 29 juillet 2018, URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)

(14) France Diplomatie, « Élections législatives au Cambodge (29 juillet 2018) », URL https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/cambodge/evenements/article/elections-legislatives-au-cambodge-29-07-18 (consulté le 21 octobre 2018)

(15) Radio-Canada, op. cit.

(16) Human Rights Watch, « Cambodge : Les élections du 29 juillet ne seront pas crédibles », 26 juillet 2018, URL [hyperlien] (consulté le 22 octobre 2018)

(17) The Economist, « Démocratie : indice global, Cambodge », Perspective Monde, URL [hyperlien] (consulté le 22 octobre 2018)

(18) HUNT, Luke, « A New Era for Hun Sen's Cambodia? », The Diplomat, 17 août 2018, URL [hyperlien] (consulté le 21 octobre 2018)



Dernière modification: 2018-10-29 14:53:42

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