Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

18 janvier 2019

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2 octobre 2018

L'Arabie saoudite à l'ère de Mohammed ben Salmane : entre islamisme et modernité


Dorian Paterne Mouketou
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

janvier
2015
Décès du roi Abdallah Ben Abdelaziz al-Saoud d'Arabie saoudite

août
2005
Décès du roi Fahd d’Arabie saoudite

juin
1982
Décès du roi Khaled en Arabie saoudite

novembre
1979
Attaque de la Grande mosquée en Arabie Saoudite

mars
1975
Assassinat du roi Fayçal en Arabie saoudite

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

septembre
1960
Création de l'Organisation des pays producteurs de pétrole

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

novembre
1953
Décès du roi Ibn Séoud d’Arabie Saoudite

Depuis 2015, le jeune prince héritier saoudien de 32 ans, Mohammed ben Salmane (connu sous le sigle MBS), semble insuffler un vent de réformes libérales au pays des Saoud. Cette lancée s'inscrit dans un pays aux traditions islamistes et ultraconservatrices. Comment pourrait-il conjuguer modernité avec islamisme?

Entre traditions et réformisme libéral

Depuis sa fondation, le régime saoudien marche main dans la main avec les institutions religieuses. Le régime monarchique autoritaire gouverne en accord avec la loi islamique, qui s'inspire du wahhabisme. Or, « Le wahhabisme contemporain, soutient le professeur Hakim El Karoui, plus qu'une religion, incarne une alliance du politique et du religieux. En Arabie saoudite, il est à la fois une pensée islamique, un mode de gouvernement et un cadre social omniprésent (1). »

Toutefois, depuis sa désignation comme vice-prince héritier en 2015, puis prince héritier en 2017, Mohammed ben Salmane, alias MBS, a affiché sa volonté de faire de l'Arabie saoudite un État fort. En plus d'écarter ses principaux rivaux du pouvoir, il entame des réformes politiques et sociales et se pose en défenseur de l'islam modéré. MBS veut ainsi, du moins en apparence, édulcorer le wahhabisme dans la société saoudienne (2).

En ce sens, il lance en 2016 son plan de réformes économiques et sociales, « Vision 2030 ». Il limite alors les pouvoirs de la police religieuse saoudienne, la Mouttawa, qui jusque-là avait le droit de poursuivre et d'interpeler les contrevenants. Il affiche aussi sa volonté de diminuer la dépendance de l'Arabie saoudite au pétrole et de réduire le poids du religieux dans la société (3).

Des réformes qui ne font pas l'unanimité

Même dans un pays ultraconservateur, le prince héritier voudrait que les femmes se vêtissent comme elles veulent. Selon lui, cela relève d'un choix personnel qui n'est dicté par aucune loi. D'ailleurs, la Commission pour la protection de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse, doit se contenter d'un rôle de simple conseiller moral, maintenant dépourvue du pouvoir d'arrêter ceux qu'elle juge mécréants (4). Néanmoins, même si le régime a permis aux femmes de conduire et de voter, plusieurs dénoncent les arrestations et la torture des activistes politiques et y voient une réforme de façade (5).

Les réformes princières vont tout de même plus loin. En effet, les femmes sont dorénavant admises dans les stades de soccer en Arabie saoudite. De plus, le prince a aussi autorisé l'ouverture des salles de cinéma en 2018. Les activités culturelles, qui étaient interdites il y a un an, sont maintenant permises au pays des Saoud. Ainsi, la population peut profiter des concerts, des opéras, des foires publiques et des cinémas partout dans le pays (6).

Pour certains, les autres pays musulmans peuvent voir en l'Arabie saoudite d'aujourd'hui un modèle d'ouverture, de tolérance, de modération et d'innovation. Le ministre des Affaires étrangères saoudiennes y voit une démonstration du « soft power » saoudien dans le monde arabo-musulman (7).

Cependant, les réformes libérales de MBS ne font pas l'unanimité. En effet, quelques voix s'élèvent pour critiquer le prince héritier. La branche d'al-Qaïda au Yémen l'accuse de pécher en ayant « remplacé les mosquées par des cinémas (8) ». Ce groupe islamiste lui reproche également d'avoir « remplacé les livres des imams par des absurdités d'athéistes et séculiers de l'Est et de l'Ouest et ouvert les portes à la corruption et à la dégradation morale (9) ».

En outre, les analystes sont d'avis que la « légitimité [du prince héritier] est maintenant plus externe qu'interne. Il n'a pas le soutien du peuple [traduction] (10) », pour qui ces changements seraient précipités. Ainsi, sa position interne pourrait être précaire. S'il veut modérer l'influence religieuse conservatrice, les rivalités au sein même de la famille royale ne lui sont pas favorables. Même si beaucoup d'autres se réjouissent des changements apportés par le prince, nombreux sont ceux qui pensent qu'on ne balaie pas ses convictions religieuses aussi vite qu'on signe un décret (11).

De ce fait, le Royaume ultraconservateur va-t-il basculer dans la libéralisation des mœurs ? Cela est difficile à dire, d'autant plus que certains voient en Mohammed ben Salmane le symbole d'un État tout de même autoritaire et d'une gestion verticale du pouvoir (12).




Références:

(1) El Karoui, Hakim, La fabrique de l'islamisme, Institut Montaigne, Paris, 2018, p. 31.

(2) Lamigeon, Vincent, « Après la purge, les nouveaux réseaux du prince héritier Mohammed ben Salmane en Arabie Saoudite », Challenges, le 19/12/2017, URL https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/apres... (consulté le 30/09/2019).

(3) BFMTV, « Comment Mohammed ben Salmane réforme l'Arabie Saoudite », le 09/04/2018, URL https://www.bfmtv.com/international/comment-mohamm... (consulté le 30/09/2019).

(4) Bédard, Marie-Eve, « Arabie saoudite : un vent de réforme qui ne fait pas l'unanimité », Radio-Canada, le 9/04/2018, URL https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1093967/arabi... (consulté le 26/09/2018).

(5) Al Jazeera News, « Is Saudi Arabia's MBS really a reformer? », le 24/03/2018, URL https://www.aljazeera.com/programmes/upfront/2018/... (consulté le 30/09/2019).

(6) Ibid.

(7) Cohen, Roger, « The Prince Who Would Remake the World », The New York Times, le 21/06/2019, URL https://www.nytimes.com/2018/06/21/opinion/sunday/... (consulté le 26/09/2018).

(8) RFI, « Réformes sociétales en Arabie saoudite: al-Qaïda accuse MBS de pécher », 1er juin 2018, URL http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180601-arabie-sao... (consulté le 30/09/2019).

(9) Ibid.

(10) Graham, David, « The Fragile Future of Reform in Saudi Arabia », le 27/06/2018, The Atlantic, URL https://www.theatlantic.com/international/archive/... (consulté le 30/09/2019).

(11) Bédard, Marie-Eve, Op. Cit.

(12) Alaoudh, Abdullah, « Saudi Arabia's crown prince is taking the kingdom back to the Dark Ages », The Washington Post, le 19/07/018, URL https://www.washingtonpost.com/news/global-opinion... (consulté le 26/09/2018).

Dernière modification: 2018-10-08 10:15:49

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