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2 octobre 2018

Le camp de Zaatari en Jordanie : un casse-tête complexe


Gabrielle Crevier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

février
1999
Décès du roi Hussein de Jordanie

novembre
1988
Proclamation de la création d'un État palestinien

septembre
1970
Signature de l'accord du Caire sur le conflit en Jordanie

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

juin
1967
Début de la guerre des Six jours au Moyen-Orient

janvier
1964
Voyage du pape Paul VI au Moyen-Orient

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

juillet
1951
Assassinat du roi Abdallah de Jordanie

avril
1950
Annexion de la Cisjordanie et proclamation du Royaume hachémite de Jordanie

mai
1946
Proclamation d'indépendance de la Transjordanie

Comme dans plusieurs pays du Moyen-Orient, la Syrie a tenté en 2011, lors du printemps arabe, de renverser le régime dictatorial de Bachar el-Assad. Depuis, une guerre civile fait rage au cœur de ce pays, faisant plus de 350 000 morts et près de 12 millions de déplacés sur une population originale de 21 millions d'habitants (1).

Des millions de personnes ont choisi de fuir la guerre en immigrant dans des pays avoisinants, comme en Jordanie. Dans le but de faciliter leur transition et de garder un certain contrôle sur le flux migratoire, les autorités jordaniennes ont mis en place des camps de réfugiés dans lesquels ces derniers peuvent vivre. Le bilan montre une certaine perte de contrôle sur le camp de Zaatari, le plus grand camp de réfugiés de la région, alors que la guerre civile syrienne tire à sa fin (2).

Des conditions de vie difficiles

Le camp de Zaatari est situé dans la province jordanienne de Mafraq, à une dizaine de kilomètres au sud de la frontière avec la Syrie. Au début de la guerre, devant le nombre important de migrants qui arrivaient en Jordanie, on a construit le camp de Zaatari en 9 jours en y alignant des tentes (3). Quand les migrants sont arrivés, ces tentes coulaient chaque fois qu'il pleuvait (4), il y avait un problème de distribution d'électricité et aucune installation n'existait pour accueillir les enfants à l'école (5).

Dans ce petit village de 5,3 kilomètres carrés (km2), les gens vivent entassés et la vie est difficile. On devait y aménager des installations sanitaires, en plus de mettre sur pied un système de distribution d'eau et d'électricité. Avec les années, on a aussi organisé un réseau d'écoles, d'hôpitaux et de commerces dans le camp pour que la vie puisse reprendre son cours, dans la mesure du possible (6).

Aujourd'hui, le camp a 6 ans. On y vit dans une pauvreté extrême, mais de manière plus confortable qu'au début, puisqu'il se transforme peu à peu en ville permanente (7). Le camp de Zaatari est maintenant la 4e ville en importance en Jordanie et les réfugiés représentent présentement 10 % des habitants de la Jordanie (8). La majorité du financement est d'ailleurs venue de la Jordanie, alors que 25 % du budget de l'État servait à aider les réfugiés (9). Toutefois, quelques pays bien établis économiquement et organismes supranationaux, en particulier les Nations unies, ont contribué au financement du camp (10).

Un flux migratoire continu

Au cours de la crise, près d'un demi-million de personnes sont passées par le camp de Zaatari (11). Ce camp, conçu pour accueillir 60 000 habitants (12), est devenu le lieu de résidence de près de 80 000 personnes aujourd'hui (13). La vaste majorité des réfugiés habitant Zaatari provient de la ville de Deraa (14), située à quelques kilomètres au nord de la frontière entre les deux pays.

En 2017, plus de la moitié des habitants du camp étaient âgés de moins de 24 ans et 20 % étaient âgés de moins de 5 ans (15). Bien que l'on ait mis en place un réseau d'écoles, la scolarisation demeure l'un des enjeux principaux sur le territoire. En effet, plusieurs n'ont toujours pas accès à une éducation pour diverses raisons, même si les institutions scolaires se multiplient (16).

Le manque de scolarisation ou son abandon précaire amène un autre problème : les jeunes filles ont tendance à se marier plus jeunes, alors qu'elles sont toujours mineures. En Jordanie, le mariage est interdit avant l'âge adulte. Toutefois, dans les camps de réfugiés, comme dans celui de Zaatari, les jeunes femmes se marient de plus en plus précocement pour éviter que la famille ait une bouche de plus à nourrir (17).

Des tensions entre Syriens et Jordaniens

Pendant la guerre, les migrants arrivaient de manière constante en Jordanie. Au début, ils n'avaient pas à attendre à des postes frontaliers formels ; ils pouvaient passer par des postes informels (18). Plus la crise gagnait du terrain, plus le flux était important. On n'a donc eu d'autre choix que de restreindre considérablement le nombre de réfugiés admis en territoire jordanien et de cesser la politique de porte ouverte qui avait préséance depuis plusieurs années (19).

La Jordanie est un pays assez stable, mais la grande population réfugiée menace la paix qui y règne. Effectivement, les Jordaniens sont de moins en moins tolérants avec celle-ci. On reproche aux réfugiés qui choisissent de quitter les camps pour se trouver un travail de « voler » les emplois aux Jordaniens, en acceptant une paie nettement inférieure à celle que ceux-ci demandent (20). Certains ont même décidé de se déplacer dans des régions du pays où les migrants sont présents en moins grand nombre pour y trouver du travail.

Des tensions existent aussi pour l'eau et ne cessent de prendre de l'ampleur. Même avant l'arrivée massive des réfugiés syriens, la demande en eau était supérieure à ce que le pays était en mesure d'offrir à ses résidents (21). Le camp de Zaatari a été construit sur une réserve d'eau souterraine et s'approvisionne principalement à celle-ci (22). Les Jordaniens considèrent que cette eau leur revient, mais aussi que les réfugiés ont fait augmenter le coût de la vie. L'État souhaite une collaboration plus grande des pays extérieurs pour l'aider à gérer la crise qui lui coûte des milliards de dollars annuellement (23).

Encore aujourd'hui, la grande majorité des gens affirment toujours vouloir retourner dans leur Syrie natale une fois la guerre terminée. Selon des estimations des Nations unies, il faut en moyenne 17 ans après la fin d'un conflit pour qu'un retour dans son pays d'origine soit possible (24). Le retour en Syrie s'annonce donc difficile, mais les enfants et adolescents ayant eu la chance d'aller à l'école au camp disent souhaiter consacrer leur carrière à la reconstruction de la Syrie une fois la guerre terminée (25).

Médiagraphie

(1) JACOB, Étienne, « Guerre en Syrie : sept ans après, les chiffres chocs d'une "tragédie colossale" », Le Figaro, 14 mars 2018, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

BLAVIGNAT, Yohan, « En six ans de guerre, la Syrie a perdu un quart de sa population », Le Figaro, 20 mars 2017, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(2) HABEL-THURTON, Djavan, « Le dénouement de la guerre civile syrienne pose un grand risque humanitaire », Radio-Canada, 31 août 2018, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(3) Agence des Nations unies pour les réfugiés, « Le camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie a trois ans ; quel avenir pour les milliers de réfugiés qui y résident », 29 juillet 2015, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(4) AMAR, Abu, « Our life in the Zaatari refugee camp : no electricity, no place to sleep, no escape », The Guardian, 14 septembre 2015, [hyperlien] page consultee le 28 septembre 2018

(5) HASHIM, Marwa, « Jordanie : Virage écologique au camp de Zaatari grâce à la nouvelle centrale solaire », Agence des Nations unies pour les réfugiés, 14 novembre 2017, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

Human Rights Watch, « "We're Afraid for Their Future" », 16 août 2016, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(6) Oxfam international, « La vie dans le camp de réfugiés de Zaatari, quatrième ville de Jordanie », 2018, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(7) Loc. cit.

(8) Amnesty International, « Le conflit syrien en chiffres », 20 décembre 2016, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(9) DOUCET, Lyse, « Syria conflict: Jordanians "at boiling point" over refugiees », BBC News, 2 février 2016, [hyperlien] page consultée le 28 septembre 2018

(10) WILKES, Sybella, « Un nouveau camp de réfugiés syriens en Jordanie, malgré une pénurie de fonds », Agence des Nations unies pour les réfugiés, 30 juillet 2012, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(11) UNICEF, « Jordanie : les enfants du camp pour personnes réfugiées de Zaatari, cinq ans plus tard », [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(12) LUCK, Taylor, « Jordan selects Zarqa site for second Syrian refugee camp », Jordan Times, 14 octobre 2012, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(13) The UN Refugee Agency, « Zaatari Refugee Camp Factsheet », janvier 2017, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(14) Loc. Cit.

(15) Loc. Cit.

(16) UNICEF, Op. Cit.

(17) M le magazine du Monde, « Être syrien et avoir 20 ans au camp de Zaatari », Le Monde, 14 février 2018, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(18) ACAPS, « Jordan, Syrian refugees: political and financial dynamics », 24 août 2016, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(19) Loc. Cit.

(20) LUCK, Taylor, « In Jordan, tensions rise between Syrian refugees and host community », The Washington Post, 21 avril 2013, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(21) MITRA, Shreya et Jahani Vivekananda, « Tensions surge in Jordan as refugees compete for scarce water », International Alert, 15 janvier 2015, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(22) Loc. Cit.

(23) LUCK, Taylor, The Washington Post, Op. Cit.

(24) WESTON, Phoebe, « Inside Zaatari refugee camp: the fourth largest city in Jordan », The Telegraph, 5 août 2015, [hyperlien] page consultée le 30 septembre 2018

(25) Loc. Cit.

Autres références

CTV News Staff, « "Utterly inhumane" : Canadian nurse describes conditions in Syrian refugee camp », 30 novembre 2015, [hyperlien] page consultée le 27 septembre 2018

DJAMSHIDI, Ava, « En Jordanie, les camps de réfugiés syriens sont devenus des villes », Le Parisien, 15 mars 2016, [hyperlien] page consultée le 27 septembre 2018

GUIBERT, Nathalie, « Au camp de Zaatari, un flot incessant de réfugiés syriens », Le Monde, 13 septembre 2012, [hyperlien] page consultée le 27 septembre 2018



Dernière modification: 2018-10-08 10:06:46

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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